Les Pléiades

Arthur Gobineau · Chapitre 25 sur 30

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Les Pléiades

Chapitre Huitième

 

Laudon trouvait les choses graves ; il était troublé dans son équilibre ordinaire. Il ne savait pas pourquoi, mais il voyait tout sous un aspect qui ne lui était pas encore apparu. Liant de son naturel et habile à entrer dans les idées d’autrui, il avait pourtant réussi à se mettre sur un pied d’une certaine intimité avec trois ou quatre personnes de la Cour moins farouches que les autres, tant hommes que femmes, femmes surtout. Ces dernières s’étaient laissées aller avec lui à des confidences, peut-être un peu pour le faire parler lui-même. On l’avait mis au courant des bruits de divorce et des suppositions courantes sur le genre d’amitié du prince pour sa cousine. On lui en présentait les conséquences probables comme des faits déjà réalisés.

Il avait pris d’abord, de premier mouvement et d’abondance de cœur, le parti de Jean-Théodore et celui de la comtesse Pamina. Il l’avait fait parce qu’il détestait les tripotages et éprouvait une répugnance de galant homme pour ces propos qui, en riant, ruinent les réputations. Ensuite il l’avait fait aussi parce qu’il aimait le prince, qu’il trouvait la jeune comtesse aimable, qu’il ne pouvait que respecter profondément son père, dont l’histoire l’avait étonné et touché, attendu que de sa vie il n’avait rien entendu de semblable. Bientôt il se rendit suspect à ses informateurs indignés de son opposition, et qui se montrèrent désormais froids et contraints à son égard. Ces façons l’irritèrent, le jetèrent hors de son indifférence, et il s’en expliqua vivement avec Nore.

— Je crois, Dieu me damne, lui dit-il, que les lieux communs ont raison, et que le monde est pervers.

— Vous ayez tort, lui répondit son ami, il est surtout inconsistant. Il prend tout par les petits côtés, il n’a que de petits sentiments, une petite morale, une petite indignation, de petites règles, de petits principes. Si l’on veut vivre avec lui et pour lui, il faut se transformer à son image ; si l’on ne veut pas, eh bien ! qu’on passe à côté. Alors laissons-le rire ou pleurer, applaudir ou se fâcher, et marchons droit à ce que nous voulons, avec Dieu et notre conscience !

— Croyez-vous qu’il y ait de la vérité dans ces bruits de cour ?

— Je l’ignore. Le prince ne m’a pas fait de confidences plus qu’à vous ; mais je ne saurais croire qu’un homme de sa sorte se trouve à l’aise au milieu des platitudes qui l’assaillent et lui montent plus haut que le genou. Il doit faire des efforts pour en sortir, c’est probable ; et ses désordres passés, qui s’accordent mal avec un esprit de l’élévation du sien, ses illusions sur des femmes qui n’étaient guère dignes de lui, tout me donne à penser que, s’il en a rencontré une enfin, il n’aura pas résisté à ce charme. Je ne voudrais pas qu’un homme lié, enchaîné comme il l’est, enchaîné à une personne inepte, enchaîné à des devoirs d’un poids incalculable, et ayant à toute minute besoin de consolations, d’encouragements, je ne voudrais pas, dis-je, le placer dans l’intimité d’une Aurore Pamina : une passion mutuelle me semblerait presque inévitable, et alors tous les désastres du monde seraient à prévoir.

— Ainsi vous concluez que le prince est réellement attaché à sa cousine ?

— Je ne conclus rien du tout. De ce qu’une chose est possible, il n’est pas certain qu’elle soit. Ce que je veux dire se résume en ceci : Les gens tels que Jean-Théodore sont voués fatalement à trois genres de vie entre lesquels ils sont contraints de choisir : l’ascétisme, et vous savez qu’il n’en est pas là ; un certain désordre, plus ou moins relevé, plus ou moins ennobli, et c’est ainsi qu’il a vécu jusqu’au jour actuel, peut-être il continuera ; ou bien un attachement franc, sincère, omnipotent, en d’autres termes, un malheur ; c’est ce que nous craignons.

— Et une vie d’indifférence, pourquoi n’en parlez-vous pas ?

— Mon cher Laudon, cette invention-là n’a de valeur que pour les natures négatives ; je ne dis pas que ce ne soient pas à beaucoup d’égards les plus favorisées, mais notre prince ne leur appartient pas.

— Vous avez raison. Les natures négatives ! Qu’est-ce que c’est au fond ?

Nore sourit.

— J’entends bien, poursuivit Laudon ; une nature négative, c’est moi, par exemple. Je l’ai cru jusqu’à ce jour et je le suppose encore. Pourtant j’en suis moins assuré qu’autrefois. Depuis quelques mois, je vis dans une atmosphère si différente de ce que j’ai connu et pratiqué, que je ne sais ce que je dois penser de rien. Je me fais l’effet d’une plante de serre chaude sortie de dessous ses vitrines ; elle aspire l’air libre, elle n’en meurt pas ; elle se développe autrement que les jardiniers ne l’avaient prévu, et elle serait peut-être capable de donner d’autres couleurs à ses fleurs et une autre saveur à ses fruits. Je suis embarrassé du prince, de sa cousine, du duc, de vous, de tout ce que j’entends et de moi-même, avec cela je vais m’en aller, et je pense que si je veux continuer à être raisonnable et sensé comme je l’ai toujours été, il n’est vraiment pas trop tôt.

— Votre grand défaut, reprit Nore, est non de vous considérer comme impeccable, mais de vous parquer dans une sphère où vous croyez ne pouvoir commettre que ces sortes de fautes inoffensives pour la tranquillité et surtout pour le maintien de la situation d’un homme bien placé. Vous n’avez pas eu tort si vous suivez réellement les suggestions de votre tempérament ; mais, à différents signes, je soupçonne que vous marchez simplement sur l’air de votre éducation. En somme, jugez-en vous-même et faites ce qui vous conviendra ; vous êtes l’arbitre unique de votre destinée.

— Je commence à craindre que ma destinée, reprit Laudon, beaucoup plus sagement conduite que la vôtre, par exemple, ne soit infiniment plus sèche, plus stérile et plus ennuyeuse, et ce soupçon, qui ne me serait pas même venu cet automne, ne laisse pas que de me donner du souci. J’ai vécu ces derniers temps hors de ma sphère naturelle. Je vais y rentrer. Alors je me remettrai d’accord avec moi-même. J’ai pris congé du prince. Demain, je pars ; quand vous aurez de mes nouvelles, vous apprendrez que j’ai repris possession de mon sang-froid et, sans compliment, vous n’avez pas peu contribué à me le faire perdre.

— Je vous le rends ! s’écria Nore en riant, et grand bien vous fasse.

Laudon partit, et, après avoir passé peu de jours à Paris, il alla en Normandie rejoindre Gennevilliers. Il revit Lucie. Ce fut pour lui un plaisir extrême. Le château hébergeait déjà d’autres visiteurs, et entre autres madame et mademoiselle de Blanchefort, auxquelles Louis fut présenté. Il les trouva parfaitement bien, et la jeune demoiselle aussi convenablement élevée que peu jolie, de sorte qu’il n’y aurait fait qu’une attention très-sommaire si, au bout de deux jours, Lucie, avec laquelle il faisait un tour dans le parc, ne lui avait dit à l’improviste :

— Monsieur de Laudon, il faut vous marier.

— Me marier, madame ? Et pourquoi ?

— Il faut vous marier, lui répondit-elle avec un petit accent décidé, marque de l’aimable autorité qu’elle prétendait sur sa personne. M. de Gennevilliers vous estime beaucoup, et nous serions heureux de vous fixer dans notre intimité. Or, vous ne pouvez pas y être d’une manière durable tant que vous n’avez rien qui vous y retienne et vous prépare un avenir digne de vous.

Tous ces mots étaient fort raisonnables ; mais, dans l’accent avec lequel ils étaient prononcés, il y avait certainement de la coquetterie. Laudon devint pensif et se mit à chasser les cailloux de l’allée du bout de sa canne.

— Pour me marier, murmura-t-il après un moment de silence, encore faudrait-il savoir avec qui.

Madame de Gennevilliers sourit.

— Vous êtes donc aveugle et bien ingrat ? Vous ne voyez ici personne que vous puissiez épouser ?

— Ma foi ! non, répondit Louis avec candeur ; je ne suppose pas que vous vouliez parler de mademoiselle de Blanchefort ! Je ne lui conviendrais aucunement.

— Pourquoi cela ? demanda Lucie d’un ton sec.

— Puis-je être tout à fait sincère et ne vous fâcherez-vous pas ?

— Comment voulez-vous que je me fâche dans une affaire qui, en définitive, n’intéresse que vous et où je ne saurais être qu’absolument indifférente ?

Cela fut dit aussi avec une expression assez hautaine, car Lucie crut devoir châtier les hésitations de son esclave. Certaines femmes ne comprennent l’amour que sous les formes de la servitude et n’en goûtent les douceurs que par la domination. Mais, à son tour, Laudon fut piqué et répondit d’une façon assez dégagée :

— Entre nous, j’ai le tort de ne pas être frappé de la jolie figure de votre cousine, et même, pour vous tout dire, je la trouve laide.

— Ce n’est pas une raison ; une femme peut être laide et parfaitement élégante, et tenir très-bien sa maison, se faire remarquer dans le monde, ce qui flatte toujours votre vanité à vous autres, messieurs.

— Je désire, non pas que ma femme soit si supérieure, mais qu’elle me plaise un peu.

— Ainsi ma cousine ne vous plaît pas du tout ?

— Comme votre cousine, elle m’agrée infiniment, mais je n’en voudrais pas à un autre titre.

— Vous m’étonnez ; j’avais cru qu’il vous aurait convenu d’appartenir à notre famille... de vivre près de nous... de ne pas vous séparer de M. de Gennevilliers... Je me suis trompée, n’en parlons plus. Peut-être avez-vous raison.

Il faut avouer que Laudon ne comprit pas du tout de quel bonheur il venait de se priver. Il aurait eu une femme laide et sotte, c’est vrai, mais il aurait pu, pendant tout le reste de sa vie mortelle, se faire diriger par Lucie. C’était la marque suprême de tendresse qu’elle comptait lui départir. Il manqua le paradis, mais il le manqua si bien, que, loin de s’en affliger, il s’en réjouit. Ses yeux n’étaient plus les mêmes décidément. Il trouvait Lucie froide et composée, il la devinait despotique, il ne lui trouvait plus cette douceur, cette bonté dont il s’était tant infatué autrefois... Et Gennevilliers, qu’il comparait au prince, à Nore, à Conrad, à Coxe, au docteur Lanze, lui fit tout bonnement l’effet d’un sol prétentieux.

Les gens composant la société réunie au château n’étaient pas très-propres à le faire revenir des préventions qu’il avait décidément formées pendant son séjour à l’étranger. Braves propriétaires des environs, très-occupés d’intérêts qu’ils jugeaient positifs, et n’ayant nulle idée de ce qui se passait dans le monde en dehors du cercle restreint de ce qu’ils connaissaient, ils ne doutaient pas qu’à l’exception de la France l’univers ne fût dans un état voisin de la sauvagerie, et de cette France ils se montraient d’ailleurs très-mécontents. Leurs notions sur toutes choses étaient un mélange singulier de dénigrement et de confiance aveugle, et à une foi implicite en eux-mêmes ils joignaient une défiance permanente de tout et de tout le monde. Du reste, parfaitement nuls. Les femmes parlaient chiffons, rêvaient argent et ne s’occupaient que de minces plaisirs, de pauvres coquetteries et d’assez plates médisances, se montrant au surplus vaines et aussi ignorantes que les hommes dont elles étaient entourées. Chaque jour, chaque heure, chaque observation enlevait quelque chose à l’auréole dont Laudon avait enveloppé Lucie. Madame de Gennevilliers s’était butée à l’aspect de cette résistance qu’elle n’attendait pas, et naïvement trouvait son admirateur ingrat et froid. Comment ! il rejetait avec un dédain si peu dissimulé le moyen qu’elle daignait imaginer de le faire vivre auprès d’elle ! Il ne voulait pas demeurer à jamais sous son influence ! Il n’appréciait pas cette marque de partialité (car elle n’eût jamais consenti à dire plus), qui lui faisait désirer, à elle, son union avec une femme dont bien évidemment il ne pouvait devenir amoureux, afin de lui permettre de lui consacrer à elle-même et sans distraction tout son encens ! Elle ne savait comment qualifier une pareille méconnaissance de ses bonnes intentions, et se déclarait avec dépit qu’elle n’était pas appréciée autant qu’elle l’avait cru. Il ne lui vint pas à l’idée, elle était trop vertueuse, qu’elle offrait peu vraiment à son serviteur, et elle ne songea pas non plus à le ressaisir par quelque concession, si légère fût-elle. L’ingratitude était trop notoire. Elle espéra que, par une conduite justement fière et une altitude glaciale, elle le ramènerait à demander pardon et le ferait trembler. Elle se trompa tout à fait. Laudon se disait :

— En quoi ressemble-t-elle à Harriet ? qu’a-t-elle de commun avec la grâce enfantine et charmante de Liliane ? Et surtout, si je la comparais à la comtesse Pamina, comme elle perdrait ! Quelle poupée ! Quelle créature impérieuse et maussade !

Au bout de quelques jours, il s’ennuya si franchement, il trouva le temps si long et les heures si vides, qu’il en eut assez. D’ailleurs, il ne s’était pas beaucoup contenu vis-à-vis de Gennevilliers et des amis de celui-ci, et avait laissé percer des opinions et des sentiments qui ne lui furent pas comptés pour bons. On le trouva paradoxal ; il n’y a rien de plus mortel. Quand il voulut s’en aller, on le retint juste ce qu’il fallait pour que la politesse fût sauve, mais on ne fut pas fâché de le perdre. Lucie lui fit des adieux irréconciliables, et Gennevilliers lui donna d’un ton impérieux quelques avis bienveillants où perçait l’anathème.

— Je regrette, mon cher ami, dit cet homme remarquable, que nous nous entendions si peu sur les grands et éternels principes. Vous nous reviendrez quelque jour, je l’espère ; il faut attendre : votre esprit sera plus mûr et votre imagination se calmera. Vous trouverez toujours, en madame de Gennevilliers et en moi, le plus sincère intérêt.

Laudon ne s’estima en sûreté que lorsqu’il eut perdu de vue pour jamais le nez rouge et la taille plate de mademoiselle de Blanchefort. Il alla tout droit à Paris, et, arrivé là, il se sentit malheureux. Il ne voulut plus retourner au club. Il ne prit pas plaisir au monde. Il cherchait quelque chose d’autre, et ne savait pas se dire en lui-même ce qu’il souhaitait. De cœur, d’esprit, d’imagination, de volonté, il était désœuvré et ne s’apercevait pas que cet état provenait uniquement de ce que chez lui, cœur, imagination, volonté, esprit, avaient percé la glace de son éducation et de ses premières habitudes, et demandaient un aliment sain et nourrissant. Mais nous le laisserons dans son ennui pour retourner auprès de Nore.

Celui-ci avait la passion de l’examen, et quand une personne quelconque l’intéressait, il ne la perdait, pour ainsi dire, pas de vue. Cette étude n’était ni froide ni didactique ; lorsqu’il y rencontrait des points dignes de la sympathie, il la donnait ; dignes de son admiration, il admirait. Ce qui l’occupait alors, c’était Liliane. Pour la première fois, un pareil sujet s’était trouvé à sa portée, et sa familiarité, dans la maison du professeur, lui rendait facile de pénétrer la vie transparente de la jeune fille. Il était charmé d’elle ; il la jugeait ce qu’elle était, pure et droite de cœur, une enfant pleine de promesses et ne demandant qu’à les tenir toutes. Il s’asseyait à côté d’elle, et causait pendant des heures. Il lui racontait ses voyages, il lui expliquait beaucoup. Il aimait à l’entendre faire de la musique. Après avoir découvert la cause de ses progrès, il jouissait en philosophe du sentiment qu’elle y mettait. Bien souvent, il parlait d’elle à Harriet.

Ce fut en ce temps-là que la bourgeoisie de Burbach donna son grand bal annuel à Leurs Altesses Royales et à la Cour. Les riches familles de commerce s’étaient mises en frais ; la noblesse n’avait pas fait moins ; les femmes étaient fort élégantes, les beautés abondaient ; Aurore était la plus ravissante de toutes, et Liliane peut-être la plus touchante. La fête fut magnifique ; hélas ! hélas ! quelle peur terrible pour le prince ! Il sut se rendre assez maître de lui pour ne pas s’approcher, même une seule fois, de sa cousine ; mais l’aspect de tant de grâce, de tant de perfection, une taille si divine, des yeux si purs, tout le jeta dans des transports intérieurs de rage et de désespoir de ne pouvoir s’emparer à tout jamais de ces trésors qui, pourtant, se répétait-il, étaient à lui et bien à lui, rien qu’à lui ! Il ne pouvait se retenir, quand d’un regard furtif il avait désaltéré ses yeux, il les avait grisés, de considérer sa compagne officielle, assise dans le fauteuil à côté du sien, et dont la toilette absurde ne le révoltait pas moins que les traits vulgaires de toute la personne, des pieds à la tête ! A cet aspect, il se sentait étouffé par une douleur transformée en indignation contre la Providence, et son supplice fut tellement dur, il éprouva une torture si cruelle, qu’un sourire, le plus tendre et le plus dévoué d’Aurore ne put le calmer. Il se retira de bonne heure, lorsqu’il eut dit le nombre de paroles nécessaires aux principaux meneurs des deux Chambres, aux chefs de la municipalité, et dansé avec les femmes qui avaient le droit de prétendre à cet honneur.

Son départ laissa Aurore dans une tristesse douloureuse ; mais elle, femme et douce, savait mieux cacher ses impressions que son royal amant. Elle le connaissait si bien, qu’elle avait deviné les sentiments dont il était agité, et elle souffrait parce qu’il souffrait. Elle prévoyait que le lendemain, elle aurait beaucoup à faire pour lui rendre un peu de sérénité, et s’attendait à voir reparaître avec une nouvelle véhémence ces propositions de divorce qui l’épouvantaient, la désolaient, et auxquelles elle était bien résolue à ne jamais consentir. Elle savait toutefois qu’elle réussirait à endormir l’âme de celui qui l’adorait. Elle pouvait tout, parce qu’elle aimait beaucoup. En situation pareille, quand on n’aime pas, on peut tout pour le mal et trop peu pour le bien. Pendant que l’orchestre jouait, que les valseurs se succédaient en tourbillons au milieu de la foule bourdonnante, Aurore, dominée par ses pensées, était naturellement un peu distraite. Elle avait pourtant accueilli Nore avec sa bienveillance ordinaire ; mais il s’était aperçu qu’elle n’était pas, ce soir-là, tout à fait à elle-même, et il l’avait laissée. Il était allé s’asseoir auprès de Liliane et causait avec celle-ci, quand elle ne dansait pas.

Le lieutenant de Schorn la trouva, plus que jamais, froide, sévère, concentrée. Elle répondait à peine à ce qu’il lui disait ; cependant elle était gaie, nerveuse, agitée. Il n’y comprit rien. Elle refusa plusieurs fois ses valseurs favoris, se dit fatiguée et finit par ne plus bouger d’auprès de Nore, avec lequel le lieutenant la vit engagée dans un entretien probablement intéressant, car tantôt elle baissait la tête, tantôt rougissait ou pâlissait. Il se sentit alors assez triste et ne sut que penser de ce qui arrivait. Il y eut donc bien des gens très-malheureux à ce bal.

Le lendemain, vers onze heures du matin, Harriet venait de dire adieu à son père, emmené par le professeur Lanze à quelques lieues de Burbach pour visiter des ruines romaines, et elle se livrait à ses occupations habituelles en pensant à Nore qui, tous les jours, venait la voir vers les deux heures, quand elle vit entrer Liliane et, au premier abord, elle comprit qu’il était arrivé quelque chose dont la jeune fille se montrait fort agitée.

— Qu’avez-vous ? lui dit-elle, qu’avez-vous ? Venez vous asseoir ici. Donnez-moi votre main. Parlez-moi ! qu’avez-vous, Liliane, ma chérie ?

Elle l’embrassa. Liliane lui jeta les bras autour du cou et cacha son visage contre le sien, car elle était très-rouge.

— Que vous a-t-on fait, ma petite enfant ? poursuivit Harriet en la caressant. Vous avez du chagrin ?

— Oh ! ma meilleure amie, je suis au contraire bien heureuse ! Je n’ai que vous auprès de qui je puisse répandre mon cœur. Je suis accourue de suite. Il m’aime, Harriet, il m’aime !

— Tant mieux ! mais qui donc, mon enfant ? répliqua Harriet avec un sourire.

— Wilfrid Nore, et, moi, je l’adore pour la vie !

Un flot de glace se serra autour du cœur d’Harriet. Si Liliane n’avait pas eu la tête cachée dans son sein, elle l’eût vue changer de visage et ses yeux se pétrifier d’horreur ; mais elle sentit le spasme qui agitait la pauvre fille de Coxe, et elle crut que celle-ci la serrait entre ses bras dans un élan de sympathie.

Il y eut un moment de silence, délicieux pour l’une, terrible pour l’autre. Mais Harriet savait se vaincre, et quand elle fut bien sûre que sa voix resterait ferme, elle demanda tout bas :

— Wilfrid Nore, dites-vous ?

— Oui, lui ! Qui voulez-vous que j’aime, si ce n’est lui ? Qui est meilleur, plus généreux, plus noble ? Voulez-vous que je vous raconte comment cela s’est fait ?

— Racontez, répondit Harriet.

Liliane se mit auprès d’elle ; cependant celle qui allait écouter prit son ouvrage et commença à coudre, tandis que celle qui allait parler regardait plus en elle-même qu’autour d’elle.

— Je sentais depuis quelque temps que je songeais à lui. Je n’ai jamais vu en rêve un homme comme lui ! Il dépasse tout ce que je pouvais m’imaginer de perfections ! Je le devinais si tendre pour moi ! Cette nuit, au bal, nous avons causé presque toute la nuit. Comme j’étais ennuyée et fâchée quand tous ces personnages si nuls venaient me rappeler un engagement ! Je ne peux plus souffrir la danse ; le plaisir, ce n’est pas le bonheur ! Il m’a dit : Chère Liliane... Je vous rapporte ses propres paroles ! Chère Liliane, celui qui vous obtiendra sera bien à envier ! Mon cœur se gonflait de joie, et j’ai répondu, peut-être avec un peu d’émotion, car ma voix pouvait bien trembler, puisque tout mon corps le faisait : — Pensez-vous vraiment ainsi ? — Oui, a-t-il répliqué, je le pense. — Eh bien ! lui ai-je dit, je ne suis plus à moi ! — Je ne sais pas comment j’ai eu le courage de lui parler de la sorte ; mais je l’ai eu. Je pensais qu’il allait me demander un nom, ou bien me dire qu’il aimait aussi ; mais il m’a regardée d’un air attendri et a murmuré : Chère enfant ! mais d’un accent si pénétré, si pénétrant... J’aurais voulu, Harriet, que vous pussiez l’entendre. Il avait tout deviné, et il est si noble, si délicat ! Il m’a épargné la confusion de l’aveu. Là-dessus, il est arrivé des gens qui lui ont parlé, d’autres m’ont emmenée, et, à mon profond chagrin, nous n’avons pu nous rejoindre dans le bal qui était près de finir. Je ne l’ai plus retrouvé que dans un moment et d’une façon qui ne s’effaceront jamais de ma mémoire.

Ici, Liliane s’arrêta un instant, et Harriet, continuant à coudre, lui dit :

— Continuez.

— Mon père et moi, nous sortions ; j’étais enveloppée de la tête aux pieds ; j’attendais la voiture. Tout à coup une foule de personnes qui sortaient également m’entoura, me pressa, m’enleva ; je ne pus résister et je fus entraînée presque sous les roues des voitures ; alors j’entendis une voix s’écrier :

— Que faites-vous là, Liliane ? Imprudente, vous allez vous faire écraser !

C’était Wilfrid. Il me prit par le bras ; oh ! Harriet ! comme on me poussait de tous côtés, il me prit dans ses bras et m’emporta plutôt qu’il ne m’entraîna hors du tumulte. Nous étions sur la place. Il pleuvait.

— J’ai des souliers de satin, et le pavé est bien humide.

J’étais si agitée ! j’avais froid, je tremblais ; je me mis à rire, mais c’était un rire qui me faisait mal. Il me regarda et me dit :

— Liliane, ne riez pas ! Tenez-vous en repos, chère enfant !

II ôta son paletot, et, sans écouter mes refus, il m’enveloppa soigneusement. Alors il aperçut mon père qui courait inquiet de côté et d’autre, et il l’appela. La voiture était tout près ; mais moi, je me sentais m’évanouir. Alors il me reprit encore et m’emporta. Je ne pus résister, et, au moment où il me déposait sur les coussins, oui, Harriet, j’ai saisi vivement sa main et je l’ai serrée. Mon père le remerciait ; il faisait sombre ; j’ai eu honte ; je me suis cachée ; je n’ai plus rien vu !... Voilà ce qui est arrivé.

Il y eut un nouveau silence, un peu long, Harriet reprit :

— Les choses ne peuvent rester ainsi. Puisque M. Nore vous a fait entendre qu’il vous aimait, il faut qu’il vous le déclare de façon expresse et demande votre main. Je suis son amie comme je suis la vôtre, et je lui parlerai. Tantôt, vers six ou sept heures, peut-être avant, vous le verrez, et il s’engagera à vous ; en tout cas, la journée ne se passera pas sans que cela soit.

Liliane se jeta dans les bras d’Harriet qui l’embrassa, et, sur l’observation que Nore allait venir et qu’il était mieux de ne pas le rencontrer en ce moment, elle partit et rentra chez elle, le cœur illuminé de tous les feux de la joie.

Harriet continua à coudre ; de grosses larmes coulaient sur ses joues ; elle les essuyait et poursuivait son travail. Cela dura de onze heures, à peu près, jusqu’à deux. A ce moment, Nore entra. Il était soucieux et quelque chose de contraint paraissait dans ses manières.

— Wilfrid, vous avez quelque chose à m’expliquer.

— J’aimerais mieux vous le taire. Certains récits gagnent à être retardés. Si je vous parle ce matin de ce qui me préoccupe, je ne suis pas bien assuré de vous exposer les choses comme elles sont, par ce motif que je ne les comprends pas encore moi-même.

— Je suis plus perspicace, et j’en sais plus long que vous. Vous avez trop d’honneur pour traîner au point où vous en êtes ; vous me portez trop d’amitié pour me soumettre à une situation que je ne mérite pas... Wilfrid, je ne suis pas fâchée contre vous ; si j’ai consenti à vos désirs, vous savez bien que je prévoyais des difficultés et des peines ; maintenant, pour la seconde fois, je vous fais libre ! Allez répéter à Liliane, et de façon plus claire, ce que vous lui avez dit, cette nuit, de façon obscure.

— Est-ce que Liliane est venue ici ?

— Elle en sort. Elle m’a tout raconté.

— Je suis fâché, dit Wilfrid, d’être obligé par vous de parler de tout ceci. Il ne me coûterait pas grand’chose de me répandre en protestations ; mais, avec vous, je ne veux pas. Je serai vrai, comme je l’ai été toujours. Ainsi donc, donnez-moi du temps ; je vous raconterai tout dans quelques jours.

— Je ne peux pas ! répliqua Harriet d’une voix étouffée. Votre hésitation seule me prouve que je ne dois pas vouloir. Il est des coups que l’on ne saurait attendre. De suite ! de suite ! Tout se supporte, sauf l’incertitude !... Parlez, Wilfrid ! parlez de suite !... d’ailleurs..., cette enfant !... vous ne devez pas la laisser non plus dans le doute où elle est.

Nore se taisait. Enfin, il vint à Harriet et lui dit :

— Je ne vous répondrai pas ! Je ne suis pas sûr de moi. Si je déclarais à Liliane que je l’aime, je crois que je mentirais ; mais, si je vous disais que je ne l’aime pas, ce serait peut-être trop. Tout en moi est ébranlé ; je suis troublé ; je ne sais que conclure. Encore une fois, Harriet, laissez-moi du temps. Aujourd’hui, je suis incapable de rien décider, et certes je ne déciderai rien.

— Je vois donc que tout est fini. Donnez-moi la main, Wilfrid. Séparons-nous... ne me répliquez pas, vous l’aimez ! Je le comprends... Je vous l’avais toujours dit ! Elle est si jolie !... Et moi...

Nore lui serra la main d’un air grave et sortit, et elle resta là, avec le sentiment d’être abandonnée, et tombant de si haut, cette fois, qu’elle ne pouvait même essayer de mesurer la profondeur de sa chute.

— Ah ! ce fatal amour, qui me traîne à la tombe ! mon cœur, mon pauvre cœur, pourquoi l’as-tu conçu ? Tais-toi ! meurs ! Pourquoi ne pas être restée dans cette triste indifférence, pleine de regrets, peut-être, mais supportable et dont je ne souffrais plus ? A quoi bon ces caresses d’un moment, suivies d’angoisses qui durent de longs jours, de longues nuits, qui me serrent la gorge et m’inspirent pour tout au monde, occupations, obligations, devoirs, plaisirs, jouissances de l’esprit, distractions de l’intelligence, un dégoût que je ne puis vaincre, qui... oui, qui m’accable, qui m’oppresse et m’étouffe, et m’achève si lentement ? Que faire, sinon me tordre les mains ? Où suis-je ?... Qu’est-ce que je veux ? qu’est-ce que je sens ? qu’est-ce qui me reste ? Que devenir... qu’espérer ? que vouloir ?.... On parle de courage ! N’en ai-je pas eu ? Eh bien ! je n’en ai plus ! J’ai beau chercher dans les cendres de mon bonheur détruit, je n’y retrouve plus rien des sentiments que je devrais avoir, que j’ai eus, et qui m’auraient encore aidée à porter le poids de cette accablante misère ! Je n’ai plus de fierté, je n’ai plus de volonté, je n’ai plus de raison, je n’ai plus même, non, je n’ai plus, en face de ma conscience éteinte, cette pudeur de la souffrance qui répugne à s’avouer... Je suis horriblement malheureuse, et, si désertée de ma force que je ne sais rien faire que de confesser mon impuissance. Ah ! si je peux mourir, et vite, bien vite, si je puis, au moins, devenir folle, perdre le sentiment de ce que j’éprouve, comme j’aurai encore de quoi remercier le ciel ! Je veux bien souffrir, mais, au moins, que j’oublie pourquoi je souffre ! Que je ne sache plus qu’il existe, lui, que je ne sache rien de lui, que je perde jusqu’à son nom, puisque, lui, je l’ai perdu ! Alors, j’en suis sûre, je serai bien moins à plaindre ! Mais je ne peux pas !... Je ne peux pas ; je ne songe qu’à lui, je ne vois que lui, je ne veux que lui !... Wilfrid ! Ah ! Wilfrid !...

Trois heures... Il est trois heures... Il fait jour, grand jour... Les arbres sont toujours les mêmes et voilà des oiseaux... Il y a une heure, une demi-heure, il était là... Il se promenait par la chambre... ici... ce matin... à dix heures, je ne savais rien du tout !... Je ne me doutais de rien !... C’était pourtant arrivé !... Qu’est-ce qui est arrivé ?... Je me trompe, non, je me trompe... il va revenir... je n’aurais pas dû le presser... je n’aurais pas dû l’interroger ! Il n’avait pas envie de me rien avouer ! Il se serait tu. Cette journée se serait passée comme toutes les autres. Je serais heureuse à l’heure qu’il est ; il m’eût bien encore trompée huit jours. J’aurais eu huit jours de plus de bonheur !... J’ai eu tort !... Je lui demanderai pardon... Je le supplierai de me tromper... Il peut bien aimer Liliane et ne pas me le dire ! Pourquoi me le dirait-il ?... Il ne va pas l’épouser demain... Il va l’épouser !... C’est elle qui sera sa femme... Elle... elle... qu’est-ce qu’elle fait entre lui et moi ? S’il n’était pas venu ici... Pourquoi y est-il venu ?... Je voudrais dormir... Je ne peux pas rester là... je vais aller par les rues... Je le rencontrerai peut-être. Il ne me parlera pas... c’est égal, je le verrai ! Je veux le voir ! Il faut que je le voie encore ! Je ne veux rien que le voir !...

Par bonheur, je souffre extrêmement. Je ne crois pas pouvoir souffrir beaucoup plus ; mais, si c’est possible, mon Dieu ! que cela soit, je vous en supplie, soyez bon pour moi, tuez-moi, tuez-moi vite ! Est-ce qu’il sera heureux, lui, après m’avoir fait tant de mal ? L’avais-je mérité ? Pourquoi est-il venu ? Je ne le demandais pas, et, même, je ne le voulais pas !... II est chez elle en ce moment, je souffre trop !