Les Pléiades
Chapitre Quatrième
Je n’ai pas expliqué assez nettement l’impression produite parla lettre de madame Tonska sur Jean-Théodore.
Au milieu de grandes et belles qualités, il y avait dans le souverain de Rurbach certaines préoccupations que, sans injustice, on pourrait qualifier de mesquines. Il avait considéré la conduite de la comtesse envers lui comme un manque de respect autant que comme un manque d’amour ; et, s’il avait souffert du second, il avait été particulièrement blessé du premier. Jean-Théodore n’admettait pas qu’on pût lui manquer de respect. Il nourrissait, à ce sujet, une susceptibilité maladive, et qu’il condamnait lui-même dans son for intérieur ; malheureusement il avait, en tout, plus de tempérament que de raison.
Le départ de Sophie lui paraissait insolent ; cette sensation avait beaucoup calmé sa fougue. La générosité ne lui fut donc pas très-difficile, bien qu’au premier moment il y eût quelque chose d’amer dans la préférence donnée au jeune sculpteur, préférence dont la comtesse n’avait nullement daigné lui expliquer la nature et les limites. Elle eût cru, en le faisant, se manquer à elle-même. De sorte que Jean-Théodore en garda une muette rancune à la femme qui l’avait humilié. Il lui en voulait encore pour un autre motif. Sa vie, était triste et maussade. Il ne croyait pas à l’avenir de sa principauté. Il savait que, tôt ou tard, dans une occasion ou dans une autre, à la suite d’un remaniement européen ou d’une négociation inévitable, ses domaines iraient se fondre dans les territoires d’une grande monarchie voisine, et une telle conviction le dégoûtait des travaux et de la puissance souveraine. Puis, il ne devait pas laisser de fils. Au moyen d’un pacte de famille, il espérait réussir à faire passer la couronne sur la tête de sa fille et de son futur gendre ; mais il craignait les menées du prince Ernest et les ambitieux que ce méchant homme trouverait, sans doute, disposées à le seconder. Ainsi beaucoup de peines, peu d’avenir, pas de résultats. Son peuple devenait chaque jour moins maniable, et, précisément parce que ces gens-là étaient fort heureux, ils se montraient disposés à toutes sortes de séditions. Sa noblesse se disait dévouée ; mais elle accomplissait religieusement le programme de toutes les noblesses modernes ; elle se maintenait avec soin dans un état intellectuel et moral propre à rendre peu de services, et, par conséquent, Jean-Théodore ne comptait pas sur elle. L’eût-il fait, à quoi bon ? Il en revenait là par tous les chemins possibles.
Dans un autre ordre d’idées, sa femme lui pesait. C’était pour lui un grand malheur ; car, souvent, dans le cours de ses erreurs, et, le plus généralement, aux moments de désillusion, il aurait été disposé à revenir à elle, à se contenter de peu, à ne demander qu’une amitié muette mais bienveillante. Du moins, il croyait que ce lui serait assez. En cela, sans doute, il se trompait. Il était trop ardent pour se satisfaire à si bon marché, et, au bout de quelques mois, il aurait froissé toutes les négations formant le caractère de la princesse. Pourtant, il s’était cru de bonne foi disposé à la conversion. Il ne lui fut jamais possible même d’essayer, d’abord parce que l’auguste épouse ne se souciait pas du tout de voir son mari revenir à elle, ensuite parce que l’envie n’en dura jamais assez longtemps chez celui-ci. Après la rupture avec madame Tonska, et quand il fallut renoncer à cette liaison, Jean-Théodore se retrouva en face de lui-même.
Défauts et qualités compensés, il n’était pas très-innocent ; en revanche, il était très-malheureux. Il se jugeait, il se condamnait quelquefois ; pourtant, il lui fallait s’accepter et sa position en même temps. Cheminant dans le vide et s’efforçant de ne pas s’y agiter, de peur de devenir ridicule à ses propres yeux, il représentait assez bien ce qu’on pourrait appeler une âme sans corps.
Dans cet état d’esprit, il vit arriver à Burbach Nore et Laudon. L’automne était venu ; il se rappelait avoir invité le gentilhomme français à ses chasses ; pour son cousin, fils d’une de ses tantes, il n’avait jamais eu avec lui de relations antérieures. Quand donc les deux amis eurent envoyé leurs noms à l’aide de camp de service, et que celui-ci les eut placés sous les yeux de Son Altesse Royale, ce fut avec une complète indifférence, et uniquement pour se conformer aux usages, que Jean-Théodore donna l’ordre d’inviter les voyageurs à dîner pour le surlendemain.
Cependant Wilfrid et son compagnon, mettant à profit une lettre de Conrad pour son père, ne tardèrent pas à se présenter chez le professeur et y furent parfaitemenl accueillis. Madame la docteur prit d’abord en amitié les brillants amis de son fils ; Liliane fut portée vers eux par ce charmant instinct qui attire les femmes vers ceux qui peuvent les aimer. Aussi, la maison du savant physiologiste devint-elle bientôt le quartier général où les deux étrangers allaient, chaque jour, se recueillir et se retrouver.
Le dîner de cour n’eut rien de remarquable. Le prince se montra très-affable, mais surtout prince, inspiré par cette idée qui lui prenait souvent de maintenir la distance. Dans cette préoccupation, il ne remarqua pas la saveur de l’esprit de Laudon et ne fut pas touché de l’originalité de vues qui marquait la personnalité de Nore. Celui-ci, même, l’inquiéta, en ce qu’il le sentit capable d’oublier un peu, dans le fond, non dans les formes, l’autorité de la parole souveraine, et cette sorte de crainte le maintint sur une défensive peu propre à lui laisser goûter le mérite de son hôte anglais. Il ne faudrait pas en prendre une trop mauvaise opinion de Jean-Théodore. La conversation fut assez maigre avant, comme pendant et après le dîner. Le papotage ordinaire des demoiselles d’honneur et des aides de camp resta la note dominante, et, quand la cérémonie fut au bout, et que Nore et Laudon se trouvèrent chez le professeur, assis dans de bons fauteuils, ils s’estimèrent infiniment plus à leur aise, et même en veine de sarcasmes auxquels le vieux Lanze s’empressa de couper court.
— Vous ne connaissez pas celui dont vous parlez, leur dit-il, et vous ne savez pas davantage quelles peuvent être les circonstances de toute nature qui opèrent sur lui pour le gâter. Vous arrivez dans un mauvais moment. Par des raisons inutiles à énumérer, le prince n’est pas lui-même. La crise passera et alors vous le jugerez mieux.
Ainsi parla le philosophe, et, comme si le hasard eût tenu à venir à son aide, Laudon, le lendemain, étant allé se promener seul dans les jardins du palais, à une heure fort matinale, pendant que Nore écrivait des lettres, se trouva, au détour d’une allée, face à face avec Jean-Théodore qui fumait un cigare d’un air assez absorbé. Louis, à cet aspect, salua et voulut se retirer, mais le prince le retint et lui dit :
— Êtes-vous si pressé que vous ne puissiez faire un tour avec moi ?
Laudon s’inclina de nouveau et la promenade continua. Jean-Théodore, plus communicatif ce jour-là, eut bien vite appris que Louis et Nore s’étaient rencontrés sur le lac Majeur, et de quelle façon ils s’étaient liés, et comme quoi Conrad Lanze, recruté antérieurement à Zurich par le Français, avait formé la troisième personne d’une trinité fort amusante, assurait le narrateur.
Le nom de Conrad répondait sans doute d’une façon quelconque aux réflexions que poursuivait le prince ; car, de ce moment, il se laissa aller davantage à la conversation et y prit visiblement du goût. De son côté, Laudon était en belle humeur ; il avait de l’esprit, il avait de la verve, il dérida son auguste interlocuteur, et les choses tournèrent si bien, que celui-ci, en dépit de toute étiquette, lui proposa de l’emmener déjeuner à Monbonheur et fit prévenir Nore de les y rejoindre. A dater de ce moment, le prince fut séduisant comme sa nature lui rendait facile de l’être ; il s’abandonna, il charma les deux amis, et ceux-ci, à leur tour, lui plurent infiniment.
— Monseigneur, disait Laudon vers la fin du déjeuner, je dois avouer, sans prétendre à me rendre trop intéressant, qu’aucun esprit n’a été tiré à plus de chevaux ni aussi cruellement écartelé que le mien. M. Nore, ici présent, m’assure du matin au soir qu’il est désormais impossible de professer une doctrine politique pratique, attendu que, de nos jours, les États, devenus très-grands, marchent tout seuls en vertu de certaines lois de pesanteur, se cassent sans qu’on puisse les raccommoder, cheminent sans qu’on puisse les arrêter, ou s’embourbent sans qu’il existe un moyen humain de les tirer de la fange. En conséquence, il conclut que, devant des évolutions si fatales, tout intérêt s’évanouit et qu’il n’est que de laisser faire, se garantir, toutefois, d’être écrasé par les soubresauts irréguliers, fréquents dans ces lourdes machines. D’un autre côté, je possède un autre conseiller, lequel professe que, par des moyens d’éducation, par une application constante à faire pénétrer certaines lumières dans les masses les plus nombreuses, les plus opaques, les plus ténébreuses de l’ordre social, on arrivera, à la longue, à modifier tellement leurs instincts, que le règne de la vertu s’établira sur la terre. Il n’y aura, dès lors, plus besoin de compression ; les lois seront des liens fragiles, mais personne ne songera à abuser d’une liberté immense, et quelque chose de doux et de pur comme les sentiments du pays d’Utopie éclairera la vie terrestre.
— Je conçois que deux alternatives aussi différentes vous tiennent en perplexité, répondit le prince, mais je crois remarquer encore un point assez significatif. Il y a une vingtaine d’années, tout le monde se plaignait de vivre dans une époque de doute et de cruel examen. On estimait que rien ne restait solide au fond des consciences. L’existence de Dieu, les différentes variétés de foi religieuse se rattachant à ce dogme, le mérite relatif des constitutions d’État, la monarchie, la république, ne trouvaient plus que des croyants distraits, et une mélancolie universelle envahissait, disait-on, les âmes dévoyées. Byron fut le poëte de cette débilité ; Shelley en était le fanatique. Au fond, je ne crois pas que l’on ait bien vu ce qui se passait. Le monde se détournait de l’idéal, sans doute, mais pour se donner de plus en plus à la vie positive, et, tandis qu’on se plaignait de n’avoir plus de guide, on en suivait un fidèlement ; c’était la passion de la jouissance matérielle, et voici où elle a conduit les hommes : ils croient maintenant, ils croient fermement ; leurs pieds reposent sur un terrain solide, et, désabusés du mysticisme, de la foi au surnaturel, de la poésie du cœur, des grandes visions apocalyptiques de la pensée, ne feignant plus même de chercher les fraternelles étreintes d’une liberté de convention, ils conçoivent une organisation dans laquelle les peuples, bien nourris, bien repus, bien vêtus, bien logés, formeront un vaste, un immense troupeau de bétail, admirablement dirigé, entretenu, engraissé d’après les règles les plus savantes, et seront menés de haut par des pasteurs tout-puissants, devenus des dieux mortels auxquels on ne pourra pas répondre, contre lesquels il sera insensé de discuter, qui auront tous les droits, qui appliqueront toutes les disciplines, et que devront bénir d’un hosannah perpétuel les générations de brutes entretenues par leurs soins. Je ne sais si ce thème réussira, ou, plus sincèrement, je le crois impraticable. Le monde en a eu déjà quelques spécimens dans l’antique Egypte et sous le sceptre des Incas ; mais il a fallu, pour rendre possible l’application de pareils systèmes, des populations homogènes de peuples enfants, et l’Europe moderne contiendra toujours assez de sang bouillant, impatient, généreux ; l’imposition définitive d’un régime aussi stupéfiant n’est donc pas possible. Ce qu’on en verra, ce seront des essais ; les essais avortés mènent aux luttes, les luttes au sang, et le sang, versé de cette manière, à la plus sauvage et à la plus dégradante anarchie.
— C’est ce que je pense, s’écria Nore. Tout sera inutile, sauf la fabrication permanente et assidue d’expédients qui introduiront des moments plus ou moins courts de paix et de repos dans le grand corps malade du monde européen. Les hommes d’État ne seront plus que des manutentionneurs d’emplâtres assez ineffectifs, des distillateurs d’opium, de morphine, de chloral et autres panacées soporifiques, et, au bout de quelques mois, de quelques années, ils verront leur patient retomber dans les convulsions. Croyez-moi, Laudon, ce ne sont pas les petits livrets moraux de M. de Gennevilliers et de ses pareils, ni leurs conférences pieuses, ni leurs prédications, ni leurs prédicateurs, qui arrêteront les progrès d’un mal dont le nom seul montre le caractère incurable, car ce mal n’est autre que la sénilité.
— Pourtant, s’écria Laudon, la religion ! La religion n’est-elle pas toute-puissante ? Et si on parvenait à la faire refleurir, ne serait-ce pas d’un excellent augure ? Or, remarquez-le, les églises sont pleines de fidèles ; la foi renaît dans une mesure inattendue... Jamais on n’a montré tant de vénération, et une vénération si générale pour les choses saintes.
— La foi n’a pas sauvé le monde ancien, répliqua le prince en secouant la tête. Lorsque toutes les calamités fondirent à la fois sur l’empire de Rome, le paganisme se trouva plus purifié, plus sage, plus élevé dans ses idées et dans ses dogmes qu’il ne l’avait été à aucun moment de son histoire. Sa morale s’était sublimée, ses croyances s’étaient raffinées ; l’idée d’un Dieu unique, très-bon, très-grand, s’était dégagée de la façon la plus noble du chaos mythologique, et ce n’étaient pas seulement quelques philosophes obscurs, répandant leur éloquence dans les écoles, c’étaient de riches sénateurs, c’étaient d’opulents chevaliers, qui édifiaient le monde par des principes et une conduite également exemplaires. Et pourtant le monde se mourait. La vertu de quelques-uns ne lui rendait ni la vie ni la verdeur, ni l’énergie, ni l’autorité ; il était vieux, lui aussi, il était vieux comme notre monde à nous l’est devenu ; il mourait, il lui fallait mourir, et tous les mérites possibles n’empêchaient pas que le sang de ses veines ne fût stagnant et refroidi.
— Ah ! s’écria Laudon, c’est que toutes ses croyances étaient erreurs et que l’erreur porte la mort avec elle !
— En êtes-vous bien certain ? répliqua vivement le prince. L’empire entier n’avait été florissant, énergique, dominateur que précisément lorsque ses erreurs s’étaient montrées le plus dignes de condamnation et les vertiges poussés jusqu’à la folie ; que dis-je ? Les fêtes de Vénus, les Lupercales, la dépravation d’une part, la brutalité de l’autre, n’avaient jamais enrayé une minute le char triomphant des prospérités romaines. Croyez-moi, l’univers ancien mourait non parce qu’il avait tort, mais parce qu’il était au bout des temps marqués pour son existence et que la jeunesse verdissante mettait le pied sur son corps flétri par les siècles.
— Monseigneur, s’il en est ainsi, vous donnez raison à Nore ! Il vous écoute avec une satisfaction visible et se garde de prendre la parole dans sa propre cause si bien défendue.
— Je suis charmé que M. Nore soit de mon avis, repartit Jean-Théodore en souriant, et cela me donne du courage.
— Vous êtes trop bon, Altesse, dit Nore en s’inclinant.
— Et moi, me voilà réduit au silence, s’écria Laudon, et je dois conclure que désormais il n’y a plus rien à faire, qu’il faut s’abstraire de tout, s’asseoir à terre dans un coin, et, autant que possible, auprès d’une eau courante, car, en tournant ses pouces, on aura du moins la seule distraction rationnelle, celle de voir couler quelque chose.
— Vous vous trompez, reprit Jean-Théodore, et, plutôt que de me résumer de la sorte, je conseillerais certainement à tout le monde, je dis au monde qui vaut la peine de recevoir un conseil, de s’employer jusqu’à la mort, sans y être contraint, dans la fabrique d’expédients dont parlais tout à l’heure.
— Alors, demanda Wilfrid devinant à demi, que pense donc Votre Altesse Royale ?
— Je pense que l’honnête homme, l’homme qui se sent une âme, a plus que jamais le devoir impérieux de se replier sur lui-même, et, ne pouvant sauver les autres, de travailler à s’améliorer. C’est essentiellement l’œuvre des temps comme le nôtre. Tout ce que la société perd ne disparaît pas, mais se réfugie dans des existences individuelles. L’ensemble est petit, misérable, honteux, répugnant. L’être isolé s’élève, et, comme dans les ruines égyptiennes, au milieu d’amas de décombres, débris mutilés, méconnaissables, enceintes écroulées, effondrées, souvent difficiles à restituer, il survit, il s’élance vers le ciel quelques colosses, des obélisques dont la hauteur maintient l’idée la plus noble, et peut-être même une idée supérieure à ce qu’était jadis le temple ou la ville nivelée à jamais, de même, les hommes isolés, mais plus remarquables, plus dignes de notre admiration que leurs devanciers ne le furent, contribuent à maintenir la notion de ce que doivent être les plus nobles et les plus sublimes créatures de Dieu. De ces êtres, il y en eut aux plus mauvais jours de la décadence antique ; il y en eut beaucoup ; il y en eut plus que jadis on n’avait pu en apercevoir ; il y en eut parmi les païens comme parmi les chrétiens. Car il ne faut pas croire que tout ce qui professait la foi nouvelle fût également dégagé des misères de l’époque ; la légende fait illusion sur ce point. La plupart des zélateurs du culte venu de Judée faiblissaient devant l’adversité et plus encore devant la prospérité. Si déjà, au temps des apôtres, on connut des Anania et des Sapphira, combien en vit-on davantage sous les successeurs de Constantin ! Les Pères de l’Église ne ménagent ni leur indignation ni leurs sarcasmes au luxe, à la coquetterie, à la bassesse de cœur des dames chrétiennes ; ils nous les montrent étonnant les villes de l’étalage de leur mollesse et du bruit de leurs scandales. Les grandes âmes étaient rares ici, et chez les païens tout aussi rares. Mais il y en eut dans les deux camps, et c’est à celles-là que je parle, et c’est à celles-là que je dis qu’il faut ressembler ; et c’est comme celles-là que je dis qu’il faut agir ! Travailler sur soi-même, élever ce qu’on a de bon, rabaisser ce qu’on a de mauvais, étouffer ce qu’on a de pire, ou du moins l’entraîner ; voilà désormais le devoir et le seul devoir qui serve.
— En un mot, repartit Laudon en regardant Nore un sourire, s’ingénier de façon à compter parmi les Pléiades ?
Nore fit un signe d’assentiment et on raconta au prince les détails de la conversation du lac Majeur. Il y prit plaisir. Son estime pour Nore augmenta à la suite de ces confidences, l’entretien devint de plus en plus intime.
On ne sera pas étonné d’apprendre que depuis que Wilfrid avait conquis le bien que, pendant tant d’années, il s’était attaché à poursuivre, il avait lui-même subi dans son humeur d’assez notables modifications. Son esprit était, dans l’essentiel, resté le même ; mais le fond d’irritation, la contention nerveuse, qui sans cesse agissait sur lui, tout s’était apaisé, amorti, avait cédé devant le succès et l’aspect prochain du bonheur. Dès son retour à Milan, auprès de Laudon, celui-ci avait éprouvé quelque étonnement de ne plus le voir se livrer que rarement à ce courant d’ironie, marque d’efforts constants pour ne pas se noyer dans l’amertume de ses pensées. Wilfrid n’avait plus de pensées ; il ne faisait plus d’efforts ; les flots de son cœur et de son esprit ne s’épanchaient plus en cascades tourmentées, en cataractes turbulentes, ils coulaient largement et doucement sur une pente unie. Il n’avait pas fait difficulté de raconter à Laudon l’histoire vraie de sa vie, le but qu’il avait en vue, et comment enfin, par la seule puissance de la patience soutenue et de la volonté, il était arrivé à ce qu’il souhaitait et avait conquis la main d’Harriet.
Ce récit n’avait pas laissé que de produire sur l’esprit de Louis une impression vive. Il se trouvait, lui aussi, hors de ses habitudes d’intelligence. Il considérait Nore comme un homme digne du nom d’homme, et avait été étonné de lui voir sacrifier, c’était l’expression qui rendait le mieux sa pensée, de lui voir sacrifier sa vie pour s’unir à une femme plus âgée que lui et qui n’allait pas apporter dans la vie commune l’appoint de fortune, de rang, de crédit extérieur que lui-même avait jusqu’alors dogmatiquement considéré comme la condition indispensable, comme la seule condition respectable du mariage. S’il s’était agi de tout autre que de Wilfrid, il se serait dit purement et simplement : c’est de la folie, c’est une fantaisie, c’est une ruine étourdiment cherchée, étoudiment voulue et qui ne produira que des regrets et des remords ! Mais, à travers le long dessèchement que son éducation et ses attaches ordinaires avaient pratiqué sur son caractère plus encore que sur son cœur, Laudon gardait un fond de sensibilité qui ne lui permettait pas de conclure ainsi pour quelqu’un qu’il estimait et qu’ in petto il reconnaissait supérieur. Il trouva dans la situation à laquelle il assistait un sujet de réflexions telles que son esprit en fut vraiment modifié, et, sans qu’il s’en aperçût, il alla songer à de telles choses que, trois mois auparavant, il ne se serait jamais avisé.
Voilà ce qui l’animait dans sa conversation avec le prince. Il fut moins étonné de celui-ci qu’il ne l’eut été auparavant, et il plut davantage à Jean-Théodore. Presque toute la journée se passa dans des entretiens du même genre. Un bien très-grand en résulta pour celui-là même qui avait le plus élevé le niveau des idées dans ces communications amicales. Il avait parlé d’abord, plutôt pour se persuader, se calmer, se prêcher, en un mot, que par une conviction bien arrêtée. Voyant ses paroles accueillies avec tant de confiance de la part de Nore, avec tant de complaisance du côté de Laudon, il en éprouva un degré de plaisir et de consolation qu’il n’avait pas espéré. Je l’ai déjà montré ; ce n’était pas une nature vulgaire, tant s’en fallait. Il avait, comme on disait dans le langage du dix-septième siècle, de grandes parties ; certains côtés de son tempérament étaient plus que dignes d’éloges ; il avait aussi ses lacunes, ses défaillances, ses petitesses. Une particulière communauté de vues qu’il rencontrait là refoulait la fraction moindre de son être et élevait l’autre, la plus noble. A dater de ce moment, il voulut voir Nore et Laudon chaque jour, et, tantôt par ses chasses, tantôt par des rencontres à Monbonheur, tantôt par des occasions fortuites qu’il se plaisait à faire naître, il travailla à les attirer de plus en plus dans son intimité. Les deux amis n’eurent pas, comme il était naturel de s’y attendre, un succès égal, ni même un succès quelconque auprès des autres membres de la maison régnante. La princesse éprouva pour Nore une répugnance instinctive. Elle le reconnut de suite comme un être étranger à sa propre façon de vivre et le craignit. Laudon ne lui fut guère plus agréable ; d’ailleurs, à part toute autre considération et avant même qu’ils n’eussent eu l’honneur de lui être présentés, les nouveaux venus étaient goûtés par son auguste époux, et c’était suffisant pour qu’elle prononçât à jamais contre, eux la plus absolue des condamnations.
La princesse Amélie-Auguste ne cédait pas au même courant d’idées ; mais elle avait ses préventions, son système, son cadre de perfections ou d’imperfections, de défauts véniels, de défauts qui ne l’étaient pas. Elle ne découvrit pas sur le front de Nore, encore moins sur celui de Laudon, le signe de l’agneau ; peut-être même y aperçut-elle vaguement quelque chose qui lui fit l’effet de pouvoir être le sceau de la bête ; elle se garda d’approfondir et se plaça dans une situation de malveillance polie qui constitue ce que les gens très-jeunes prennent pour une prudente réserve.
Le prince Maurice eut franchement de l’antipathie pour Nore ; mais, trouvant Laudon élégant, il l’eût volontiers attiré dans ses conseils et consulté sur les matières délicates dont il faisait son unique étude ; Laudon, malheureusement, ne s’y prêta pas. Il trouva Maurice par trop inepte et ne fut pas amusé par son bavardage puéril ; en conséquence, on le prit en aversion, avec cet abandon, cette sincérité et cette plénitude de haine, que les dissemblances morales inspirent si facilement aux petits génies.
A l’aspect de si hauts exemples, la Cour, depuis le grand-maréchal jusqu’à l’aide de camp dernier nommé, en passant par tous les chambellans et gentilshommes de la Chambre, ne vit qu’avec une humeur difficilement réprimée, deux intrus aspirer à la faveur du souverain. Il y eut, à huis clos, dans les salons, dans les loges de service au théâtre, chez l’excellente madame de B..., chez le comte R... dont on est si sûr, vu sa discrétion éprouvée, il y eut, dis-je, des colères, qui seraient devenues peut-être redoutables, si ceux qui s’y abandonnaient n’avaient pris soin auparavant de fermer portes et fenêtres et de comprimer leurs éclats terribles dans le silence le plus discret.
Au milieu de l’animadversion générale, il y eut deux exceptions.