Les Pléiades

Arthur Gobineau · Chapitre 10 sur 30

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Les Pléiades

Chapitre Deuxième

 

— Je vois, continua Son Altesse Royale, que ma proposition te surprend plus qu’elle ne t’agrée, et, je te l’avoue, je m’y attendais un peu. Je vais donc t’exposer ce que, de toi-même, tu ne me parais pas saisir clairement. Indépendamment des visées particulières de Strumpf, ce qu’il appelle son parti, j’imagine qu’un étranger à la Cour est devenu indispensable. Or, tu es étranger à la Cour. Tu appartiens à la bourgeoisie, tu es professeur à l’Université, une des notabilités du pays, pour parler le langage adopté, et même j’ai lu quelquefois dans les journaux que tu étais remarquable par le libéralisme de tes idées.

— L’origine de ce compliment est, par parenthèse, assez curieuse, répliqua le docteur. J’ai empêché de mettre à la porte de l’hôpital militaire un interne bon travailleur et réellement très-instruit, mais nourri d’idées socialistes. J’y ai tenu, parce qu’on prétendait le remplacer par un petit jeune homme fort sage, à qui l’on ne pourrait sans imprudence confier la guérison d’un panaris. Depuis ce temps, je suis devenu un ami avéré du peuple. C’est un axiome. Le fait est que je méprise souverainement la politique.

— Tu vois, tu en conviens toi-même, tu es populaire. Tu seras donc ministre de l’intérieur et président du conseil.

— Altesse, je vous supplie d’y réfléchir à deux fois : si je mettais jamais le doigt dans la machine gouvernementale, il est probable que j’en casserais tous les ressorts avant qu’il fût une heure. A mon sentiment, personne n’a tort aujourd’hui autant que les gouvernements, lesquels font semblant de s’imaginer que les émeutes se calment avec de bonnes manières, que les drôles se désarment en leur opposant des machines en papier, et que les scélérats renoncent à leurs projets quand on leur fait des discours. Sachez, Altesse, qu’en 1674, tout le personnel d’une bonne et vraie révolution était sur pied en France. Il n’y manquait rien ; on y comptait un théoricien, Van den Enden ; un fier-à-bras, le sieur Latréaumont ; un intrigant , ma foi, très-actif et de race classique, Sardan, le neveu d’un huissier ; enfin un grand seigneur pour mettre les choses en train et être pendu après, nommé le chevalier de Rohan. La Gazette de Hollande, beaucoup d’autres gazettes encore soutenaient le tout avec renfort de libelles bien gentils, dans lesquels on ne ménageait pas le Grand Turc français, et même le régicide y fut prêché ouvertement en des termes comme ceux-ci : « Dieu ne tardera pas à rompre une tête si chargée de crimes énormes. »

— Pourquoi fallut-il attendre un siècle encore pour éclater ? Uniquement parce que la société de ce temps-là ne cédait rien à la canaille. Celle-ci levait la tête, on mettait le talon dessus. Elle allongeait une main, on la coupait. Nul gouvernement n’est possible à d’autres conditions, et c’est une chimère, et la plus inepte des chimères, que la créance en un futur état de choses où il n’existera que des gouvernés doux, patients, modérés, pleins de bon sens, de raison, d’instruction, et sachant la vérité des choses pour s’embrasser avec des gouvernants intègres. Quant à moi, je refuse de passer mes journées à combiner des niaiseries dangereuses ou stériles, et vous ne me permettriez pas assurément de suivre la ligne de conduite tracée par mes convictions.

— Mon pauvre Lanze, si c’est ainsi que tu raisonnes, tu es propre à enfermer ! Admettons un instant que j’aie la moindre tentation de mettre le feu dans la principauté en appliquant des doctrines comme les tiennes ; les États voisins me laisseraient-ils faire ? Je recevrais conseils sur conseils, injonctions sur injonctions, et, si je m’obstinais, on mettrait garnison chez moi. Chaque temps a ses problèmes ; le nôtre est de placer en haut ce qui autrefois était en bas ; de confier la force aux faibles, et de dénouer ou, suivant ce que je vois dans tes yeux, de prétendre dénouer les situations malaisées avec des calembours. Que veux-tu ? Il faut se résigner, et c’est pourquoi M. le docteur Lanze, professeur à l’Université, l’ami du peuple et le coryphée du parti libéral conservateur, le docteur Lanze, dis-je, le partisan d’une sage liberté, s’appuyant sur le maintien loyal de nos institutions et de nos droits, va paraître ce soir dans la gazette officielle comme chef du nouveau cabinet.

— Altesse, je vous promets qu’une heure après, Strumpf est arrêté, deux heures après interrogé par une chambre étoilée, et, au petit jour, pendu sur les glacis de la citadelle ! Si cela vous convient, j’accepte ; sinon, je refuse.

— Voyons ! tu plaisantes, n’est-ce pas ?

— De ma vie je n’ai été si sérieux, et ce que j’en fais est uniquement pour démontrer à Votre Altesse l’impropriété de confier de grandes affaires à un être qui n’est pas un âne, ni un serpent, ni une oie, et qui a deux travers : d’aimer la vérité et son maître. Mais ne vous dépitez pas, Altesse ! Si je ne conviens pas à la place, elle convient à d’autres, et j’ai justement quelqu’un sous la main.

— Qui donc ?

— Le conseiller de commune Martélius.

— Il est très-lié avec l’opposition.

— C’est son principal mérite. Vous n’aurez d’autre difficulté que de modérer son zèle pour votre service, et il jouera à colin-maillard avec tous les partis.

— S’il en est ainsi, ton avis vaut la peine d’être médité.

— Considérez attentivement la question sous chacune de ses faces. Martélius parle bien, pas trop bien ; il est intelligent, pas trop, et ne portera, pour ces deux chefs, d’ombrage à personne. Comme il ne connaît réellement aucune question, il n’a formulé, sur quoi que ce soit, une de ces opinions tenaces qui sont gênantes. Avec n’importe quel collègue, il s’entendra suffisamment, et en établissant les choses sur un tel pied qu’il soit bien convaincu de gagner plus à vous servir qu’à se mettre à la suite d’un autre intérêt, je crois qu’en le surveillant vous pourrez avoir en lui une confiance limitée.

— Ce que tu me dis là est de fort bon sens, et puisque tu ne veux pas payer de ta personne...

— Comment, Altesse, au moment où je vais enrichir ma patrie d’un homme d’État, vous me traitez de citoyen inutile !

— C’est bon, c’est bon, mais j’attendais mieux de toi. En ce moment, la porte du cabinet s’ouvrit et un nouvel interlocuteur parut sur le seuil. Il hésita une minute, regarda le souverain et Lanze, puis il entra. C’était le frère puîné de Son Altesse Royale, le prince Maurice. Un charmant jeune homme ! Il avait de jolis yeux bleus à fleur de tête, le front un peu gros, le nez un peu gros, les joues un peu grosses, mais tout cela d’un rosé, d’un frais, d’un velouté délicieux ! Et de jolies moustaches blondes, et une jolie barbe blonde, et de jolis cheveux blonds, avec de si jolies boucles ! Sa taille moyenne, bien prise, annonçait devoir épaissir promptement, mais était encore à une rondeur très-agréable. Monseigneur le prince Maurice portait une jaquette de drap bleu, un gilet blanc, un pantalon gris, une cravate bleu de ciel, des bottines vernies à guêtres, un chapeau blanc ; à la cravate, une épingle d’or en fer à cheval ; au gilet, une double chaîne d’or tenant la montre avec quelques breloques d’un goût exquis, et, à la main, une paire de gants de fantaisie, comme il convient le matin.

Le prince Maurice s’avança jusqu’à la table devant laquelle Son Altesse Royale était retournée s’asseoir, de sorte que ce meuble était entre eux. Il avait l’air embarrassé, et, voyant que son auguste frère ne lui disait mot, il se décida à parler :

— Tu m’as fait demander ; eh bien ! me voici. Ça n’en est pas moins contrariant, parce que j’allais ce matin chez le photographe pour me faire prendre dans cet habit-là. Enfin, si tu n’en as pas pour longtemps...

— J’en ai pour longtemps ! répliqua rudement le prince en jetant la tête en arrière avec une expression de hauteur et de commandement. Je vous ai averti deux fois déjà de rompre des habitudes qui me déplaisent. Vous avez cru devoir persister ; vous ferez six semaines d’arrêts forcés.

— Tu trouves cela juste, toi, Lanze ? dit le jeune prince en se tournant vers le docteur.

Celui-ci attacha ses yeux sur le tapis et suivit les contours des fleurons avec le bout de sa canne.

— Qu’est-ce que c’est qu’une conduite comme la vôtre ? reprit Son Altesse Royale. Vous faites venir de Vienne une voiture d’un luxe absurde... Je dis absurde ! car vous n’avez pas le sou ! C’est à peine si, en mettant tout bout à bout, vous vous trouvez quinze mille livres de rentes ! Je vous donne, comme aide de camp général, vingt mille francs sur ma cassette, mais ça ne fait jamais que trente-cinq mille francs, et je peux cesser demain. Que signifient donc ces inepties ? Une voiture ! Mais il y a un mois, vous en receviez deux de Berlin ! il y a trois semaines, une de Paris ! Croyez-vous que je ne m’aperçoive pas que vous éparpillez vos dettes pour les faire plus grosses ? Et ce mémoire de tailleur qu’on m’envoie de Londres ? Et qu’est-ce que cette note de fabricant de nécessaires ? Et ce bijoutier qui vous vend une quinzaine de bracelets, puis je ne sais combien de médaillons ? Vous portez des médaillons et des bracelets, vous ? Pourquoi tout ce commerce ?

Monseigneur avait tour à tour saisi sur la table les mémoires accusateurs, et, à mesure, il les présentait au prince Maurice, qui, ne semblant éprouver aucun genre de plaisir à cet aspect, baissait la tête d’un air contrit. Comme il ne faisait aucune observation et ne soufflait mot, Monseigneur détacha de lui son regard sévère et inquisitif et, rejetant les mémoires de créanciers sur son bureau, se mit à marcher dans le cabinet en continuant son discours :

— Je pourrais admettre les dettes, mais je n’admets pas la sottise qui les a causées. Je ne prends pas mon parti de voir mon frère, de voir un homme de mon sang, un prince ! qui mange ce qu’il a et ce qu’il n’a pas, et qui, un beau jour, aura recours aux usuriers, ou fera des indélicatesses pour le beau dessein de se harnacher de chiffons et de se produire à la vue du public en équipage de garçon tailleur ! Vous vous êtes peint tout entier dans le premier mot que vous avez prononcé en entrant : vous alliez faire faire votre photographie dans un nouveau costume ! Et c’est là l’emploi de vos journées !

— Il faut bien que je me distraie, ce pays-ci est ennuyeux et tu ne veux pas que je voyage.

— Voulez-vous voyager pour quelque sujet utile ? Je vous fais partir demain !

— Je ne suis pas un manœuvre.

— Non, mais vous êtes... Tenez ! je m’emporte et j’ai tort. Un seul mot ! Je vous défends de revoir de votre vie la femme avec laquelle vous avez soupé hier au café Suisse après avoir ricané au théâtre.

— Je savais bien que je verrais arriver cette histoire ! Je t’en fais juge, Lanze ; miss Turtle et moi, nous sommes allés au spectacle, nous avons soupé, nous n’avons pas fait le moindre bruit, ni rien dit à personne ; nous sommes rentrés. Si on nous a vus, ce n’est pas notre faute, mais je défie qu’on puisse nous accuser de nous être fait remarquer !

Jean-Théodore donna un coup de point violent sur son bureau et fit sauter ce qui était dessus.

— Tenez ! je ne sais qu’admirer le plus ou de votre bassesse ou de votre ineptie ! Il n’y a rien à espérer de vous. Vous êtes aux arrêts, rendez-vous-y !

Le prince Maurice s’excita un peu, et avec une sorte d’animation qui le rendit tout rouge :

— C’est de la tyrannie ! s’écria-t-il ; tu n’as pas à te plaindre de moi ! Je ne me conduis pas comme Ernest. Si je vais voir Isabella Turtle, c’est absolument comme toi-même tu vas voir la comtesse Tonska. Ce que tu fais, je peux bien le faire !

Le docteur Lanze se leva précipitamment et n’eut juste que le temps de se mettre entre les deux frères. Jean-Théodore, pâle comme un mort, était saisi d’un de ces accès de fureur assez fréquents chez les meilleurs princes de sa famille, et dont on disait que, dans cet état, un Wœrbeck était capable de tout. Il semblait, en effet, sur le point de se livrer aux dernières violences contre le maladroit enfant qui venait, sans le savoir, sans le vouloir, sans y prétendre le moins du monde, d’enfoncer le doigt à l’endroit le plus sensible de sa plaie.

Le docteur lui dit à demi-voix et les mains jointes :

— Regardez-le bien, monseigneur ! Un tel avorton !

A cette parole, Jean-Théodore s’arrêta et montra la porte au prince Maurice qui s’en alla tout contrit, sans se rendre compte aucunement de la tempête qu’il venait d’exciter, ni même chercher, il faut lui rendre cette justice, à en pénétrer la cause.

Il rentra au palais de la résidence, prit les arrêts comme un bon enfant qu’il était, écrivit à mademoiselle Isabella Turtle une lettre de rupture, et sonnant son valet de chambre, se mit à étudier avec cet homme de confiance le problème suivant :

— Quels vêtements est-il convenable de porter quand on est aux arrêts ?

Après avoir retourné cette question sous toutes ses faces et sur l’insinuation discrète de son conseiller, il ne résista pas à la tentation d’écrire un véritable mémoire, long et raisonné, à son tailleur, afin de lui indiquer des coupes et un choix de couleurs des plus propres à faire reconnaître au premier abord que l’infortuné qui en était recouvert ne pouvait se trouver que dans la position déplorable qui était la sienne.

Quand le prince se vit de nouveau seul avec son confident, il ne revint pas sur ce qui venait de se passer, mais prenant le ton le plus affairé, il lui parla du conseiller de commerce Martélius et chargea Lanze de se rendre immédiatement chez l’indispensable personnage ; puis, ces mesures prises, il alla se mettre au bain, dans l’intention de monter ensuite à cheval pour visiter une nouvelle caserne.

Dix heures sonnaient précisément quand le professeur rentra chez lui, n’ayant eu aucune peine à faire accepter le ministère au grand Martélius et à le décider à courir chez le souverain. Ce service éminent une fois rendu à la chose publique, le négociateur demanda sa robe de chambre, que madame la docteur Lanze s’empressa de lui apporter et dont elle lui aida à passer les manches. Cela fait, il décrocha une de ses pipes, celle qui servait le mercredi (on était, en effet à ce jour-là), il la bourra, l’alluma, ouvrit le troisième volume d’un nouvel ouvrage sur les maladies nerveuses à la page 549, et s’engloutit à un nombre incalculable de pieds de profondeur au sein d’une lecture méditative.

Pendant ce temps, sa fille Liliane ayant achevé de ranger les tasses et les soucoupes et de peser le sucre à la cuisinière, avait ôté son tablier de ménagère, l’avait plié et serré dans sa chambre, avait mis son chapeau et ses gants, son ombrelle et un petit châle sur son bras, et se dirigeait vers la porte, quand sa mère qui avait ressaisi ses lunettes et son tricot et jetait de temps en temps un regard vers le double miroir placé en face d’elle en dehors de la fenêtre, ce qui lui montrait, sans qu’elle se dérangeât, le spectacle des deux bouts de la rue, quand sa mère lui dit avec une douceur indifférente :

— Reviendras-tu dîner, Liliane ?

— En vérité, je n’en sais rien. Cela dépendra des endroits où j’irai et il se peut que j’accepte une invitation.

Là-dessus la mère n’ajoutant quoi que ce soit et n’en pensant pas davantage, mademoiselle Liliane Lanze sortit de sa cage et s’envola.

C’était un des plus jolis petits oiseaux que l’on pût voir que mademoiselle Lanze. Elle avait dix-sept ans et était mince, fine, légère comme une fée ; ses beaux yeux bruns candides et curieux, sa bouche sérieuse, ses cheveux châtains ondulés et crépelés, tout en elle était délicat, mignon et respirait la grâce. Elle remontait la rue Frédéric, en admirant l’épanouissement de la végétation. La rue Frédéric, à Burbach, possède beaucoup de fort jolies maisons dont la plupart ont leurs façades à doubles fenêtres peintes en roseou en bleu clair ; d’ailleurs, on y admire encore, placé en face du chemin de fer, l’hôtel de Bellevue, connu si avantageusement dans toute l’Europe comme un véritable palais, et, à côté, le Petit Parc, admirable succession de pelouses semées de bouquets de hêtres et de bouleaux, dont les feuilles minces et frêles produisent le plus ravissant effet au-dessus des massifs de fleurs.

Le temps était chaud ; on ne voyait pas un nuage au ciel. Les pinsons témoignaient leur joie dans les arbres ; sur la terre, couraient les petites filles de magasin portant leurs paquets, marchaient gravement les employés en route pour leurs ministères, passaient avec dignité des dames que Liliane saluait, sans s’arrêter, d’un petit signe de tête très-gracieux et déférent, enfin circulaient, sans se presser et comme gens chargés d’examiner l’humanité sous ses différentes manifestations, messieurs les lieutenants de la garde, en petite tenue, tirés à quatre épingles.

A l’aspect de ces groupes belliqueux, mademoiselle Lanze se revêtit et s’arma de toute sa gravité. Il se trouvait que c’était une bonne, petite, gentille gravité qui la rendait plus adorable, de sorte que messieurs les lieutenants étaient transpercés à travers leurs plastrons et ne savaient quelle contenance tenir. Les uns devenaient rouges, les autres pâlissaient légèrement, quelques-uns prenaient un air victorieux ; mais ceux-là n’étaient pas les meilleurs sujets de l’arme. Il y en eut, et plus d’un, qui se jurèrent de passer la nuit à faire des vers, et deux seulement tinrent parole, parce que les autres ne purent jamais trouver que le premier hémistiche : « O Liliane ! » Parmi ces admirateurs exaltés, mademoiselle Lanze ne voulut en distinguer qu’un seul, et son choix tomba sur le lieutenant de Schorn. Elle répondit à son profond salut par une inclinaison de tête à peine marquée, mais accompagnée d’un regard chargé de quelque chose de solennel. Il parut, du reste, le comprendre ainsi, car il prit immédiatement, pour sa part, un air pénétré, et, quand la jeune merveille eut tourné l’angle delà rue du Commerce, il s’arrêta, regarda sa montre, prit son portefeuille et écrivit : « 26 juin 185... 11 heures 40 minutes du matin ! ma vie a désormais sa raison d’être ! »

Qu’elle l’eût ou non, il n’en est pas moins vrai qu’arrivée en face du palais, mademoiselle Lanze traversa la rue, passa la grille au-dessus de laquelle se voyaient, au milieu d’un entrelacement de feuillages en fer doré, l’écusson des armoiries souveraines, et se dirigea vers l’entrée de gauche. Un chasseur et deux valets de pied se levèrent, saluèrent profondément, et le chasseur, précédant Liliane d’un pas noble et digne, monta un escalier, passa une antichambre, traversa un salon, et, ouvrant la porte d’un boudoir, annonça : Mademoiselle Lanze !

Aussitôt une grande jeune fille, habillée de noir, qui lisait dans un livre noir, se leva avec vivacité, et, se jetant au cou de Liliane, s’écria :

— Sois mille fois la bienvenue !

Cette grande jeune fille était Son Altesse la princesse Amélie-Auguste, fille unique de Jean-Théodore.

Elle était jolie, avait dix-neuf ans, s’habillait aussi mal qu’elle pouvait, toujours en noir, en couleur capucine ou lilas foncé, et, quand son père n’était pas présent, mettait des lunettes bleues. Elle se faisait gloire d’appartenir, et il est désolant d’arriver à convenir que Liliane, la ravissante Liliane, appartenait également à une secte protestante assez particulière.

Cette secte avait été importée à Burbach par un faquin appelée Schmidt. Dans certains pays, on appelle ceux qui en font partie « les Chrétiens gais », parce que, à propos de tout et de rien, ils se mettent à crier comme des échaudés sous prétexte de chanter des psaumes. Ils assurent que le cœur seul et l’amour de Dieu sont nécessaires pour le salut. La science n’est bonne qu’à développer l’orgueil, et, en conséquence de cette maxime, la police avait un jour surpris, au dire des méchantes langues, le sieur Schmidt au milieu d’une bande de ses partisans, tous se tenant par la main, dansant, gambadant et chantant autour d’un amas de livres d’école auxquels ils avaient mis le feu.

Naturellement, les Chrétiens gais se récriaient et traitaient cette allégation de fable. Ce qui est incontestable, c’est que Schmidt avait de l’éloquence et de l’onction. Il était maigre comme un clou, noir comme une taupe, avec de grands yeux égarés ; mais, on ne sait comment, il plaisait aux femmes, et surtout aux jeunes filles. Ses adhérents, et surtout ses adhérentes, le comparaient aux vénérables personnages de la primitive Église ; les plus zélées, parmi ces dernières, n’y allaient pas de main morte et l’égalaient à saint Jean l’Évangéliste, à qui, suivant elles, il ressemblait trait pour trait. Il est lamentable d’arriver à convenir que la princesse Amélie-Auguste et Liliane étaient parfaitement de cet avis. Comme de l’exaltation des uns et des unes et de l’incertitude des autres il ne laissait pas que de résulter un certain trouble dans les familles, la justice avait mis plusieurs fois en délibération de prier poliment saint Jean d’avoir à s’en retourner à Pathmos ou dans tout autre séjour de son choix, hors des limites de la principauté ; mais le souverain, dont l’esprit était aussi modéré que le cœur était véhément, ordonnait encore d’attendre.

Néanmoins, il avait sévèrement défendu, la veille au soir, à la jeune princesse d’assister aux sermons de Schmidt, et plus sévèrement de le laisser paraître au palais. C’était pour pleurer sur cette tyrannie, que Son Altesse avait écrit le matin à Liliane de venir la voir ; elle voulait consulter avec elle sur les moyens à employer pour obéir plutôt à Dieu qu’aux hommes.

Les deux jeunes néophytes eurent à cet égard une bien longue conversation, et, malheureusement, ne purent imaginer aucune ressource. Leurs deux petites têtes, en révolte théorique aussi flagrante que possible, ne leur fournirent absolument rien pour sortir de peine ; car le prince leur faisait, à l’une et à l’autre, une peur horrible, et, d’autant plus, surcroît de peine intolérable, qu’il avait exigé de la pauvre princesse Amélie-Auguste, d’avoir à s’habiller à l’avenir d’une tout autre manière que sainte Paule ou sainte Monique.

Quand Son Altesse et sa confidente eurent beaucoup pleuré et déclamé contre l’injustice et l’aveuglement des esprits engagés dans les voies du siècle, elles résolurent de dîner ensemble, et se donnèrent le plaisir d’un repas tout à fait conforme aux saines doctrines, en ce qu’il n’y parut rien qui ait eu vie. Elles firent entrer modestement dans leurs petites bouches une quantité étonnante de gâteaux au beurre, et de confitures avec des flots de thé et de lait. Et toujours dissertant sur les habitudes bien connues des vrais chrétiens, lesquels vivaient, comme on sait, au fond des déserts, seul séjour possible pour une âme pieuse ; elles avaient enfin l’ineffable bonheur de se sentir dans un tel état de sainteté, qu’elles en pleuraient d’attendrissement l’une sur l’autre, quand la princesse régnante entra chez sa fille et trouva les deux amies en larmes et s’embrassant à cœur joie. Son apparition fit l’effet d’un verre d’eau glacée jeté sur la tête des jeunes enthousiastes.

Son Altesse Royale, la princesse régnante de Wœrbeck- Burbach, née duchesse de Comorn, ressemblait à une incarnation de l’almanach de Gotha. Ce n’était pas parce qu’elle savait par cœur ce livre excellent, ce n’était pas qu’elle fût trop vaine de son origine, que, naturellement, elle mettait au-dessus de toute comparaison, c’était parce qu’elle ne connaissait que les rangs et n’apercevait dans les gens que leurs alliances. Elle se montrait assez bienveillante pour Liliane et pour toute sa famille, les considérant comme des meubles du palais ; seulement, il ne lui venait pas à l’esprit que ces meubles, parlant et se mouvant, fussent, pour ces causes, plus précieux ou à considérer autrement que les autres meubles. Le degré d’intérêt qu’elle portait aux mortels, se mesurait sur leur situation à la Cour, et son histoire naturelle se classifiait ainsi : les empereurs et les rois représentaient les grands mammifères ; les gentilshommes s’associaient aux quadrupèdes de moindre taille ; ce qui était fonctionnaire non noble dans l’État, s’assimilait naturellement aux oiseaux et aux poissons, et tout le reste était inerte. La chère princesse ne voulait d’ailleurs aucun mal à pas une des créatures de Dieu ; elle ne leur voulait pas de bien non plus ; néanmoins, il ne lui tombait aucunement dans l’esprit d’incriminer un négociant sous prétexte que c’était une fourmi, ni un artiste, parce qu’il était l’équivalent d’un hanneton. Ce n’était pas elle qui avait arrangé les choses ainsi ; elle se bornait à adorer les ordonnances de la Providence divine et à en admirer les œuvres. Du reste, elle ne réfléchissait à quoi que ce soit et se laissait aller, une bonne partie du jour, à sa passion pour la tapisserie et la broderie au crochet. Elle ne détestait pas l’Opéra ni les grandes réceptions, attendu que beaucoup de lumières, des appartements ou un théâtre dorés lui paraissaient les milieux les plus naturels pour le développement de la vie de ses grands mammifères et de ses quadrupèdes ; seulement, aux pièces jouées devant elle, jamais elle n’avait soupçonné qu’il pût être utile de chercher un sens, et, quant aux personnes présentées, quand elle leur avait demandé des nouvelles de leur santé ou fait quelque observation sur l’état de la température, et accordé enfin les marques d’attention légitimement dues à leur rang sur l’échelle des êtres, elle tombait dans un mutisme souriant qui lui paraissait une juste récompense de la manière consciencieuse dont elle s’acquittait de ses devoirs. C’était une âme parfaitement d’accord avec elle-même, une âme exactement équilibrée ; c’était une femme heureuse.

Elle n’avait jamais éprouvé pour son mari un autre sentiment que celui d’une véritable répulsion. Jean-Théodore l’inquiétait ; elle ne comprenait pas un mot à sa façon de penser et d’agir. Elle n’entrait par aucun endroit dans ses idées. Elle aimait la paix, ou plutôt la torpeur ; et elle éprouva un soulagement sensible quand elle vit ce turbulent personnage se détacher d’elle et aller porter ses flammes ailleurs. Elle ne souffrit aucunement de ses infidélités ; bien au contraire, car elle eut une révélation que beaucoup de gens la plaignaient, et, certainement, unir aux bénéfices de l’insensibilité ceux de la sympathie qu’on vous porte pour un malheur qui ne vous cause aucune souffrance, il n’y a rien de plus complètement agréable.

Elle n’aimait pas sa fille, elle ne la détestait pas non plus ; en somme, elle soupçonnait chez la jeune princesse des affinités choquantes avec Jean-Théodore. De toute la famille, celui qui lui agréait davantage et la dérangeait le moins, c’était le prince Maurice, parce qu’il arrivait quelquefois à celui-ci de passer une heure ou deux avec elle à dévider de la laine.

Son Altesse Royale, enfin, pour achever un portrait qui ne saurait être fait avec trop de soin, en raison du respect dû à l’auguste modèle, possédait un moyen unique, mais bien puissant et bien précieux, de communiquer avec l’univers pensant ; elle était extrêmement cancanière.

En entrant chez sa fille, elle daigna répondre à la profonde révérence de Liliane, en embrassant sur le front la fille du docteur.

— Bonjour, ma petite, dit-elle avec un sourire éteint ; on m’a dit que tu étais chez Auguste et je suis venue précisément pour te parler.

Liliane prit l’attitude de l’obéissance passive.

— Mon Dieu ! ce n’est pas que je m’intéresse le moins du monde à ce que je vais te demander. Cependant on n’est pas fâché de savoir ce qui se passe.

Sur ces assurances de détachement, la princesse commença un interrogatoire, tout en continuant à faire mouvoir son crochet.