Les Pléiades
Chapitre Septième
HISTOIRE DU TROISIÈME CALENDER FILS DE ROI
— Mes chers amis, tout spirituels que vous puissiez être, vous avez, l’un et l’autre, un grand malheur : vous êtes étrangers.
— Étrangers à quoi ? dit Nore.
— Dans tous les pays du monde, quand on n’est pas Français, on est étranger, continua Laudon sans se troubler, et je vous dirai franchement ma conviction : ce fait ne vous prive certainement d’aucune vertu cardinale, mais il vous rend inaptes à posséder jamais une foule de délicatesses, de perfections petites mais charmantes, de raffinements particuliers auxquels l’esprit français peut seul prétendre. Je n’en tire pas vanité pour mes compatriotes ni pour moi-même. Mais, croyez-moi, ce que je vous affirme, l’expérience des siècles le démontre. C’était l’avis de Charles-Quint ; ce fut celui de Frédéric II de Prusse ; l’empereur Joseph d’Autriche l’a pensé et la grande Catherine l’a proclamé. Inutile, puéril même de s’élever contre des autorités pareilles.
Je ne vous dissimulerai donc pas que, toute ma vie, j’ai eu cet idéal supérieur devant les yeux, et j’ai fait effort pour le réaliser autant qu’il est en moi. Je ne me pique pas d’être un parangon de mérite en aucun genre ; mais je serais désolé de manquer de distinction, d’à-propos, de tact, de mesure, et, dans l’acception la plus élevée du mot, de ce que nous appelons bon sens, et ce sont là les qualités françaises par excellence. Vous me trouvez certainement assez avantageux de vous étaler de pareilles déclarations de but en blanc ; mais vous voulez mon histoire : consentez à ce que j’éclaire le théâtre sur lequel elle va se passer.
Mon père était un homme des plus distingués, excellent officier dans sa jeunesse, assez à la mode, et le bruit de ses aventures a duré longtemps. Entre nous, il avait été plus que bien avec la belle duchesse d’Arcueil, et elle lui donna une grande preuve de dévouement, en le mariant, un peu sur le tard, avec mademoiselle Coëffard, fille d’un entrepreneur célèbre. C’est de là que vient notre fortune, car mon pauvre père avait mangé, et bien mangé, son patrimoine. L’union de mes parents fut médiocrement heureuse, je suis forcé d’en convenir. Cependant le public n’eut jamais la confidence entière de leurs discordes, et, en somme, tout se passa à merveille ; quand ma mère mourut (il y a de cela une quinzaine d’années), mon père alla recevoir son dernier soupir à Plombières, et, depuis, il n’a jamais parlé d’elle que de la façon la plus convenable, je dirai même la plus généreuse.
Pour moi, comme j’étais né avec une complexion délicate et que ma santé exigeait des soins, on m’avait confié, presque dès ma naissance, à une vieille tante, sœur de mon père, madame Louise de Laudon, chanoinesse, qui m’a toujours gâté, dont je dois hériter et que j’aime beaucoup.
Ensuite, vers neuf ans, je fus mis au collège. C’est, à mon sentiment, une chose excellente que ce contact hâtif avec la vie pratique. Les enfants apprennent d’abord, dans nos grands établissements d’instruction, à voir l’existence comme elle est. Ils sont là, pêle-mêle avec des camarades appartenant à toutes les classes de la société ; ils assistent, sans s’en rendre compte, au petit spectacle, à la comédie des ruses, des vices ; ils sont victimes, ils sont trompés, ils sont battus... ils sont vainqueurs et oppresseurs à leur tour. Ils apprennent à se défier, à comprendre ce que parler veut dire, et l’expérience (la science la plus précieuse et la plus nécessaire de toutes), ils l’acquièrent à leurs dépens, avant d’avoir de la barbe au menton. Je vous dis là les choses comme elles sont et sans vous aligner des phrases ; je vous indique l’avantage effectif et inappréciable de la vie des lycées, et vous fais grâce des tirades sur les amitiés d’enfance, sur le mélange heureux des castes différentes, etc., etc., toutes déclamations privées de vérité. Mais, afin d’en arriver au point suprême, tenez pour certain que c’est à l’éducation publique que nous, Français, nous devons le trait principal de notre caractère moderne, celui qui nous suit de l’enfance à la tombe, la peur horrible de passer pour dupes, et la résolution bien arrêtée de tout faire au monde afin d’éviter un pareil malheur.
Quand j’eus terminé mes études, je dois avouer que je ne savais pas grand’chose de précis ; je possédais seulement une idée générale de toutes les questions, et, ce qui me paraît suffisant pour un homme du monde, j’apercevais des lueurs de tout qui me permettaient d’en causer et me mettaient même en état, pour peu que le cœur m’en dît, d’approfondir un jour, à mon gré, tel ou tel point, au moyen de la lecture des journaux et des revues. Il n’en faut pas davantage chez un esprit généralisateur, comme est le mien, et je dois dire qu’après avoir complété mou éducation par les moyens que je viens de vous indiquer, je me trouve aujourd’hui fort compétent en matière de philosophie politique et sociale, et capable de raisonner sur les arts avec originalité.
Mon père, que j’aimais infiniment, était doué de trop de tact pour se mêler de ma conduite. Il m’avait fait arranger, au rez-de-chaussée de l’hôtel, un délicieux appartement et m’y laissait complètement libre ; il avait ses affaires, j’avais les miennes ; jamais il ne m’a refusé d’argent, et, quand nous étions à Paris, l’un et l’autre, nous dînions assez souvent ensemble.
Bien qu’il ne voulût pas se montrer officiellement dans la direction de ma vie, mon père, cependant, y joua quelque rôle, par cela seul qu’il me confia aux soins intelligents de notre cousin de Hautebraye, un des hommes les plus sérieux que j’aie jamais rencontrés.
Celui-ci me dit :
— Vois-tu, Louis, je ne te ferai pas de capucinades. Il faut comprendre la vie comme elle est. Tu as une belle fortune. Amuse-toi, mais ne la mange pas. Ne commets pas la sottise immense d’entrer dans la vie active par les grandes portes pourvues sur leurs frontons d’inscriptions comme celles-ci : Ecole militaire ; Ponts et chaussées ; Affaires étrangères ; Magistrature. Cela te mènerait tout simplement à être capitaine à quarante ans, à pleurer pour la croix et à servir de volant à une certaine quantité de raquettes maniées par un plus ou moins grand nombre de pleutres, tes supérieurs éternels, et, de plus, chaque révolution nouvelle t’accuserait d’avoir dévoré la sueur du peuple. Pas de ces sottises-là ! Je vais te faire recevoir aux Moutards. Tu y trouveras des gens qui te présenteront à ce qu’il importe de connaître. Dîne avec tout le monde, soupe avec tout le monde. Ne sois pas trop sage, cela ennuie ; ne sois pas vicieux, cela effraye ; ne sois pas spirituel à tout propos, cela blesse ; impose de suite l’idée que tu n’es pas facile à attraper, cela donne un air capable ; et puis laisse venir. Mais, pour rien au monde, ne t’engage avec un parti politique ; tu te casserais le cou. Sois légitimiste avec modération ; les républicains aiment assez cela.
Hautebraye me mena chez madame Olympe Berbier. Elle avait alors pour ami principal un immense Américain qu’on appelait Buffalo. Dieu ! que nous avons fait de bonnes parties dans cette maison ! Un soir, il fallut appeler la patrouille pour mettre dehors un prince japonais qui ne voulait pas s’en aller. J’étais honnêtement féru de la sublime Olympe, d’autant qu’il est de fait qu’elle me préférait, et je ne sais vraiment pas où cette histoire-là m’aurait pu conduire, malgré les avertissements de mon cousin, si la dame ne s’était avisée, un matin, de venir chez moi tout en larmes, parce que, me disait-elle, son propriétaire la menaçait de saisir ses meubles. Elle voulait quinze mille francs.
Elle prétendait que Buffalo s’était brouillé avec elle à cause de moi et que je la réduisais à la misère. D’abord, j’en conviens, je fus ému du désespoir de madame Berbier, sans compter qu’elle était adorable au milieu de ses larmes ! Heureusement, j’eus peur d’être attrapé ; cette réflexion me remit dans mon bon sens. Je consolai la belle de mon mieux ; je lui promis de songer à sa demande et de lui remettre ma réponse dans la journée. Elle me le fit jurer et me dit adieu. Ma foi ! savez-vous ce que j’imaginai ? Je lui envoyai un bouquet de roses blanches ! Le soir, je racontai mon aventure au club et j’en eus un vrai succès. La pauvre Olympe reçut le lendemain une avalanche de fleurs de tous ses amis. Il n’en est pas moins certain qu’elle ne m’avait pas menti ; mais comment distinguer le vrai du faux ?
La vie élégante ne donne pas seulement à l’intelligence cette netteté, cette précision, cette sûreté du jugement dont les gens du monde ont seuls l’usage, elle fournit surtout les moyens d’apprécier les choses à leur valeur véritable et de ne rien surfaire. C’est par là qu’on ôte aux passions ce qu’elles ont d’aveugle et d’entraînant. Vous souriez et pensez que je m’amuse à manier des paradoxes ? En aucune façon, je vous jure ; je parle très-sérieusement, ainsi que vous allez en juger par mon exemple. Vous comprenez à peu près dans quel monde féminin j’étais lancé. Il ne se peut rien voir de plus raffiné. Eh bien ! qu’en résulta-t-il pour moi comme pour mes pareils ? Que, dès notre plus jeune âge, nous avons été bronzés, trempés dans les eaux du Styx et rendus tous aussi incapables de subir les séductions de l’amour que les plus rigides parmi les pères du désert. Le diable qui tenta saint Antoine perdrait avec nous son latin, son grec et même son hébreu, et sa mise en scène et son petit ballet feraient, je vous le jure, un fiasco des plus misérables. Pourquoi ? Parce que nous connaissons les femmes ; toutes les candeurs du monde n’ont rien pour nous séduire, sachant ce qui réside au fond, et notre imagination éclairée a giorno ne nous égare dans les ténèbres d’aucune illusion.
Ce que je dis de l’amour, je le dis du jeu. Fort peu de nos amis se mettent au tapis vert par passion ; je n’en connais même pas de cette espèce ; on joue parce qu’il faut jouer, parce que c’est reçu ; ce ne serait plus reçu que personne ne jouerait, absolument comme, à des époques nécessaires, il est de bon goût de se battre et de bon goût de ne se battre pas. Vous m’objecterez que, chaque année, un certain nombre de pigeons se font plumer. Que voulez-vous que je vous réponde ? Ce sont des idiots, il y en a toujours ; ils se sont laissé attraper ; ils méritent leur sort ; ce dont je puis vous répondre, c’est qu’ils n’ont pas la passion du jeu.
J’ai vécu, ainsi que je vous le dis, fort paisiblement pendant quelques années. Je ne prétends pas avoir compté parmi les hommes vraiment forts, qui savent réduire les autres à les servir ; en réalité, je n’avais pas besoin d’éveiller en moi de si grandes facultés, n’ayant aucun motif d’en faire l’application ; je ne me vante pas d’avoir tenu le premier rang parmi les illustres, mais je n’ai pas non plus été relégué au dernier ; on me compte ; enfin je suis quelqu’un ; mon opinion a du poids au club, et un cheval dont je parle mal n’est pas coté haut dans les paris, si ce n’est par les entêtés. Si j’avais voulu m’appliquer à quelque chose, à je ne sais quoi, j’ai une vague idée que j’y aurais réussi tout aussi bien que la bonne moyenne des gens ordinaires. Car, vous le remarquerez, je suis absolument libre de tout enthousiasme pour quoi que ce soit au monde ! Je considère hommes, femmes, choses et idées, comme à peu près également indifférents , sauf l’usage qu’on en veut faire, et c’est, à mon sens, un grand élément de triomphe que de voir bien juste et froidement. Il n’y a pas de danger que je m’emporte ! En somme, n’éprouvant rien qui me pressât de me mettre en scène, je n’ai rien fait, et il ne m’est rien arrivé depuis que je suis au monde. J’ai beaucoup examiné, quelque peu réfléchi, point agi. Aller au club, en revenir, quelques déplacements de chasse, tous les ans quelques mois d’habitation chez moi, en province, je ne me vois aucun incident digne de mémoire dans les années qui ont précédé celle-ci. Je n’étais même jamais sorti de France ; à quoi bon ? Paris ne contient-il pas tout ? La fantaisie que je me passe en ce moment, et qui me vaut le plaisir de souper avec vous, est la première de ce genre depuis que j’existe, et je vous dirai tout à l’heure à quelle cause elle doit la naissance.
Au commencement de l’hiver dernier, je me suis trouvé, pour la première fois de ma vie, dans une situation désagréable. D’abord je m’aperçus, et, après examen, il me fallut bien le constater, que ma fortune se dérangeait. Cela me surprit ; je n’avais rien fait absolument qui dût me préparer à cette découverte. Vous savez que je n’ai pas de passions. Néanmoins je vérifiai que j’avais perdu quelques paris qui ne laissaient pas que d’être assez considérables ; que le whist de chaque soir, whist très-bourgeois et très-paisible, m’avait emporté une assez grosse somme ; que, tout en me rendant un compte parfait du manège de Flora Mac-Ivor et en n’étant nullement sa dupe, je lui avais donné depuis trois mois beaucoup plus que je ne l’aurais soupçonné, et qu’enfin Hautebraye, à qui je croyais avoir emprunté quelque argent, m’en devait.
Je lui en parlai, et il en résulta entre nous une discussion d’autant plus désagréable, que je crus m’apercevoir qu’il m’exploitait. Il n’en était rien ; j’en ai acquis la certitude. Ce serait plutôt moi qui, à certains égards, aurais abusé de son extrême candeur en bien des choses, car je suis infiniment plus fort que lui ! Mais vous comprenez que, du moment où l’on se croit trompé, on devient furieux. Nous eûmes donc une prise terrible et nous restâmes brouillés !
Ma vie se trouvait ainsi désorganisée, quand il m’arriva une autre histoire. Jean de Cordes, sans vouloir écouter personne, épousa cette danseuse des Délassements-Comiques que toute l’Europe connaît sous le nom de Saute-Ruisseau. N’allez pas vous imaginer qu’il était amoureux d’elle ! D’abord elle n’est rien moins que jolie, légèrement gâtée par la petite vérole, et je lui vois, haut la main, trente-sept ans ; mais mon pauvre ami avait là ses habitudes, et je crois, sans en être sûr, qu’elle lui avait fait signer des billets pour une grosse somme. Ces raisons n’empêchèrent pas le duc, l’oncle de Jean, d’entrer dans une sacro-sainte fureur. On s’en prit à moi, comme confident intime du coupable, parce que je ne l’avais pas détourné de cette sottise, et surtout parce que je n’avais pas prévenu la famille. La vérité est que l’événement n’étonna personne plus que moi ; Jean ne m’avait rien confié de ses intentions, et, depuis plus d’un mois, Saute-Ruisseau, prudemment, m’avait, par un billet de l’orthographe la plus précieuse, interdit de jamais mettre les pieds chez elle.
Cette catastrophe, les ennuis qui m’en arrivèrent, ma querelle avec Hautebraye, le dérangement de mes affaires, ce n’était pas encore assez ; il fallut que mon père mourût. J’en éprouvai le plus grand chagrin que j’aie eu de ma vie. C’était le meilleur des hommes, le plus gai, le plus facile à vivre ; toujours amusant et si peu poseur ! Je suis resté, sans le quitter d’une minute, près de son lit pendant les trois derniers jours. Je le vois encore étendu sur ses oreillers, avec cette tête toujours belle, toujours intelligente, si fine, et... ma foi ! C’était un vrai gentleman !
L’avant-veille de sa mort, il me fit signe des yeux de me pencher vers lui. Il ne parlait plus guère et ne pouvait pas élever la voix.
— Louis, me dit-il, on a de la religion ou on n’en a pas. Envoie Poinsot me chercher un abbé quelconque.
Comme il vit que les larmes me gagnaient, il ajouta :
— Voudrais-tu que je finisse autrement que je n’ai vécu ? Suis-je ou non un homme comme il faut ?
J’envoyai Poinsot à la paroisse. Il ramena presque aussitôt un jeune prêtre d’une bonne tenue, que je laissai avec mon pauvre père.
Au bout d’une demi-heure, l’abbé sortit de la chambre et je me contentais de le saluer, pensant que nous n’aurions rien à faire ensemble, quand, après une certaine hésitation, il s’arrêta, et me conduisant dans l’embrasure d’une fenêtre :
— Monsieur, me dit-il, voulez-vous me permettre de vous demander votre concours dans l’intérêt de votre père ?
Je fus étonné et mis en défiance par ce début. Cependant je m’inclinai.
— Votre père, continua l’abbé, est un homme meilleur et il a plus de cœur qu’il ne le croit. Malheureusement, il ne sait rien de sérieux, et le moment où il est arrivé...
Il me regarda d’un air grave. Je baissai les yeux et me sentis mal à l’aise. C’est extraordinaire comme ces gens-là ne respectent rien et ne veulent pas être simples !
— Que puis-je en ceci ? lui dis-je un peu sèchement.
— Je voudrais que vous lui parliez de votre mère, me répondit-il.
C’était fort délicat, et je fus choqué de cette intervention d’un étranger dans nos affaires de famille. Il dut me trouver froid ; il me salua et sortit.
Mon père était assez tranquille.
— Je crois, murmura-t-il à mon oreille, avoir accompli ce qui se doit en pareille circonstance. L’abbé reviendra ce soir et je serai en règle. Je t’assure que j’en suis bien aise. Maintenant laisse-moi te donner un conseil, Louis. Veux-tu me croire ?
— Très-volontiers, répliquai-je.
— Ne t’avance pas trop, continua-t-il, avec une ombre de sourire où se reflétait encore son charmant esprit. Eh bien ! donc, quand tu seras marié, tâche de ne pas faire trop de sottises, hein ? parce que, vois-tu...
II n’en dit pas davantage, et, depuis ce moment, il ne me prononça plus mot.
J’eus la douleur de le perdre. Je me trouvai dans une disposition tout à fait nouvelle, ne sachant que faire, ni de moi-même, ni de mon temps. Je n’avais nulle envie de retourner au club où j’avais jusqu’alors passé ma vie, et, les premières semaines écoulées, quand je sentis qu’il fallait pourtant reprendre à quelque chose, je ne trouvai que le vide. Le matin, je fumais deux ou trois cigares, je lisais un ou deux journaux, je m’habillais, je sortais, j’errais de droite et de gauche. Je ne savais personne que j’eusse la moindre envie de regarder.
Ce fut dans cette triste disposition qu’un jour je rencontrai Gennevilliers. Je l’avais connu au club quelques années auparavant ; mais il n’y venait presque plus depuis son mariage et s’était fait nommer député. Il m’emmena chez lui et me présenta à sa femme.
La semaine suivante, j’y dînai. Il n’y avait personne ; je passai la soirée là. Certainement, un mois auparavant, je m’y serais fort ennuyé ; je ne sais comment, le temps ne me parut pas trop long et je me trouvai bien. Gennevilliers n’a pas précisément ce qu’on peut appeler de l’esprit ; mais on aperçoit en lui de la bonté. La politique est sa grande affaire. Il prétend que, si l’on n’y prend garde, la société est en train de se perdre. Il s’occupe d’un tas de choses auxquelles je n’avais jamais songé. Il parle bien et, en somme, est intéressant. Je crois qu’il a pour moi la plus sincère amitié et je la lui rends. Ce qui est également vrai, c’est que je ne saurais plus vivre sans lui et sans sa femme.
Ah ! quant à elle, croyez-moi, c’est une perle ! Je ne sais pas s’il existe ou non, dans le monde, beaucoup de personnes qui lui ressemblent ; vous savez que j’y ai peu vécu ; ce n’est pas l’usage parmi mes contemporains ; mais si madame de Gennevilliers n’est pas unique dans son espèce, il faut avouer que notre nation se montre bien admirable encore ! Lucie est jolie à ravir, blanche, fraîche, délicate comme une fleur ; les plus beaux yeux et les plus sincères, les plus candides ! Je ne sais comment je m’y prendrais pour lui dire un seul mot qu’elle ne voudrait pas entendre. Elle s’unit à tout ce que pense son mari et se passionne pour ses idées, non comme une prophétesse qui entraîne, ce qui accuserait beaucoup de force et peu de grâce ; mais comme une ravissante disciple ! Elle est très-élégante dans ses habitudes, dans ses toilettes, dans l’aménagement de sa maison, et un ordre merveilleux règne autour d’elle ; il semblerait que les choses se classent et s’accommodent ainsi toutes seules, par la seule vertu de sa présence. Je ne lui ai jamais vu déployer, si peu que ce soit, la pédanterie de la ménagère. Ses enfants sont doux, paisibles, bien élevés, et elle ne gronde jamais. Quand je dis qu’elle ne gronde jamais, cela ne s’étend pas à moi, qu’elle gronde assez souvent, et elle me réduirait au désespoir si son mari ne venait à mon aide et ne me défendait pas.
Je suis amoureux d’elle, il n’y a pas de doute ; mais comme je serais fâché qu’elle le fût de moi ! Pauvre enfant ! Ce serait le plus grand malheur qui pût nous arriver à l’un et à l’autre ! Je m’arrange de façon à ce que rien de semblable ne se produise, et j’évite avec le plus grand soin de la voir seule, hormis les circonstances où il ne saurait en résulter aucun inconvénient. D’ailleurs, avec sa droiture extrême, elle est prudente, elle connaît le monde, et, je le vois, elle ne veut rien risquer. Mon existence a pris ainsi une direction nouvelle.
Quand je suis à Paris, je passe à peu près chaque soirée chez Gennevilliers. Lucie et lui m’engagent à me préparer à la vie publique ; ils entendent, sur ce point, les choses autrement que je ne le faisais. Je croyais suffisant de me laisser nommer à une position quelconque, soit par les électeurs, soit par le gouvernement. Avec mon bon sens naturel et mes connaissances générales, j’étais assez sûr de me bien tirer de tout. Ils pensent différemment, et quand je leur ai exposé mon système, qui est universellement admis et pratiqué, Gennevilliers a souri avec amertume et Lucie s’est indignée.
— Monsieur de Laudon, m’a-t-elle dit, ce sont des sophistes comme vous qui perdent et ruinent tout !
— Ma chère amie, a interrompu Gennevilliers, ce sont les prédicateurs comme vous qui font les hérétiques obstinés.
Je me suis défendu quelque temps ; mais, comme mes moments sont peu précieux, qu’ils me pressaient beaucoup et que j’avais peur de tomber dans la mésestime de Lucie, je me suis mis peu à peu à examiner de plus près certaines questions ; Gennevilliers m’a offert d’assez gros livres ; et, comme Lucie souriait en me les voyant prendre et jurait que je ne les lirais pas, je me suis piqué d’honneur ; j’en ai parcouru quelques pages, et il est de fait que je ne m’ennuie plus autant. Je me surprends même ça et là à étudier pour le plaisir de le faire, indépendamment de la gloire de défendre ma science contre la taquinerie mutine de madame de Gennevilliers.
Elle a passé une partie de son enfance à Naples. Depuis son mariage, elle a fait conjugalement un voyage en Espagne, un autre en Orient ; maintenant elle est en Suisse. J’ai remarqué que d’avoir vu beaucoup de singularités a certainement implanté quelques idées originales dans cette petite tête, et, bien que toujours convaincu que tout est dans tout, et que la meilleure cervelle du monde peut avoir la somme de ses mérites pleinement épanouis sans s’être fait chauffer par des soleils différents. je ne suis pas fâché de me mettre au pair avec Lucie et de lui arracher cette supériorité factice qu’elle m’impose. D’ailleurs, j’étais heureux de l’accompagner cette année pendant une partie du chemin. Maintenant, je vais connaître Milan, je me rendrai à Durbach et visiterai, en allant et revenant, ce côté de l’Allemagne ; l’année prochaine, je serai en Egypte, et, sans en rien dire, vous me voyez résolu à pousser jusque dans l’Inde, afin d’avoir le plaisir, le reste de mes jours, d’offrir de temps en temps, à ma persécutrice , une historiette qui commencera par ces mots : « Lorsque j’étais à Bombay », ou bien : « L’usage des habitants de Ceylan est de... ». Par ce moyen, je me mettrai au moins au pair avec elle et je vivrai tranquille.
Je ne sais pas si, vous autres, vous comprendrez qu’avec cet amour, tel qu’il est, je m’estime fort heureux. Il faut savoir que les Français sont de tous les peuples du monde celui qui se contente à moins de frais. Les Anglais, les Allemands, les Italiens vont courir les terres et les mers pour gagner de grosses fortunes. Dans ce genre de turbulence, les Américains tiennent école. Il se peut que ces aventuriers réussissent, mais souvent aussi ils échouent, et, dans tous les cas, la plus grande partie de leur existence se passe à être ballottés d’incertitudes en périls et de périls en chocs violents. Cela leur plaît et nous est odieux. Aussi, nous voyez-vous, dans toutes les classes, constamment soucieux de nous arranger une bonne petite médiocrité héréditaire. Le paysan s’occupe beaucoup moins d’améliorer son sort, en risquant un peu de ce qu’il a, que de trouver une cachette sûre pour y enfouir et conserver son mince trésor. L’homme de catégorie moyenne a végété sa vie entière, afin de devenir juge en province ou médiocre employé ; mais il prépare obstinément ses fils à l’imiter, en vue de la retraite, aussi certaine que misérable, au moyen de laquelle lui et eux termineront leur carrière. Un bon tiens vaut mieux que deux tu l’auras, et c’est pourquoi vous me voyez enchanté de moi-même et des autres.
Ici Laudon frappa sur le genou de Lanze d’un air amical et déclara son histoire terminée.