Les Pléiades

Arthur Gobineau · Chapitre 13 sur 30

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Les Pléiades

Chapitre Cinquième

 

M. Coxe et sa fille étaient depuis deux jours à Florence, quand, un matin, la porte s’ouvrit et Nore entra.

— Bonjour Harriet, dit-il, comment allez-vous ?

Elle ne répondit pas ; elle donna sa main à l’arrivant et serra imperceptiblement la sienne, puis, au bout de quelques secondes, sourit doucement et dit :

— Comme vous êtes grandi, Wilfrid, et devenu fort ! L’enfant a disparu.

— Il était temps, répondit Wilfrid en s’asseyant auprès de son amie. Il tenait toujours la main de celle-ci et la regardait avec une profonde attention. Un silence complet s’établit. On entendait le battement régulier de la pendule.

— Comment se porte M. Coxe ? demanda Nore.

— Oh ! très-bien. Il est allé visiter quelque musée.

— Cela l’intéresse ?

— Beaucoup.

— J’en suis ravi. Vous resterez trois ans en Europe ?

— Je le suppose, Wilfrid.

— Et ensuite vous retournerez à votre ancienne existence ?

— Assurément.

— Vous êtes contente de cette perspective ? Cette vie qui n’en est pas une, cette perpétuelle rupture avec tout ce qui pourrait vous plaire et vous attacher, cette déshabitude de ce qui vaut la peine de rester en ce monde, vous l’acceptez ?

— On vit comme on peut, où l’on peut ; l’important est de se soumettre à ce qu’on doit.

Wilfrid s’approcha de la fenêtre et regarda sur la place.

Harriet se dit : Il n’a pas même gardé d’amitié. Pourquoi est-il venu ?

Comme s’il eût entendu cette question, Nore revint à sa place près d’Harriet, et, prenant un air désintéressé qui lui était devenu habituel, il lui dit avec le plus grand calme :

— Je suis venu, Harriet, pour savoir si vous ressemblez tout à fait à vos lettres. Celles-ci sont de la placidité la plus absolue. Elles semblent écrites par une divinité habitant au-dessus de la région des nuages, et par conséquent des orages ; ce qu’elles contiennent est sagesse, et, de cette sagesse, si on la pouvait distiller, on fabriquerait un élixir capable de transformer toute la race des hommes en philosophes impeccables et infaillibles. Permettez-moi de vous confesser que je vous trouve cependant pâle, changée, et si vous aviez employé à défendre votre santé une partie du temps consommé à perfectionner votre raison, je vous en féliciterais.

Ce petit discours fit sur celle à qui il était adressé une singulière impression. Il changea les rôles. Elle y sentit de la force, et les femmes du Nord, principalement, adorent la force dans ceux qu’elles aiment. Ce grand garçon, assis devant elle à cette heure, n’avait pas seulement l’air résolu, il en avait aussi le propos. Jusque-là, elle l’avait considéré comme un enfant ayant besoin de son aide ; elle lui avait écrit sur ce ton ; il n’avait jamais réclamé ; elle comprenait son erreur ; il était un homme et elle une femme. Au fond du cœur, cette remarque lui plut, et elle abdiqua volontiers ; levant les yeux avec une sorte de timidité, elle répondit donc :

— C’est vrai, j’ai été un peu malade, Wilfrid. Mais je vais reprendre promptement. Il ne me faut guère que des soins.

— Vous n’en manquerez pas, dit Wilfrid ; et c’est moi qui m’en charge.

Elle se mit à rire :

— Comme c’est bon à vous ! Pour combien de jours ?

— Pour le reste de votre vie et de la mienne.

— Quel sens voulez-vous que j’attache à des paroles si exagérées ?

— Elles ne sont pas exagérées le moins du monde ; j’ai l’intention d’obtenir votre main, et il me semble naturel qu’un mari s’occupe à perpétuité de votre bonheur personnel, trop négligé jusqu’ici.

En parlant de la sorte, Nore regarda Harriet dans les yeux ; elle comprit que c’était sérieux et arrêté à l’avance, et qu’un refus n’allait pas trouver une soumission facile. Troublée de toutes manières, au moment même où elle se croyait certaine de n’avoir plus même la moindre parcelle du cœur de Wilfrid ; ne s’étant plus attendue à le voir, le revoyant autre qu’elle ne l’avait connu ; au fond, saisie dans la plénitude de son être par un transport de bonheur irrésistible, elle ne sut d’abord que baisser la tête, et, hors d’état d’articuler un mot sur ce qu’elle voulait ou pensait, jamais créature humaine ne se vit jetée plus loin et plus en dehors de sa propre possession.

Cependant, à la fin, elle mit ses mains sur ses yeux, appuya ses coudes sur la petite table placée devant elle et murmura d’une voix presque indistincte :

— Wilfrid, ne revenons pas sur ce qui est fini.

— Rien n’est fini, et je ne retourne pas sur ce que je n’ai jamais quitté. Vous aimez la raison, Harriet ? Je vais donc vous parler raison.

Il reprit sa main qu’elle défendit faiblement ; elle était trop émue. Pour lui, il avait légèrement rougi, ses yeux brillaient, son âme était tout entière dans ses regards et allait vibrer dans son langage.

— Pourquoi ne m’aimez-vous plus ? dit-il ; pourquoi ne m’aimez-vous pas ? Moi, je n’ai jamais aimé que vous, songé qu’à vous. Depuis des années, je vous ai quittée ; j’ai regardé par le monde si je trouverais une autre femme prête à me donner seulement la moitié de ce que j’ai vu et désiré en vous. Je l’ai cherchée de bonne foi, je ne l’ai pas rencontrée ; je sais qu’elle n’existe pas, cette nature si désirée de la mienne et qui peut me faire monter à l’unique espèce de bonheur créé pour moi. Que voulez- vous que je fasse sinon de vous répéter : je veux vivre avec vous.

— Je ne vous aime pas, murmura Harriet, tenant toujours la tête basse et avec l’accent qui repousse une allégation insoutenable.

— Oui, vous m’aimez ; mais je vous vois, je vous comprends, je vous connais ! Une générosité mal placée, un dévouement irréfléchi vous réduisent à un sacrifice qui vous navre. Parce que vous souffrez, vous croyez bien faire. Ne persistez pas ! Votre malheur et le mien, oui, le mien pour toujours, seraient l’unique résultat de votre misérable héroïsme. Vous êtes plus âgée que moi, et, dans quelques années, pensez-vous (peut-être allez-vous même jusqu’à vous dire dans quelques mois), le jeune mari n’éprouverait plus pour sa femme trop grave que le souci résultant d’une union mal proportionnée. Croyez-vous donc que je cherche en vous les amusements d’une lune de miel, que j’aie pour vous un caprice, que la résistance excite ma fantaisie ? Un tel enfantillage ne m’est pas du tout nécessaire ; je ne puis me passer d’une amie. II me faut une amie ! quelqu’un dont le cœur soit d’or, sûr, pur, éprouvé comme l’or ! J’ai trouvé Harriet ; elle a ce cœur-là ; je le connais, je l’ai deviné, je l’ai compris il y a des années. Quel aveugle serais-je de laisser un tel trésor enseveli dans son abnégation cruelle, lorsque je ne puis pas m’en passer ! Mon Harriet, ma bien- aimée, vous voulez des paroles de raison ? Vous voyez bien que je vous en donne. Laissez-vous persuader ; vous vous êtes défiée de l’enfant dont le caractère, en changeant avec les années, pouvait emporter l’amour ; le caractère a changé, sans doute, et l’homme a laissé tomber sur les chemins bien des rêveries ; mais, vous le sentez, n’est-ce pas ? l’amour est resté. C’est pour moi comme l’arche sainte était pour les Hébreux. Les générations des croyants mouraient successivement autour d’elle ; la maison divine, promenée partout au milieu des tentes voyageuses, dans les déserts, remisée au hasard dans les cabanes, voyait autour d’elle changer les paysages ; oui ! mais elle, elle ne changeait pas, et, un jour, elle se trouva placée dans le plus beau temple qui fût jamais ! Eh bien ! Harriet, vous êtes assurée maintenant qu’il en est de même pour vous ! Mon arche sainte, à moi, c’est l’affection que je vous porte. Je l’ai conservée toujours, je l’ai toujours vénérée ; elle m’a dirigé dans tout : c’est l’étoile de ma vie. Je veux me reposer à jamais sous ses rayons, la plus douce, la plus caressante des lumières ! Et si vous m’aimez, et si vous êtes juste, vous ne sauriez m’opposer des méfiances que je ne mérite pas.

Harriet n’osa répondre directement ; son cœur était trop plein. Elle se sentait si faible devant le langage de Wilfrid, et le son pénétrant de cette voix, qui la remplissait d’émotion et l’attirait hors de toutes ses volontés !

— Que vous êtes resté romanesque, Wilfrid !

— Romanesque ! Pourquoi ? Suis-je moins un homme parce que je vous semble différent du modèle sur lequel sont taillés mes contemporains ? Qu’y a-t-il de commun entre eux et moi ? Romanesque ! Parce que je ne me soucie ni de leurs grandeurs, ni de leurs bassesses, ni de leurs distinctions, ni de leurs humiliations, ni de leurs élections, ni de leurs moyens de faire fortune, ni de leurs fortunes même, ni de leurs déboires ! Je serais romanesque si, concevant mes désirs d’après une imitation puérile, j’y mêlais les choses de la vie commune, sans cesse préparé à abandonner ce qui ne serait que des rêves pour des réalités banales, dont je n’aurais ni su ni voulu me détacher ; mais, grâce au ciel ! rien de semblable n’existe, et vous le savez bien ! Il se peut que la création, qui jette pêle-mêle bien des germes disparates, se soit trompée à mon sujet, et, m’ayant préparé pour un tout autre milieu, m’ait par inadvertance laissé tombé dans celui-ci ; mais, de quelque manière que ce soit, m’y voilà ! Je suis moi et non un autre, sentant à ma manière, comprenant les choses avec mon intelligence propre, et aussi incapable de renoncer à ce que j’ai voulu une fois, d’abandonner la poursuite de ce que j’ai désiré, aussi incapable de me démontrer que j’ai eu tort que de renoncer une heure à respirer l’air ! Certes, Harriet, si je voulais vous oublier, je n’y parviendrais pas, et il me faudrait revenir, repentant, obstiné, à la trace que je n’ai jamais eu le pouvoir d’abandonner ! Est-ce là ce que vous appelez un trait romanesque ? J’eusse pensé, moi, qu’un caractère viril devait en être surtout marqué, mais je ne disputerai pas sur les mots ; romanesque, soit ; admettons que je le sois ; du moins, je le suis à demeure, et ce n’est assurément pas plus effrayant pour ceux vis-à-vis desquels je m’engage que si j’avais la passion effrénée de jouer à la Bourse ou de trier ma future compagne parmi les héritières. Prenez-moi comme je suis, assurée de la droiture de mon intention ; je ne peux pas vous tromper, je ne vous tromperai jamais, et... ne pleurez pas, ma chérie, et répondez-moi que vous me voulez bien !

C’était vrai ; des larmes coulaient doucement sur les joues d’Harriet, ce n’étaient plus des larmes douloureuses. La pauvre fille se sentait envahie par un bonheur qu’elle n’eût jamais cru possible. C’était une sensation puissante, forte, ravissante, assurément la même que celle dont les demi-dieux étaient pénétrés, quand, saisis par l’aigle céleste de l’Olympe, ils voyaient devant eux l’éternelle Jeunesse leur verser l’ambroisie ; le breuvage sacré, en coulant dans leurs veines, divinisait leur être. Être aimée ! quel mot pour une âme vivante ! Elle se sentit forte et répondit :

— Je vous crois ; on croit ce qui plaît, et d’ailleurs comment me défier de vous ? Mais, mon ami, je vous l’assure , le bonheur me vient trop tard ; je n’ai ni la force ni la volonté de le prendre. Je ne saurais plus qu’en faire ; je suis tellement accablée par celui que vous me donnez qu’en vérité je ne pourrais en recevoir davantage. Songez qui je suis et ce que je suis ; comment jamais devenir la femme de Wilfrid Nore ? J’espère, il est vrai, que mon cœur s’est maintenu un peu en dehors des mesquineries de l’existence à laquelle j’ai dû me soumettre ; mais, pourtant, mes habitudes s’y sont pliées ; je suis bien naturellement la fille d’un pauvre missionnaire des Indes ; j’en ai, dans la vie de tous les jours, et les idées, et les mœurs, et les précautions, et les prudences, et les parcimonies. Quand je rêve, il est possible que je me laisse emporter un peu plus loin, et peut-être pourrais-je vous suivre ; mais quand j’agis, alors, Wilfrid, je le sais trop, je suis méticuleuse, timorée, et je ne peux plus, malgré ma bonne volonté, cesser de pratiquer ce que j’ai dû apprendre et mettre en œuvre durant tant d’années, pour que mon père, Georges et moi-même, nous pussions vivre. Je déplore mon défaut et le juge d’autant mieux que, depuis quelque temps, il est devenu inutile, même dommageable à moi et aux autres ; pourtant, le pli persiste et je ne parviens pas à le défaire. Non ! en cela d’abord, en mille autres choses ensuite, nous ne nous convenons point. Croyez-moi, ne cherchez pas l’impossible ne poursuivez pas ce qui ne vaut rien pour vous. Vous m’avez rendue très-heureuse ! J’ai peut-être tort de l’avouer ; j’ai eu plus tort encore de le sentir. Arrêtons-nous, Wilfrid, et craignons d’aller plus loin.

— Êtes-vous décidée ? s’écria Nore.

Il parut si sombre, et son visage laissait éclater un chagrin si manifeste qu’Harriet s’en effraya :

— Êtes-vous bien décidée ? continua-t-il pendant qu’elle le regardait fixement ; dans ce cas, je ne vous presserai pas davantage ; mais je ne saurais recevoir une blessure sans la rendre.

— La rendre ? A moi ?

— A quiconque me touche. Tenez, comprenez votre châtiment : je vous jure, par ce qu’il y a de plus sacré au monde, que, vous considérant comme ma femme, malgré vos refus insensés, jamais, non, jamais, je ne demandera à aucune autre...

— Pas de serments ! dit-elle en lui mettant la main sur la bouche, pas de serments ! Vous me soumettez à une étrange peine. Je n’eusse jamais supposé qu’une pareille épreuve pût s’adresser à moi. Enfin, Wilfrid, vous le voulez ? Vous le voulez avec une force que vous ne me montrez que trop ?

— Assurément, je le veux.

— Eh bien ! ne m’accusez jamais d’avoir cédé ! Seulement, je ne quitterai pas mon père ; que deviendrait- il ? Il ne peut tout seul retourner en Asie. Il faut lui laisser le temps d’arranger ses affaires, d’obtenir une pension.

— Tout ceci tend à des détours ; mais, si je m’insurgeais trop, vous diriez... Que ne diriez-vous pas ? Soit, vous voulez attendre encore ? Attendons ! Combien de mois ?

— Le sais-je ?

— Bien ! Je m’occuperai des affaires de votre père, et, ce point terminé, tout sera-t-il en règle ?

— Nous verrons ! répondit Harriet en souriant ; vous n’êtes pas devenu beaucoup plus raisonnable que vous ne l’étiez à Bagdad.

— Non ; mais, par un phénomène singulier, je suis devenu beaucoup moins patient. Au moins, vous avez cédé , de bonne foi, n’est-ce pas, sinon de bonne grâce ?

Harriet lui tendit son front et lui serra la main ; tout fut dit.

Dans ce moment, Coxe entra. Il était dans une des dispositions les plus agréables où un homme puisse se trouver. Il venait d’admirer de fort beaux tableaux et avait mesuré avec soin les proportions d’une statue antique ; de plus, il avait lu les journaux et même le Times. Le jeu de ses facultés était en parfait état. Au moment où il ouvrit la porte, convaincu de trouver sa fille seule, et tout prêt à lui raconter les joies de sa journée, il aperçut Wilfrid, et non-seulement il l’aperçut, mais il le vit tenant Harriet dans ses bras et embrassant cette chère fille.

C’eût été chose bien autrement facile à un chameau de se promener de long en large dans le trou d’une aiguille, qu’au pauvre Coxe de laisser pénétrer dans son âme candide l’ombre d’une mauvaise pensée ; de sorte qu’il s’arrêta sur le seuil, surpris, mais nullement scandalisé. Cependant les amants ne s’attendaient pas à être interrompus de la sorte, et ils restèrent un instant indécis. Ce fut Nore qui dit à Harriet :

— Ne voulez-vous rien raconter à votre père, ma chérie ?

— Mon père, M. Nore et moi nous sommes engagés.

Coxe ouvrit des yeux démesurés, contempla sa fille avec ravissement, en fit autant de Wilfrid, et s’écria :

— Oh !

Puis, sans ajouter une parole, il croisa les mains sur sa poitrine et leva les yeux au ciel. Manifestement, le pauvre homme pensait avant toute autre chose à remercier Dieu. Nore lui serra la main ; Harriet l’embrassa et posa sa tête sur son épaule ; mais Coxe se dégagea doucement et se retira à pas lents vers sa chambre. Là, ayant fermé la porte, il se mit à genoux devant une chaise, cacha sa grosse tête dans ses mains, et ce qu’il dit à quelqu’un, il n’est pas trop aisé de le savoir, puisqu’il était tout seul ; mais si ce fut une méditation pleine d’attendrissement sur le huitième verset du psaume 86 : « Seigneur ! il n’y a aucun entre les dieux qui soit semblable à toi, et il n’y a point de telles œuvres que les tiennes », il n’y a pas grand sujet de s’étonner.

Nore, en quittant Harriet, s’en alla le long de l’Arno. Il regardait autour de lui et trouvait sublime le spectacle déroulé sous ses yeux par la nature. Florence est belle, il est vrai, mais il voyait moins Florence que le milieu éclairé par sa joie, et il se fût trouvé dans les campagnes de la Beauce, qu’assurément il eût prêté à leur monotonie vulgaire un charme et une majesté suprêmes. Nore se répétait :

— Être heureux, ce n’est pas grand’chose, mais sentir qu’on est la félicité de ceux qu’on aime ! Être assuré que ce qu’ils veulent c’est vous, et que vous leur êtes tout !... Quelles machines bizarres que les hommes ! Ils ont l’air d’autant de boîtes fermées et isolées, et il n’est pas un sentiment en eux qui ne soit cramponné à l’intérieur de quelqu’un d’autre. Si je me cassais le cou ou me laissais choir dans la rivière, je ne tuerais pas que moi seul !

Il se mit en quête de Lanze, et trouva sa demeure sans trop de peine. La rencontre fut des plus agréables à tous deux ; mais Nore s’aperçut vite de la mélancolie sombre qui dominait l’artiste.

— Quel genre de vie menez-vous ici ? lui dit-il.

— Je ne vois personne et je travaille.

— C’est un mauvais système. La solitude produit la fièvre et la morosité ; ces deux dames, à leur tour, mettent au monde des fantômes. Qui jamais eut un tempérament plus vigoureux que Michel-Ange ? Il a fini par ne plus concevoir que des créatures écorchées, des titans lançant des coups de pied dans le vide et honnissant les spectateurs qui ne leur avaient jamais rien fait. J’aime mieux Raphaël et sa sociabilité ; j’aime mieux la sérénité des maîtres du moyen âge ; ils ne s’isolaient pas comme des hiboux, et vous n’oseriez condamner Phidias et Praxitèle ; ceux-là passaient leur vie sous les portiques, dans le stade, aux gymnases ou sur la Voie Sacrée, causant et riant avec les philosophes, les éphèbes, les jeunes filles, les bouquetières, les âniers et les marchandes d’herbes. Un livre qui n’est pas un manuel de jovialité a prononcé cet arrêt : « II n’est pas bon que l’homme soit seul. » Demain, je vous conduirai chez un de mes meilleurs amis, le docteur Coxe. C’est un brave homme ; il a une fille. Je suis certain que vous éprouverez pour elle beaucoup d’estime et de respect. D’ailleurs...

Et ici Nore confia au sculpteur dans quelles relations il se trouvait vis-à-vis des personnes chez lesquelles il voulait l’introduire. Dès lors, Conrad, qui avait montré de la répugnance, ne résista plus, et, le lendemain, il fut présenté. Mais il convient ici de quitter Florence pour transporter le lecteur à Lucerne, où un pan entier de cette histoire attend la décision de l’architecte.