Les Pléiades

Arthur Gobineau · Chapitre 2 sur 30

Pages du PDF

Les Pléiades

Chapitre Deuxième

 

CAUSERIES INTIMES DES TROIS VOYAGEURS

 

Louis de Laudon ne passa pas le reste de sa vie à l’Isola Bella et pas plus à l’Isola Madre, et, lorsque avec ses deux compagnons, Conrad Lanze et Wilfrid Nore, il eut consacré la journée à parcourir ces lieux si séduisants, il ne put se tenir, avant le dîner, d’écrire les pages que l’on vient de lire et qui devaient, à son compte, servir de préface à beaucoup d’autres. L’effet ne suivit pourtant pas sa bonne volonté ; le manuscrit, serré dans son nécessaire de voyage, y resta indéfiniment et ne fut pas continué.

Laudon avait assez l’usage de commencer les choses ; mais une horreur naturelle l’empêchait de les continuer et encore plus de les finir.

Certaines parties du fragment qui précède ont pu faire pressentir ce trait de caractère. Leur auteur avait l’esprit fin, cultivé à peu près sur certains points, en friche sur d’autres ; il avait de l’honneur, un cœur de substance légère, facile à fêler, aussi facile à raccommoder ; perspicace pour les petites choses, myope pour les grandes dont il ne découvrait que des parties, sans jamais saisir l’ensemble ; mais, surtout, il était curieux, curieux à l’excès des affaires des autres, et l’intérêt réel, vrai, sympathique qu’il y prenait, le dédommageait du peu de sérieux de ses propres affaires.

II s’était attaché à Lanze en découvrant en lui une foule de qualités étrangères à sa propre nature et qui l’étonnaient. Il se sentit de même attiré vers Wilfrid Nore, et celui-ci ne le méritait pas moins, bien que d’une autre manière.

Après avoir parcouru l’Isola Bella dans tous les sens, être entré dans toutes les grottes, s’être assis sur tous les bancs, avoir contemplé tous les tableaux non moins que les palmiers nains et s’être extasié comme il convenait devant cette majestueuse devise Humilitas, proclamée sur le fer doré qui en forme les lettres, et la surmonte d’une couronne comtale, le tout formant une sorte de tableau gigantesque répété sur tous les coins des terrasses, les trois amis se rendirent à l’auberge où ils avaient annoncé l’intention de passer la nuit. Là, ils commencèrent à dîner comme des gens qui resteront à table tant que le cœur leur en dira, c’est-à-dire, suivant toute probabilité, fort longtemps ; non pas que leur fantaisie eût le moins du monde la concupiscence du boire et du manger indéfinis ; au contraire, sous ce rapport, le nécessaire était assez pour eux, et ils étaient tous trois dans une telle disposition, que le superflu les eût révoltés. C’était de l’entretien convivial qu’ils avaient également faim et soif. La nature dans laquelle ils étaient transportés, la liberté et l’insouciance temporaire, mais d’autant plus enivrante de la vie de voyage, leur rencontre fortuite, un goût mutuel pour leur compagnie, tout leur montait à la tête et les disposait aux épanchements.

Ce fut Wilfrid Nore qui le premier mit le pied dans la voie menant aux confidences. Le dîner dans sa partie sérieuse était fini ; on n’en était plus qu’à jouer avec quelques fruits et des bonbons, quand Wilfrid, jetant un regard sur la fenêtre à travers laquelle se montrait un magnifique soleil couchant et les eaux du lac et les rives piémontaises, s’exprima en ces termes :

— Si le ciel vous a créés capables, l’un et l’autre, de dîner à l’Isola Bella, avec des gens que vous ne connaissez pas, mais pour qui vous éprouvez la plus réelle affection et surtout une confiance sans bornes ; à l’Isola Bella, dis-je, au milieu de cet amoncellement inouï de constructions biscornues, de racailles insensées, de tableaux tellement mauvais qu’on peut, sans nul inconvénient, les attribuer à Michel-Ange comme à Raphaël ; au milieu, dis-je, de cet accès de folie qui a pris un propriétaire anxieux de trouver un vrai moyen de prouver l’impossibilité de lutter contre cette nature incomparable et qui a atteint son but ! si vous êtes capables, je le répète, de vous contempler vous-mêmes sur ce sol où la duchesse Sanseverina a passé, où Liane a vécu, sans vous sentir transportés hors du monde vulgaire, sans devenir des espèces de rêves, des farfadets pourvus de corps, mais de corps absolument disproportionnés avec la puissance prépondérante de la partie pensante... si, je vous le déclare pour la troisième fois, vous vous prenez pour d’honnêtes bourgeois, pleins de réalités et astreints sérieusement aux usages, ordonnances, règlements de la vie commune, dans ce cas, que le diable vous emporte ! je vais me retirer, et de rage je me coucherai en maudissant le jour où je me serai heurté, sur le lac Majeur, contre des gens si peu dignes de traverser ses ondes.

Lanze et Laudon s’empressèrent de rassurer Nore sur l’état de leurs esprits. Il balança la tête un moment de droite à gauche d’un air grave, et poursuivit :

— Nous sommes trois calenders, fils de rois ; vous me désobligeriez sensiblement en hésitant à accepter cette vérité. Que nous soyons également borgnes de l’œil droit, c’est un fait malheureusement incontestable ; ma crainte est que nous ne soyons même complètement aveugles, et c’est ce que nous ne saurons d’une manière certaine que vers la fin de notre existence, pour peu que nous acquérions d’ailleurs le sens critique dont je vous vois jusqu’à cette heure, ainsi que moi-même, assez mal pourvus.

— J’admets votre apologue, repartit Laudon ; je ne sais que trop à quel point mon œil droit me manque ; quand à être fils de roi, c’est une autre affaire, et je n’y trouve ancune apparence.

— Ceci provient, répondit Nore avec vivacité, de ce que vous n’examinez la question que d’un côté unique, et précisément le plus insignifiant. Donnez-vous la peine de descendre au fond des choses, je vous prie. Quand le conteur arabe, prêtant la parole à son héros, débute dans ses récits par lui faire prononcer ces mots sacramentels : « Je suis fils de roi », il ne se trouve pas une seule fois sur plus de cent où le personnage ainsi présenté soit autre chose, quant à son extérieur, qu’un pauvre diable fort maltraité de la fortune : ou bien c’est un derviche, ou bien un naufragé mourant de faim ; souvent, comme dans le cas actuel, un estropié, et jamais surtout, jamais, dis-je, au grand jamais, soit que l’affaire tourne bien, soit qu’elle se termine au plus mal, il n’est question de la Majesté inconnue à laquelle le personnage prétend devoir la naissance. Pourquoi donc, à votre avis, faire de ce dernier un fils de roi, puisqu’il ne lui est accordé à la suite de cette qualification rien de l’héritage paternel, ni palais, ni jardins pompeux, plantés de rosiers géants et de platanes, ni tapis du Khorassan, ni vases craquelés de la Chine, ni chevaux harnachés d’or et de turquoises, ni harem peuplé de Mingréliennes, ni rien enfin de ce qui consacre et, aux yeux de la foule, rend surtout désirable le fait d’être issu directement d’un souverain régnant ?

C’est parce que, en prononçant cette parole magique : « Je suis fils de roi, » le narrateur établit du premier mot, et sans avoir besoin de détailler sa pensée, qu’il est doué de qualités particulières, précieuses, en vertu desquelles il s’élève naturellement au-dessus du vulgaire. « Je suis fils de roi » ne veut donc nullement dire : « Mon père n’est pas négociant, militaire, écrivain, artiste, banquier, chaudronnier ou chef de gare... » Qui est-ce qui lui demande des nouvelles de son père, dont personne ne se soucie dans l’auditoire, intéressé uniquement par ce qu’il est lui-même ? Cela signifie : « Je suis d’un tempérament hardi et généreux, étranger aux suggestions ordinaires des naturels communs. Mes goûts ne sont pas ceux de la mode ; je sens par moi-même et n’aime ni ne hais d’après les indications du journal. L’indépendance de mon esprit, la liberté la plus absolue dans mes opinions sont des priviléges inébranlables de ma noble origine ; le Ciel me les a conférés dans mon berceau, à la façon dont les fils de France recevaient le cordon bleu du Saint-Esprit, et tant que je vivrai, je les garderai. Enfin, par une conséquence très-logiquement issue de ces prémisses, je ne suis pas heureux de ce qui suffit à la plèbe, et je cherche dans les joyaux que le Ciel a mis à la portée des hommes d’autres bijoux que ceux dont elle s’affole.

D’où me viennent tant de distinctions, si fortes, si marquées, qui me mettent tellement à part de l’entourage, que cet entourage, assurément, me sent étranger à lui et ne m’en porte qu’une bienveillance des plus médiocres ? Évidemment de ce que je suis fils de roi, puisque la qualité royale a surtout cet effet de placer celui qui la possède, et en dehors et au-dessus du gros des subordonnés, des sujets et des esclaves.

— Je vous comprends, repartit Lanze, et vous avez raison plus que vous ne pensez. Être un fils de roi, c’est tout autre chose que d’être un roi. Un roi ! mon Dieu, un roi, la plupart du temps, c’est un souvenir, un idéal ; rarement peut-on reconnaître dans une personne humaine revêtue de ce titre la réalité du fait, au sens du moins que les anciens assumaient sur ce mot suprême ; mais l’essentiel en reste fortement et éternellement attaché à la qualification de fils de roi. C’est celui qui a trouvé les qualités que vous avez dites, pendues à son cou dès le jour de sa naissance ; celui-là, incontestablement, par un lignage quelconque, a reçu du sang infusé dans ses veines les vertus supérieures, les mérites sacrés que l’on voit exister en lui, que le monde ambiant ne lui a pas communiqués. Où ce monde les eût-il pris quand il ne les a pas ? Où le nourrisson les eût-il saisis, puisque nulle part il ne les avait sous la main ? Quel lait de nourrice les lui eût donnés ? Existe-t-il des nourrices si sublimes ? Non ! Ce qu’il est sort d’une combinaison mystérieuse et native ; c’est une réunion compléte en sa personne des éléments nobles, divins, si vous voulez, que des aïeux anciens possédaient en toute plénitude, et que les mélanges des générations suivantes avec d’indignes alliances avaient, pour un temps, déguisés, voilés, affaiblis, atténués, dissimulés, fait disparaître, mais qui, jamais morts, reparaissent soudain dans le fils de roi dont nous parlons..

— Bravo ! fit Nore.

— Vous m’inquiétez, interrompit Laudon. Ainsi, à votre gré, à tous deux, et pour préciser les choses, il y aurait, aujourd’hui, de par le monde, un certain nombre de personnes, hommes, femmes, enfants, de toutes nations possibles, dans l’individualité desquelles les atomes les plus précieux de leurs plus précieux ancêtres auraient réussi à se réunir, en expulsant ce que des intrusions fâcheuses y auraient apporté de mélanges stupéfiants ou énervants pendant des séries plus ou moins longues de générations précédentes, et il en résulterait qu’en fait, ces gens-là, dans quelque situation sociale que le Ciel les ait fait naître, seraient les vrais fils survivants des hommes de Rollon et voire des Amâles et des Mérowings ?

— Évidemment, répondit Nore, il en est comme vous le dites. Bien des siècles ont passé depuis que, les esclaves et fils d’esclaves relevant la tête, la société moderne a commencé son sabbat. Le nombre des coquineries a étéj incalculable. Les braves gens, poussés dans l’abîme par la foule des pieds plats, ne se sauraient compter. Pourtant, au fond de l’abîme, tous ne sont pas morts ; beaucoup ont vécu tant bien que mal ; quelques-uns se sont rattrapés, lentement, lentement, aux anfractuosités du roc, aux touffes d’herbes, aux branches des buissons. Ils sont revenus à la surface du sol, souillés, meurtris ; il a fallu du temps pour les débarbouiller ; d’ailleurs, je n’ai pas la prétention de dire qu’ils soient absolument parfaits, et c’est ainsi que je vous présente en ma personne unie aux vôtres, trois calenders, borgnes de l’œil droit et fils de rois.

— Vous m’ouvrez un horizon qui me frappe et m’arrête, dit Laudon, et pour me servir du mot qui vous plaît, à quel nombre supposez-vous que puisse s’élever aujourd’hui dans le monde le nombre des fils de rois ?

— Peuh ! repartit Nore, que sais-je ? Vous me proposez là une question de statistique dont les moyens de solution sont assez maigres. Mais consultez un peu, dans votre mémoire, la liste des gens que vous connaissez de près ou de loin. Verriez-vous de la difficulté à admettre qu’en Europe, seulement, il peut se trouver environ trois mille à trois mille cinq cents cerveaux bien faits et cœurs bien battants ?

— Votre calcul me paraît fortement exagéré, objecta Conrad Lauze.

— Peste ! s’écria Laudon, et tous les millions qui restent, qu’en faites-vous ?

— Ce que j’en fais ? répliqua Wilfrid, et sa voix prit le mordant de l’invective ; ce que j’en fais ? Mais regardez plutôt ce qu’ils font d’eux-mêmes ! Tenez, allons à la fenêtre : je vais vous les montrer.

Il avait la tête montée ; il ouvrit la croisée toute grande et s’avança sur le balcon, où ses deux amis le suivirent. Tous trois s’accoudèrent, les bras croisés, sur la balustrade de fer. Leur dîner, leurs entretiens, leurs discussions avaient duré longtemps ; il était près de minuit. Tout était calme ; la terre dormait. Les eaux du lac, striées de bandes lumineuses, ondoyaient sous la lumière nocturne.

— Je voudrais, dit Wilfrid en serrant les dents et parlant à voix basse, je voudrais qu’au lieu de cette scène de repos nous puissions voir ici à plein, des yeux du corps, les royaumes du monde et leurs magnificences. Mais regardons-les des yeux de l’esprit. Contemplons ces multitudes qui grouillent et s’amassent, pomponnées, ornées, parées ou en guenilles. N’excluons personne. Reconnaissez-vous la barbarie toute pleine, non pas cette barbarie juvénile, brave, hardie, pittoresque, heureuse, mais une sauvagerie louche, maussade, hargneuse, laide et qui tuera tout et ne créera rien ? Admirez, du moins, sa masse ! Sa masse, en effet, est énorme ; admirez la belle ordonnance de sa division en trois parties ; en tête, la tribu bariolée des imbéciles ! Ils mènent tout, portent les clés, ouvrent les portes, inventent les phrases, pleurent de s’être trompés, assurent qu’ils n’auraient jamais cru... Voici maintenant les drôles ! Ils sont partout, sur les flancs, sur le front, à la queue ; ils courent, s’agitent, s’émeuvent,, et leur unique affaire est d’empêcher rien de s’arranger ni de s’arrêter avant qu’ils ne soient assis eux-mêmes. A quoi sert qu’ils soient assis ? A peine une de leurs bandes se déclare-t-elle repue, que des essaims affamés et pareils viennent, en courant, prendre la suite de son commerce.

Et maintenant voilà les brutes. Les imbéciles les ont déchaînées ; les drôles poussent leurs troupeaux innombrables. Vous me demandez ce que je fais de ce pandémonium, Laudon ? J’en fais ce qu’il est, l’hébétement, la destruction et la mort.

— Ceci revient à dire qu’en dehors de ces trois mille ou trois mille cinq cents élus, dont le nombre paraît encore trop considérable à Lanze, vous n’apercevez rien qui mérite de vivre ?

— Je ne perçois, en effet, qu’un monde d’insectes de différentes espèces et de tailles diverses, armés de scies, de pinces, de tarières et d’autres instruments de ruine, attachés à jeter à terre mœurs, droits, lois, coutumes, ce que j’ai respecté, ce que j’ai aimé ; un monde qui brûle les villes, abat les cathédrales, ne veut plus de livres, ni de musique, ni de tableaux, et substitue à tout la pomme de terre, le bœuf saignant et le vin bleu. Voudriez-vous épargner cette tourbe, si vous teniez entre les mains un moyen sûr de la détruire ? C’est votre affaire ! En ce qui me concerne, prêtez-moi pour un instant les foudres de Jupiter ; je n’anéantirai que ce qu’il faudra de la masse irresponsable des brutes. Elle n’est pas faite pour rien discerner ; je ne lui reconnais pas d’âme, et ce n’est pas sa faute quand on ne la contient pas. Et non plus pas de sévérités outrées contre les drôles ! Je ne vous assure pas qu’ils soient le sel de la terre, mais ils en sont la saumure. On en peut, à la rigueur, faire façon, et en pendant quelques-uns d’entre eux de temps à autre, le reste se peut employer, sinon dans les voies honnêtes, du moins dans les voies utiles. D’ailleurs, il faut en convenir, sans trop se faire prier, la planète les produit naturellement ! Le monde, quoi qu’il fît, ne parviendrait pas à s’en défaire, ni peut-être à s’en passer.

Quant aux imbéciles, je serais impitoyable. Ce sont les vaniteux et sanglants auteurs, les moteurs uniques et détestables de la décrépitude universelle, et la pluie de mes carreaux de feu labourerait sans pitié ces crânes pervertis. Non, une telle bande ne mérite pas de vivre ; non, cette vermine coassante ne peut exister et laisser le monde vivre ordonné à côté d’elle. Les époques grandioses et florissantes furent celles où de pareils reptiles ne rampaient pas sur les marches du pouvoir.

Un silence prolongé suivit cette déclaration. Les trois amis s’abandonnaient aux impressions de leur entretien, du milieu qui les enveloppait, de la situation d’esprit créée par le voyage. Lanze reprit enfin :

— Vous avez raison, sans doute, Nore ; je ne saurais m’intéresser à la masse de ce qui s’appelle hommes. Je suppose que, dans le plan de la création, ces créatures ont une utilité, puisque je les y vois : elles nous gênent et nous les poussons. Mais je ne me figure et je ne vois rien de beau et de bon que sans elles. Le monde moral, enfin, est en tous points semblable à ce ciel étoile dont s’arrondissent en ce moment les magnifiques profondeurs. Mon regard n’y découvre, n’y cherche, n’y veut voir que les êtres étincelants qui, le front couronné de scintillements éternels, se groupent intelligemment dans les espaces infinis, attirés, associés, par les lois d’une mystérieuse et irréfragable affinité. Je sais qu’en dehors de ces astres, l’atmosphère entière, sans en laisser libre et vacant un seul point, est remplie, saturée d’existences invisibles à mes yeux. Tantôt c’est le bolide éteint qui sillonne le silence et va porter dans quelque recoin des abîmes inconnus un reste de matière, un souffle impur de soufre et de gaz délétères ; tantôt ce sont les myriades d’animalcules propagateurs de la peste et du typhus, tantôt les nuages de sauterelles qui, d’un continent à l’autre, promèneront la stérilité, la destruction, la famine et la mort. De toutes ces forces ignobles ou malfaisantes, je ne tiens nul compte ; mon regard, mon affection, mon respect, mon attendrissement, ma curiosité ne s’attachent qu’à ces êtres lumineux entre-croisant leurs pas dans les courbes célestes ; je ne m’associe qu’à ces intimités dont je les vois si occupés : constellations, réunions, groupes, soit fixés, soit errants, cela seul est digne d’admiration et d’amitié, et je trouve bien naturelle et bien juste cette idée présente, toujours, dans tous les siècles , sous toutes les formes de sociétés, sous toutes les conditions d’existence et avec toutes les lois religieuses, à la pensée des honnêtes gens, des gens de conscience et de puissance , des hommes qui savaient penser et exécuter, et qui n’ont jamais manqué en s’isolant de la foule de se qualifier de pléïade.

— Sans compter, ajouta Nore, que s’ils ont omis de le faire, on n’a pas manqué de le faire pour eux. Oui, Lanze, il n’est sage, il n’est bon, il n’est sain que de s’attacher à ce qui vous ressemble et de laisser aller le reste, comme indifférent, ennemi, ou dangereux. On peut, à l’occasion, user de générosité avec ce reste, mais de générosité seulement ; et maintenant, s’il vous plaît, descendons de ces hauteurs. La nuit s’avance, il serait ridicule de prolonger trop longtemps dans la matinée le repos auquel nous avons droit. Comme nous errions dans les limbes depuis ce matin, aucun des trois n’a demandé aux autres ce qu’il comptait faire demain. Il est temps de le savoir.

— Pour moi, répondit Laudon, je vais à Milan ; je dois y trouver des lettres, et de Milan il est vraisemblable que je me rendrai sans presse à Burbach, pour y arriver vers l’automne.

— A Burbach ? demanda Lanze, avec un accent manifeste d’intérêt. Y connaissez-vous quelqu’un ?

— J’y connais le prince régnant, avec lequel j’ai eu l’honneur de chasser quelquefois ; c’est lui que je vais voir.

— Moi aussi, j’irai, je pense, à Burbach, à cette époque, dit Conrad, après un court instant d’hésitation. D’abord je suis de cette ville, puis le prince m’a confié des travaux ; quand j’aurai passé quelques semaines à Florence, je retournerai chez moi sans doute, j’y serai avant vous.

— Puisqu’il en est ainsi, s’écria Wilfrid Nore ; je prendrai mon parti. Vous, Lanze, vous êtes un homme qui avez une occupation. Vous, Laudon, peut-être vous croyez-vous dans le même cas, ce qui revient presque au même ; quant à moi, je ne nourris pas cette illusion. Rien ne m’oblige, à tourner à droite plutôt qu’à gauche, au midi plutôt qu’au septentrion ; en conséquence, j’accompagnerai celui de vous deux qui voudra de moi, jusqu’au moment où ce guide indulgent jugera opportun de se rendre au rendez-vous que vous vous êtes assigné, et à cette heure fatale, je le suivrai docilement à Burbach. Ne vous étonnez pas autrement de ma résolution ; le prince est mon cousin issu de germain, et je lui ferai volontiers une visite.

Cette révélation fit sourire les deux auditeurs, et Wilfrid Nore continua :

— Vous êtes certainement flattés l’un et l’autre d’avoir rencontré pour ami sur le lac Majeur un personnage de mon importance. Convenez qu’il y a même quelque chose d’assez mystérieux dans ma tournure. Comment un Anglais, voyageant sans la moindre escorte et qui ne paraît pas d’ailleurs avoir beaucoup plus de suite dans les idées que dans son train de maison, ne possédant à la face du soleil qu’une valise assez mesquine, de dimensions exiguës et sur le coin de laquelle on lit encore à moitié déchiré le papier blanc portant le mot maldonado, ce qui prouve qu’elle arrive du Mexique, comment cet Anglais peut-il être le cousin issu de germain du puissant Jean-Théodore, prince régnant de Wœrbeck-Burbach ? Avouez qu’il y a là de quoi tenir toute imagination qui sait son métier, la bouche ouverte, un pied en l’air et le bras tendu comme pour attraper des mouches.

— Eh bien ! qu’est-ce que cela signifie, s’écria Laudon, sinon que nous avançons naturellement vers le point où il nous faut aboutir de nécessité certaine ? Pouvons-nous, où nous voilà, garder nos masques ? N’est-il pas indispensable que nous nous connaissions davantage ? Enfin, pour tout dire, ne sommes-nous pas à ce moment où nous ne pouvons ignorer une minute de plus pourquoi et comment nous sommes, vous, moi, lui, Calenders, fils de roi et borgnes de l’œil droit ?

— Rien de plus juste ! repartit le gentilhomme anglais d’un ton tranchant. ».

Lanze alluma un cigare et se mit à son aise dans un fauteuil de canne :

— Je vois que nous ne nous coucherons pas de cette nuit ; mais tout est si beau, ici, ciel et terre, que ce serait un crime d’y songer. Et maintenant, vous, Wilfrid Nore, commencez votre récit, nous vous écoutons de notre mieux.

Wilfrid Nore s’assit de côté sur la table, la main gauche fermée soutenant son corps légèrement incliné, la main droite ouverte appuyée sur sa hanche, et les yeux fixés sur ses deux amis, il s’exprima en ces termes :

— Je suis né à Bagdad...

Avant de suivre plus loin le narrateur, il est nécessaire de prendre une précaution qui va donner au chapitre suivant la forme et la portée les plus avantageuses.