Les Pléiades

Arthur Gobineau · Chapitre 6 sur 30

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Les Pléiades

Chapitre Sixième

 

SUITE DE L’HISTOIRE DU SECOND CALENDER FILS DE ROI

 

A cette question, je revins un peu à moi.

— Rien ! répondis-je.

J’étais troublé, épuisé, comme renversé, et, surtoul, j’étais honteux.

— Est-ce que vous m’aimez ?

— Non, lui dis-je.

Si elle m’avait fait la question inverse, je lui aurais probablement répondu de même, tant ma prostration était grande et mon esprit ahuri.

— Vous vous trompez, Conrad, me dit-elle ; vous m’aimez et c’est un grand malheur. Tâchez de prendre sur vous-même ; éloignez celle impression et ne me forcez pas à vous perdre ; car, moi, je vous aime, bien qu’autrement.

Il me descendit dans le cœur comme un rayon de joie. Je fus ravi de l’entendre me dire qu’elle ne m’aimait pas. Quel démon m’avait assailli ? A quelle tentation avais-je cédé ? La vérité était que je ne l’aimais pas du tout. Pourtant, maintenant que je me croyais en sûreté, après l’orage passé, quoique la tempête grondât encore, il m’eût été extrêmement pénible de me trop brusquement détacher d’elle, et, puisque, encore une fois, il n’y avait plus de risques à courir, je la laissai croire ce qui avait des apparences.

— Pourquoi ne voulez-vous pas m’aimer ?

Je le répète : cette question n’avait d’autre but que d’arranger une retraite, et si, en ce moment, je calculais quelque chose, c’était, et rien de plus, de ne pas lui paraître offensant et de conserver son amitié. Elle me répondit en me saisissant la main :

— Ne prenez pas trop à cœur mes paroles : je ne puis vous aimer parce que je ne suis pas libre, bien que je n’appartienne à personne, entendez-vous bien ?

Je ne saurais affirmer que cet aveu m’ait blessé ; mais il m’égratigna, et je m’écriai avec amertume :

— Ah ! je sais !... C’est donc vrai !... le prince ?...

— Que vous importe ? répliqua la comtesse durement.

Je m’inclinai sur sa main pour la baiser, d’abord afin de demander mon pardon, ensuite pour dissimuler un sourire ; car, de seconde en seconde, il me semblait que je revenais à moi, et je fus plus sûr que jamais de conserver ma liberté. Je m’enhardis, et, poussé par un certain sentiment de rancune, car madame la comtesse m’avait fait rudement trébucher, je me mis à jouer la comédie et je murmurai :

— Le prince !... Contre un prince on ne lutte pas !

— Allez-vous-en ! il est tard, me dit madame Tonska ; allez, Conrad, ne pensez plus à tout ceci. C’est un enfantillage. Je vous aime bien ; je viens de vous en donner la preuve. Il y a longtemps que je vous aime, ingrat ! mais ne me demandez pas ce que je ne peux pas donner.

— J’ai du moins votre sympathie ?

— Tout entière ! Mais allez !... allez ! Déjà plus de minuit ! Si l’on s’en doutait ! Passez par la petite rue 1

— Votre main seulement !

Elle s’inclina vers moi, me tendit son front et je partis.

— Qui est-ce qui, de nous deux, n’a pas d’amour ? me demandai-je en route.

Le lendemain matin, au moment où j’achevais de m’habiller, ma mère m’ayant apporté une tasse de café au lait, comme elle en avait l’habitude chaque jour, me dit :

— Conrad, ton père veut te parler avant que tu ne sortes. Ne manque pas d’aller dans son cabinet.

Je trouvai mon père enveloppé dans sa robe de chambre de flanelle, fumant une grande pipe d’écume et lisant un livre de sa profession. Le docteur Lanze est non-seulement un médecin par métier, il l’est encore, et surtout, par passion. En m’apercevant, il leva les yeux, me sourit et posa son livre sur le coin de la table.

— Assieds-toi, Conrad. Il faut que nous causions un peu. Tu vois beaucoup madame la comtesse Tonska ?

Je me mis à rire :

— Mon Dieu, oui ! Je suis resté un mois sans aller chez elle et je viens justement d’y dîner hier. Est-ce que vous croyez utile de me donner quelque avertissement à son sujet ?

— Je n’en sais trop rien. Je voulais seulement te prévenir qu’hier au soir, après être resté une heure ou deux avec le prince et avoir parlé de choses et d’autres, suivant notre habitude de tous les jours, Son Altesse m’a dit. en propres termes : Lanze, tu es bien savant, mais tu me fais l’effet d’ignorer que les très-belles dames sont de mauvaises conseillères pour les jeunes gens. Rappelle cela à Conrad de ma part. Ce propos, comme tu peux le penser, me fit tomber des nues ! Je répondis : Altesse, est-ce que mon fils se dérangerait ? Mais le prince feignit de ne pas m’entendre et, se laissant tomber dans un fauteuil auprès de la cheminée, il appuya sa tête sur une main, et, me tendant l’autre, me dit brusquement : Bonsoir ! à demain ! Et, comme j’avais déjà ouvert la porte et allais la franchir, il me rappela vivement et s’écria : Lanze ! Lanze ! Tout réfléchi, laisse Conrad en repos et ne lui dis rien. Voilà ce qui m’est arrivé hier au soir. Le prince était visiblement ému ; je le connais trop pour m’y méprendre, et, malgré sa recommandation, j’ai jugé utile de te raconter cette scène pour que tu m’apprennes ce que je dois en penser.

Avant de rapporter quelle fut ma réponse, il est nécessaire de faire connaître les rapports existant entre mon père et le prince régnant de Wœrbeck-Burbach. Ils ont été élevés ensemble dès le berceau, comme leurs pères l’avaient été et leurs grands-pères auparavant, et, pour tout expliquer d’un trait et n’y plus revenir, sachez qu’en 1494, un certain Samuel Lanze, architecte et sculpteur employé aux travaux de la cathédrale de Cologne, devint une sorte de favori du comte immédiat de l’Empire Jean de Wœrbeck, partagea plus tard la prison de ce seigneur enfermé par Charles-Quint dans la grosse tour de Nuremberg, se maria le même jour que lui, le même jour eut un fils, Sébald Lanze, qui devint prédicateur de la cour, et ne quitta jamais non plus Guillaume de Wœrbeck, fils de Jean, qui précède. Depuis lors, les générations des Wœrbeck et des Lanze se sont toujours suivies sans jamais se séparer ; ce n’est pas assez dire : sans qu’il se soit passé un seul jour de leur vie où les Wœrbeck et les Lanze n’aient échangé quelques paroles. On a vu quelquefois et même assez souvent des membres de la famille régnante se porter à des sentiments très-condamnables de haine ou de jalousie ; mais un Wœrbeck qui n’aimât pas les Lanze, ou un Lanze qui ne se crût pas principalement créé et mis au monde pour idolâtrer les Wœrbeck, c’est ce qui ne s’est jamais rencontré ; et voilà pourquoi mon père restait tous les jours au moins une heure chez le prince, après l’avoir accompagné dans ses voyages, après s’être assis sur les mêmes bancs, pendant leurs années d’université, qui avaient succédé à une enfance où mon père et mon oncle avaient eu l’honneur de se battre, tantôt avec l’un, tantôt avec l’autre des jeunes rejetons de la maison souveraine.

Je répondis donc au professeur Lanze :

— Cette affaire est facile à comprendre, et j’aurais cru que le prince vous avait dès longtemps tout confié. Il aime la comtesse et il en est aimé, du moins à ce que je suppose. Pour moi, j’admire fort cette dame comme maîtresse de maison, comme femme d’infiniment d’esprit et de savoir ; autour d’elle et par elle on s’amuse beaucoup. Elle m’a donné une soirée délicieuse où je l’ai entendue chanter des choses ravissantes. Elle m’a montré des camées antiques de la plus rare perfection. Mais, en tant que femme, je ne partage aucunement le goût du prince, et elle ne me plaît pas. Ses hauteurs, ses humilités, son exaltation dont je suspecte la sincérité, tout en elle me repousse ; assurément je n’irais pas le lui dire en face et lui déclarerais même, au besoin, tout le contraire, comme c’est mon strict devoir d’homme bien élevé ; mais, heureusement, il n’en est pas question, et je la crois absolument absorbée dans le sentiment que le prince a réussi à lui inspirer. D’après ce que vous racontez, il semblerait que Son Altesse a eu, à mon endroit, comme un frisson passager de jalousie ; c’est sans sujet ; d’ailleurs, je n’ai pas besoin de vous protester que ce n’est pas de moi qu’un souci justifié, de quelque nature que ce soit, pourrait arriver à Son Altesse Royale.

— Je le pense bien, mon enfant, répliqua mon père en fumant avec application. Mais il y a en ceci des choses qui ne me plaisent pas.

Il resta un moment pensif, et s’écria brusquement ;

— D’où vient cette idée, d’aller, à son âge, s’amouracher d’une Polonaise, voire même d’une Chinoise ! Il a tout au plus un ou deux ans de moins que moi, et encore ! Je sais bien que la princesse est intolérable, pauvre femme ! mais après tout !... Ah ! je ne connaissais pas cette nouvelle équipée, et depuis la rupture de notre homme avec la marquise Coppoli, je croyais que nous étions francs pour le reste de nos jours. Il paraît que non ! Je lui en ferai mon compliment bien sincère ! En ce qui te concerne, je ne vois pas non plus très-clair. Qu’est- ce que c’est que ce goût subit qui te prend pour une étrangère bavarde, prétentieuse, maniérée, dont le système nerveux, toujours surmené, est évidemment dans le plus pitoyable état ! Ces femmes-là t’amusent, toi ?

— Je ne dis pas qu’elles m’amusent ; d’abord, vous exagérez singulièrement les défauts de la comtesse : ou bien elle n’a pas ceux que vous lui prêtez, ou bien elle ne les laisse voir qu’à un degré très-supportable. En tout cas, je ne peux pas répondre à une femme qui m’attire chez elle que je ne veux pas y aller. Et pourquoi n’irais-je pas, puisque, je vous l’assure, je n’en suis nullement amoureux, ni, ce qui est encore plus fort, disposé à le devenir ?

— Je te crois ; pourtant, j’ai une mauvaise idée de tes relations avec cette femme-là. Je n’ai jamais compris, pour ma part, cette manie de rechercher les femmes, excepté pour le strict nécessaire, c’est-à-dire le mariage ! Hors de là, que l’on connaisse sa mère, sa sœur, ses filles, ce sont des obligations auxquelles on ne peut pas se soustraire ; mais, de son propre choix et de son libre arbitre, qu’on se laisse approcher par une de ces créatures, sauf celle dont les usages, la loi, les bonnes mœurs, vous forcent à faire votre compagne, suivant l’expression reçue, c’est ce qui me passe !

— Mais aussi, ce qui doit vous rassurer, mon père, c’est que, comme nous n’avons jamais été galants dans la famille, et que je ne sache pas mon sang dégénéré sous ce rapport, vous n’avez à craindre nulle folie de ma part. Je vous prie seulement de tranquilliser le prince à mon endroit.

— Je vais le faire dès aujourd’hui.

L’entretien n’alla pas plus loin. Mon père reprit sa lecture, et moi je sortis pour me rendre à mon atelier.

J’étais sûr de ne pas aimer du tout madame Tonska ; si je ne pensai qu’à elle toute la journée, ce fut pour me féliciter de m’être si complètement tenu à l’écart du péril, et surtout d’avoir un tel rival qu’en tout cas un abîme existait entre elle et moi. J’étais dans une sorte d’excitation qui me rendait le travail facile. Ce qui est curieux, c’est que, de même que j’avais dormi la nuit passée fort paisiblement et, à mon réveil, songé à elle sans aucune souffrance, je ne m’occupais de ce qui la concernait qu’en gros, et les incidents de la soirée tourbillonnaient dans ma tête, tous ensemble, ne me présentant que des formes indistinctes.

Je rentrai à la maison vers huit heures pour souper, et quand je trouvai dans le salon mon père, ma mère et ma sœur Liliane, j’étais dans la disposition la plus gaie du monde.

Comment se fit-il que mon esprit changea peu à peu ?

Le professeur Lanze, sérieux comme à son ordinaire et mangeant presque sans rien dire, absorbé dans ses pensées scientifiques, mon excellente mère, avec son bonnet à coques de rubans roses et sa robe verte, ma sœur Liliane, avec son air doux et tranquille, n’y furent certainement pour rien.

Néanmoins, tout changea ; je me sentis triste jusqu’à la mort, et je vis apparaître dans la chambre obscure de mon esprit deux rayons d’une lumière intense qui me parurent s’entortiller autour de mon cœur et lui causer une sorte de cruel bonheur. C’étaient les yeux de la veille auxquels les miens s’étaient tenus attachés si longtemps ! D’où cette sensation fatale me revenait-elle ? Pourquoi l’avais-je oubliée ? Comment se pouvait-il qu’une si horrible obsession m’eût fait grâce pendant tant d’heures ?

Le dîner terminé, mon père sortit et alla passer la soirée au palais ; ma mère se mit à tricoter ; Liliane s’assit au piano. Je m’enfonçai dans un fauteuil et pris un roman. Je ne lisais pas.

J’étais effrayé de mon injustice. J’en arrivais à haïr la comtesse ! Elle me semblait odieuse ; ses regards, qui ne se détachaient pas des miens, me faisaient indignement souffrir et jusque dans la moelle de mes os. Quelle folie, quelle frénésie était la mienne ! Qu’est-ce que cette femme m’avait fait, après tout, pour la détester de la sorte ? Elle avait été aimable, bonne, affectueuse, tendre, et je lui avais dit que je l’aimais.

Le lui ai-je dit ? Oui, je crois que je lui ai dit : Je vous aime !

Et comme je ne pouvais pas me délivrer de ses regards, je répétais machinalement en moi-même : Je t’aime ! je t’aime ! au moment où je me blâmais de la détester si fort !

Presque à mon insu, la musique que faisait ma sœur parvenait à mes sens troublés et servait de thème à de nouvelles divagations. Liliane jouait comme une enfant qui n’a encore rien senti, et je comparais ce qu’elle savait produire à ce que j’avais entendu la veille et qui m’avait tant déplu d’abord et tant enivré ensuite ! Je me sentis très-malheureux.

En réalité, elle m’aime, pensai-je. Que ce soit un caprice de cette imagination blasée et malade, c’est probable. Mais enfin elle m’aime, et les caprices contrariés, que deviennent-ils dans ces âmes étranges ? Quelquefois des passions, et quels excès...

Je n’osai pas penser si loin.

— Tu es bien absorbé ce soir, me dit Liliane.

— Est-ce que ce matin ton père t’a contrarié ? demanda ma mère en me regardant par-dessus ses lunettes.

— Nullement ; j’ai une migraine affreuse, et je vais me coucher.

Je les embrassai l’une et l’autre et me retirai dans ma chambre. Il était dix heures. Ma mère m’apporta de l’infusion de violettes : Je posai la tasse sur la commode et me déshabillai pour me mettre au lit ; une demi-heure après, j’entrais chez la comtesse. Elle avait beaucoup de monde et j’en fus désespéré.

Je m’assis dans un coin et restai là sans rien dire à personne, peut-être un bon quart d’heure. Mais, subitement, la réflexion me vint que, pour peu que les yeux de quelqu’un tournassent de mon côté, mon air accablé prêtait aux commentaires. Je me levai donc brusquement, m’efforçai de donner à mon visage l’expression la plus insouciante et la plus délibérée, et m’avançant vers le conseiller intime de Tropf, je lui demandai avec insistance des nouvelles de son violoncelle. Nous étions lancés dans cette conversation, lorsque la comtesse venant derrière moi, me toucha légèrement le bras gauche de son éventail :

— Venez ! que je vous dise un mot !

M’incliner d’abord, la suivre ensuite dans le petit boudoir tendu en moire grise, ce fut une minute.

— Nous n’avons pas beaucoup de temps à nous, murmura-t-elle en s’asseyant ; mettez-vous ici ; écoutez et ne m’interrompez pas.

Elle me regardait fixement et d’un air à la fois sérieux et bon :

— Je suis une coquette. J’ai voulu vous tourner la tête hier au soir et j’y ai réussi. Je parle de votre tête, poursuivit-elle avec un sourire triste, et pas du tout de votre cœur, bien que vous ayez fait semblant de me l’offrir. Vous ne m’aimez pas le moins du monde ; je ne sais si c’est heureux ou malheureux, mais je ne vous aime pas non plus ; nous y appliquerions tous nos efforts, l’un et l’autre, que nous n’y réussirions guère ; cependant je parviendrais trop aisément à vous faire beaucoup de mal. Je ne veux pas. C’est un jeu déloyal, j’ai eu tort de le commencer ; il n’est pas trop tôt pour le finir. Levez-vous, partez, ne revenez jamais ici, et souvenez-vous, si vous avez toute la valeur que je vous suppose, de la preuve sincère d’estime et d’amitié que vous recevez de moi en ce moment.

J’étais abasourdi. La comtesse me serra la main et quitta le boudoir. Dans ce même instant et comme je figurais assez bien un homme qui, précipité violemment à dix brasses sous l’eau, remonte à la surface et n’a pas encore eu le temps de reprendre haleine, je vis le chambellan de Lehne se glisser dans le salon, en poussant sa petite taille en avant de l’air discret à lui particulier et cherchant de ses yeux de fouine. Il aperçut madame Tonska, vint à elle, la salua, s’inclina, et je ne sais par quel instinct diabolique, par quelle double vue, je restai certain, mais certain, convaincu, pénétré, qu’il lui avait dit tout bas certaines paroles qui n’étaient que pour elle seule.

Le chambellan de Lehne passait pour être en beaucoup de choses le confident de Son Altesse. C’était un brave homme, doux, obligeant, parfaitement honnête, et la preuve en était qu’il n’avait aucune fortune. Sa femme, une bonne dame excessivement longue et maigre, ornée d’un nez rouge proéminent, lui avait donné onze enfants, et, pour lui, il était le modèle des époux, et on n’avait jamais eu à le suspecter du moindre égarement ; mais il aimait ceux des autres ; il mettait de la passion à montrer au premier venu la mauvaise route, et pour peu qu’on l’en priât et même de son propre mouvement, il servait de guide dans les sentiers réprouvés, de telle sorte qu’avec lui il n’était plus moyen d’en sortir. Cette singulière disposition naturelle ne lui ôtait rien de sa gravité solennelle, du sourire dignement bienveillant, de l’air compassé qui impressionnaient tout le monde, et lui auraient valu plus de considération s’il n’avait été trop public qu’en dehors de ses aptitudes spéciales il était parfaitement nul.

Aussitôt que le chambellan eut achevé le salut par lequel il termina son court compliment à madame Tonska, il tourna sur lui-même, étendit le bras vers un plateau chargé de glaces que présentait un domestique, et tout en faisant jouer la cuillère de vermeil dans le rosé et le blanc, il gagna la galerie ; arrivé là, il posa discrètement la soucoupe sur une console et s’esquiva par la petite porte.

Voulez-vous savoir ce que je fis ? Eh bien ! je le suivis !

Mon Dieu, oui ! que voulez-vous ? En êtes-vous à vous apercevoir que je suis né sans l’ombre de discernement ? Ces choses-là, ridicules, ineptes, odieuses en tout temps, en toutes occasions, sont du moins compréhensibles, sinon excusables de la part de quelqu’un qui aime. Mais que pouvez-vous en penser quand c’était moi qui m’abandonnais à une pareille ignominie, moi qui n’aimais pas, et qui haïssais au contraire, et qui méprisais (oh ! avec quelle plénitude de fureur je la méprisais ! ) et qui méprisais, je le répète, cette femme, en définitive sans beauté, sans grâce, sans sincérité, sans bonté ; bah ! disons la vérité tout entière, sans honneur, évidemment ! et qui ne valait pas la peine qu’on la vît passer dans sa perversité !

Ce n’est pas que j’attachasse à ce qu’elle pouvait faire ou dire la moindre importance ; il s’en fallait de tout ! Mais j’étais bien aise, j’étais curieux, par pure fantaisie, de toucher du doigt la mauvaise foi et la méchanceté de ce monstre. Elle ne m’aimait pas ? Elle avait bien raison, certes, et grandement ! Moi non plus, je ne l’aimais pas ! Mais le prince venait de l’appeler à un rendez- vous, là, sous mes yeux mêmes, et cet odieux Lehne remportait la réponse !

Vous me direz certainement... Qu’est-ce que vous me direz que je ne me sois pas dit ? Je n’en descendis pas moins les escaliers sur les pas de cet homme. Je le vis traverser la place ; je le suivis dans la rue du Marché, il tourna à droite, comme je m’y attendais bien ! entra dans la rue Frédéric et, par une petite porte, s’insinua dans le palais.

Je fus très-content de ma perspicacité, et cette épreuve m’amusa beaucoup. Mais ce n’était pas fini ; ce n’était pas tout ! Un rendez-vous assigné de la sorte, avec une telle précipitation, n’était certainement pas pour le lendemain ; c’était pour le soir même ! Ne trouvez-vous pas que j’avais raison de haïr cette personne comme je le faisais ?

Je pris ma course et revins justement à la maison de la comtesse au moment où un coupé fermé en sortait. Cette voiture tourna la rue à gauche. C’est à Monbonheur ! Monbonheur ! pensai-je, est un petit château de plaisance à une demi-lieue de la ville, où le prince a ses livres, ses cartes, où il donne des rendez-vous de chasse. La princesse n’y met jamais les pieds. Je ne fus donc nullement surpris que Monbonheur fût l’asile de toutes les félicités !

J’avais accumulé jusque-là assez de sottises et il était temps de m’arrêter ; je n’y songeai pas. Dans cette nuit misérable, une folie furieuse s’était emparée de moi, et de quelle façon ? Pour quelle cause ? Qui le pourrait dire ou seulement soupçonner, puisque, encore une fois, je n’aimais pas la comtesse !

Quand je vis cette voiture qui, j’en suis certain, était la sienne, prendre la route de Monbonheur, je me mis à courir, et, comme il existait un chemin de traverse, je me flattais de devancer les chevaux, peut-être de dix minutes.

Plus je courais, plus ma tête se perdait. Je manquai la porte, j’arrivai à un saut-de-loup ; je descendis dans le fossé, je grimpai contre le mur d’escarpe en me cramponnant aux pierres et je me disais : Si le factionnaire m’aperçoit, il va me prendre pour un voleur !

Je parvins en haut et je sautai sur le terre-plein. Dans ce moment, une main se posa sur mon bras, me saisit avec colère.

— Où allez-vous, monsieur ?

C’était Son Altesse. Je fus atterré. Je verrai toujours mon maître, dans cet horrible moment où mon angoisse atteignait un sommet qu’elle ne saurait guère dépasser. Je verrai toujours, dis-je, cette taille si noble et si imposante, ce beau front chauve et légèrement rosé, ces longues moustaches blondes descendant aux deux côtés de la bouche en ondulant, ces yeux bleus fixés sur les miens, et me couvrant du feu de leur indignation. Je me réveillai. Je me fis l’effet de sortir d’un cauchemar.

— Altesse, si je n’étais pas un fou, je serais un misérable ; mais je suis un fou !

— Et un méchant fou, s’écria Jean-Théodore avec une colère mal contenue, plus méchant et plus fou que vous n’avez l’air de vous en douter !

Si ! je m’en doutais. Aux absurdes sentiments qui m’avaient conduit là, je sentais que l’orgueil blessé était tout prêt, tout disposé à répandre ses sorties violentes. Mais un instinct moins bas parlait encore, cependant, au fond de cette conscience dévoyée, et je l’entendais murmurer : Il ne te manque plus que d’être insolent.

La sueur me couvrait le visage. Les larmes roulaient dans mes yeux. J’aurais voulu que le prince me poignardât ; en tombant, j’aurais eu du moins le droit de lui dire... de lui dire quoi ? J’avais tort partout et en tout !

— Oui, vous êtes méchant, continua Jean-Théodore, plus méchant que tous les autres dont je suis entouré, et, comme eux, vous êtes lâche. Oseriez-vous, sans cause, sans prétexte que celui d’un amour ridicule que peut-être même vous ne ressentez pas, envahir la maison d’un de vos égaux ? Oseriez-vous l’espionner ? Oseriez-vous, sciemment , déclarer à la femme aimée d’un de vos amis que vous l’aimez ? Vous savez bien que non ! Cet homme vous châtierait ; il aurait le droit, le devoir de le faire, et chacun lui donnerait raison. Mais, moi, que puis-je pour me défendre ? Rien ! Si je vous frappe, je suis un tyran et vous un héros !... Par surcroît, c’est le fils de votre père qui me prouve ainsi que je ne peux pas l’écraser !

— C’est vrai, Altesse. Qu’est-ce qu’elle vous a raconté, madame Tonska ?

Dans ce moment, les rayons de la lune nous enveloppaient. Je voyais le prince aussi clairement qu’en plein jour et lui me voyait de même.

Il parut surpris de ma question et me regarda bien en face, non plus comme un Dieu prêt à me foudroyer, seulement comme un homme étonné. Il est vrai que les larmes couvrant mes joues, je devais avoir un air bien étrange.

Savez-vous ce qu’il fit ? Il tira son mouchoir de sa poche, m’essuya le visage et me fit asseoir sur un banc où il se mit à côté de moi ; mais je tombai sur mes genoux, je laissai aller ma tête sur les siens et je sanglotai amèrement ; amèrement, sans doute, mais avec un soulagement profond.

— Ce qu’elle m’a dit ? poursuivit le prince sans prendre garde à ce qui arrivait, elle m’a raconté ce qui s’est passé entre vous depuis la rencontre chez le bijoutier. Elle prétend que tu es amoureux d’elle, mais que tu ne veux pas et que tu ne peux pas le comprendre. Elle m’assure qu’elle ne t’aime pas plus qu’elle ne m’aime moi-même et qu’elle n’a jamais aimé personne ; mais, que se trouvant envers moi des devoirs qu’envers toi elle n’a pas, elle a l’intention de rompre vos relations.

— Elle l’a fait.

— Elle l’a fait ?

— Elle m’a défendu ce soir de reparaître jamais chez elle.

Ici, il y eut un silence. Après quelques instants écoulés, le prince me dit :

— Veux-tu partir demain pour Florence ?

— Certainement, et je ne reviendrai que sur votre ordre.

— C’est bien, pars donc.

Il me souleva doucement la tête et je me relevai. J’étais un autre homme. Encore bien ému, bien troublé, je n’avais pourtant plus à rougir de moi.

— Adieu, me dit Jean-Théodore, et il me tendit la main. Je voulus la baiser ; il la retira, et, me faisant un signe amical, il s’éloigna. J’étais resté à la même place, quand tout d’un coup il m’appela ; je courus à lui, il m’embrassa, et, d’une voix basse, me dit à l’oreille :

— Pardonnons-nous l’un à l’autre ; notre faiblesse est égale.

En rentrant à la maison, je réveillai mon père, et lui racontai mon histoire sans en oublier un seul mot. Je ne me ménageai pas.

Le docteur Lanze m’écouta avec la plus vive curiosité ; de temps en temps, il me tâtait le pouls, m’auscultait, écrivait une note. Quand je me tus, il eut un petit rire de satisfaction...

— Mon cher enfant, me dit-il, remarques-tu que ton cas est absolument semblable à d’autres envahissements de la même maladie signalés au moyen âge, dans l’antiquité, comme ayant été déterminés par des philtres, des maléfices, l’absorption de certaines plantes infusées ou distillées, ainsi que la verveine, par exemple ? Remarques- tu encore que, dès le temps d’Hérodote, les femmes scythes, c’est-à-dire slaves, passaient pour avoir de grands talents en sorcellerie et que les maladies d’insanité amoureuse venaient principalement de leur pays ? Je t’engage à relire le passage de l’historien d’Halicarnasse relative à ce fait ; dans ta position particulière, il ne peut que t’intéresser puissamment. J’irai demain au palais et causerai avec Son Altesse. J’engage madame la comtesse Tonska à ne pas m’envoyer chercher si jamais elle est malade ! Je la mettrais hors d’état de nuire ! Là-dessus, fais tes malles ; nous allons t’aider.

Je partis cette nuit même, après avoir embrassé les miens, mon excellent père, ma mère et ma sœur Liliane. Le prince m’a écrit, à Zurich, que la comtesse n’était plus à Burbach et m’a permis de revenir. Qu’est-il arrivé? Je le saurai à mon retour et assez tôt, car madame Tonska ne m’intéresse guère. Elle m’a étourdi, elle m’a rendu malade ; mais, positivement, je ne l’ai jamais aimée et je ne l’aime pas ! Si je pouvais me débarrasser de la vision de ses yeux qui me revient constamment, je crois qu’alors je n’y penserais presque plus. Tout ce mal aura une fin. Je serais, cependant, curieux de savoir où la comtesse peut être en ce moment, et si le prince a conservé sa passion pour elle.

Ici finit l’histoire de Conrad Lanze. C’était à Louis de Laudon de prendre la parole. Il le fit en ces termes :