Les Pléiades
Chapitre Huitième
Le jeune voyageur anglais, voyant Laudon considérer Lanze d’un air assez triomphant, lui dit avec douceur :
— Seriez-vous disposé à vous formaliser, si j’ajoutais à votre récit biographique un petit bout de commentaire ?
— Personne n’est moins susceptible que moi, et je me livre pieds et poings liés à vos piqûres.
— Mon intention n’est pas de vous martyriser ; seulement, comme je suis étranger, ainsi que vous l’avez remarqué vous-même avec infiniment de vérité, il est naturel que je considère sous un jour qui m’est particulier plusieurs faits que vous apercevez sous un autre, et de là il résulte que ce qui vous paraît rose me semble noir.
— Dites-moi donc votre avis sur moi-même sans plus de préambule, puisque c’est de moi qu’il s’agit !
— Pas du tout ! Il s’agit de l’espèce à laquelle vous appartenez, et nullement de l’individu. Je remarque que le grand pivot de l’existence française roule sur la peur d’être attrapé ; attrapé par les hommes, attrapé par les sentiments, attrapé par les passions. En un mot, vous voulez tous être de subtils personnages auxquels personne ni rien au monde ne saurait en faire accroire. A cet effet, vous trouvez fort à propos d’enlever à l’enfance sa candeur, à la jeunesse sa confiance, à l’âge fait son enthousiasme, et comme, naturellement, étant gens d’esprit et d’exécution, vous réussissez dans la tâche que vous avez entreprise, tout ce qui est humain dans votre âme se trouve arraché, flétri ou mutilé, et fait place à une sorte de sagesse en métal de composition dont on ne saurait dire au juste si c’est de l’alfénide ou du similor. Ceci m’explique pourquoi vous coupez le cou à vos monarques naturels et chassez vos princes héréditaires, afin de vous remettre pieusement aux mains du premier venu.
Ceci m’explique encore pourquoi, étant constamment sur vos gardes, vous êtes le pays où les fraudes de toute espèce réussissent le mieux, pourvu toutefois qu’elles s’appuient sur l’absurde. Outre que l’intéressante assemblée des fripons de l’Europe n’a pas une meilleure auberge que votre capitale, je ne vous rappellerai pas qu’il y a un certain nombre d’années, cette même capitale, Paris, la ville éclairée par excellence, n’a pas douté pendant plusieurs semaines qu’on avait découvert des hommes dans la lune ; mais je vous remettrai en mémoire qu’avant-hier, votre Académie des sciences, réunion d’hommes graves ou qui pourraient l’être, s’occupait à examiner l’authenticité d’un certain nombre de manuscrits, parmi lesquels il s’en trouvait de la main de Salomon.
Vous-même, et vous me pardonnerez de vous citer en compagnie d’aussi illustres exemples auxquels on ne saurait être associé sans gloire, vous-même, à quoi cela vous a-t-il servi de ne croire ni à l’amitié, ni à l’amour, ni à rien ? Cela vous a servi à être dupé par votre cousin, dupé par mademoiselle Flora Mac-Yvor, dupé par M. Jean de Cordes, et vilipendé par l’aimable Saute-Ruisseau qui est marquée de la petite vérole. A la vérité, vous avez échappé au ridicule de prendre au sérieux l’autorité de monsieur votre père, que vous aimiez cependant beaucoup, et surtout l’abbé ne vous a pas pris sans vert, quand il a essayé de vous faire rentrer en vous-même. Vous avez échappé, dis-je, à ces périls avec une adresse qui me fait vous absoudre d’avoir perdu tant d’argent au club sans aimer le jeu.
— Ce petit discours vaut son pesant de persiflage, s’écria Laudon en riant aux éclats, et il est d’autant plus méchant que j’y prête ; mais vous avez tort de me croire incapable de ressentir de l’amour. Qu’est-ce donc que mon sentiment pour madame de Gennevilliers ?
— Si c’était de l’amour, vous commenceriez par vous en taire ; mais là je retrouve encore une de ces irrégularités qui nous étonnent, nous autres étrangers. Les mots, chez vous, n’ont plus leur sens vrai. Vous n’êtes pas du tout amoureux de la femme de votre ami, et même, comme vous l’expliquez fort bien, vous seriez désolé de l’être. Ce que vous ressentez pour elle, c’est l’affection douce et tendre qu’une aimable personne fait naître, et qui a tous les droits à s’appeler amitié. Mais, justement, vous autres Français, vous avez émis cet axiome : « II n’y a pas d’amitié possible entre homme, et femme. » Ce qui revient à proclamer que tous les messieurs que vous rencontrez dans un salon ont sur la maîtresse du logis, pour peu qu’elle soit jeune, les prétentions les plus étendues, ou, ce qui est beaucoup plus vrai, prétendent se réserver le droit de les avoir s’il leur convient ; on n’use pas de cette prérogative ; ces redoutables séducteurs sont les meilleures gens du monde et, souvent, les amis les plus réels et les plus solides ; mais, que voulez-vous ? Il faut avoir l’air vainqueur, et les bonnes gens répéteront l’axiome national et l’approuveront devant leur victime, très-rassurée, avec une naïveté dont ils ne jouissent pas ; et voilà pourquoi et comment vous êtes amoureux de madame de Gennevilliers.
Laudon leva les épaules.
— Je l’avais prévu ! s’écria-t-il, je vous l’avais dit ! Il y a dans tout ceci des nuances, des délicatesses extrêmes, qu’un Français seul peut saisir !
— C’est mon avis, répliqua l’inexorable Nore ; et, maintenant, allons nous coucher. Il est trois heures du matin.
Les voyageurs gagnèrent leurs lits, où ils dormirent fort bien jusque vers neuf heures. Alors ils se levèrent. La matinée était ravissante. Un vent tiède courait sur les eaux du lac et les fronçait par grandes ondes. En haut du ciel, à peine quelques petits nuages blancs floconneux dormaient au sein de l’azur, et, dans tous les arbres fleuris des rivages, les oiseaux menaient un tel train de chants, de gazouillis, de trilles précipités et de cris aigus, chacun y était si affairé, volant et se mêlant aux bandes tumultueuses, qu’évidemment c’était le jour des demandes en mariage dans ce petit monde de vagabonds.
Après avoir bouclé leurs valises, les trois calenders prirent congé les uns des autres. Nore, ayant décidé qu’il accompagnerait Laudon, partit avec lui pour Milan, et Lanze continua solitairement sa route vers Florence. Quand il se trouva seul, ses pensées reprirent leur cours naturel. L’attraction que les esprits de ses compagnons avaient exercée sur le sien cessa de se faire sentir. Il retomba dans une mélancolie sombre, et il arriva dans cette ville misérable, résolu à faire son devoir, ne prenant aucun plaisir ni à la vie, ni à son art, ni à rien.
Il était installé à l’hôtel depuis deux jours, tâchant de s’occuper de ses travaux, quand un matin, en traversant une rue, il s’entendit appeler d’une voix forte, et, se retournant, il aperçut à dix pas de lui le prince Ernest de Burbach, frère de son souverain. Comme il mettait le chapeau à la main et s’avançait avec un sourire respectueux mais contraint, Son Altesse, qui donnait le bras à un gros homme assez commun, lui cria :
— Qu’est-ce que tu fais ici ? Je n’imagine pas que notre despote t’ait chassé du pays pour ton libéralisme ? Tu ne te mets pas dans des cas pareils, ni toi ni ton bonhomme de père ? Tenez, Franier, voulez-vous un type accompli de codin, de réactionnaire, d’ultra, d’aristocrate, d’écrevisse humaine, bref, de cette espèce, quel que soit le nom qu’on lui donne, dont toutes les pensées marchent à reculons ? Laissez-moi, dans ce cas, vous présenter M. Conrad Lanze, fidèle sujet et serviteur dévoué de Jean-Théodore, principicule de Wœrbeck-Burbach ! Conrad , voici M. Symphorien Franier, publiciste du premier mérite, dont le nom ne t’est certainement pas inconnu.
Ce fut précisément parce que ce nom n’était pas inconnu à Conrad, qu’il éprouva un sentiment particulièrement désagréable en voyant le prince en pareille compagnie. Il s’inclina néanmoins, et ôta son chapeau, car, Dieu merci, on a, de tous côtés, vu et éprouvé tant de choses, l’eau bénite s’est trouvée si souvent sans forces, et la flamme de l’enfer a si fréquemment lâché sa proie, que chacun ayant la conviction de ne pouvoir détruire l’autre, si le Saint-Esprit se rencontrait avec l’Esprit malin, tous deux se salueraient.
M. Symphorien Franier offrit un cigare à Lanze qui le refusa, et un autre au prince qui l’accepta, et ce dernier se plaçant entre ses compagnons et les prenant chacun par-dessous le bras, on se mit en promenade.
— Voyons, décidément, Conrad, quand aurons-nous une constitution un peu sensée dans notre pauvre pays ? Ce furent les premières paroles que prononça Son Altesse après avoir allumé son trabucco à celui de Franier. Est-ce que mon nigaud de frère ne comprendra jamais que le parlementarisme a fait son temps ? que la démocratie est la seule force existante ? que ce qui n’est pas avec elle est contre elle et sera broyé ? que le temps des petits États est fini, archifini, et que l’avenir appartient aux grandes agglomérations d’intérêts ? Voyons ! il ne comprend donc rien ? C’est donc une brute, que ton honoré maître ?
— Monseigneur, repartit Conrad, si Votre Altesse n’a rien à m’ordonner, je lui demanderai la permission de me retirer.
— Un seul mot ! Pourquoi monsieur mon frère ne répond-il pas à la lettre que je me suis fait l’honneur de lui adresser, par la voie des journaux, en faveur des sociétés ouvrières ?
— Je ne le lui ai pas demandé et, dans tous les cas, le prince ne me l’aurait pas dit.
— Tu entends, Franier, ce sont tous des esclaves comme celui-là, dans notre pauvre Burbach !
— Ni monsieur ni moi, répondit Franier en grasseyant, nous ne comprenons pourquoi tu t’emportes. Monsieur Lanze, Wœrbeck est un cœur chaud et vraiment humanitaire ; il ne faut pas lui en vouloir et, d’ailleurs, il a reçu une éducation de prince, c’est-à-dire qu’en quoi ce soit, il ne connaît la vraie façon de s’y prendre.
On eût asséné à Conrad un coup de poing sur la tête qu’on ne lui eût pas fait éprouver une sensation plus odieuse que celle qui l’envahit en entendant un M. Franier tutoyer le prince. Celui-ci n’eut pas l’air d’en prendre le moindre souci, et le publiciste, comme il l’avait appelé, continua son petit discours conciliant.
— Vous êtes artiste, monsieur ?
— Oui, monsieur.
— Les arts sont la religion de l’avenir ! Quand l’homme se contemple dans sa propre pensée, il voit Dieu et, aussitôt, il se répand en œuvres magnifiques ! Je ne sais si vous êtes de mon avis, mais je boirais volontiers quelque chose.
— Allons boire quelque chose, dit le prince.
Conrad insista pour se retirer, et, malgré les efforts des deux associés, il réussit à se dégager et retourna chez lui. A peine y était-il que le prince Ernest entra dans sa chambre.
Il avait toujours l’air souriant. Cependant il arpentait l’appartement de long en large, et tantôt s’arrêtait devant la pendule, tantôt devant les lithographies ou gravures suspendues à la muraille ; il touchait aussi le sucrier et dérangeait les flambeaux : bref, il avait quelque chose à dire et ne savait comment débuter. A la fin il prit son parti.
— Du diable si je me gêne avec toi ! s’écria-t-il ; je suis venu pour te parler sincèrement, là, et du fond du cœur ! Eh bien , je n’ai plus le sou ! Voilà le grand mot lâché ! Tu entends bien, je n’ai plus le sou, et, de gré ou de force, par contrainte ou par amour, il faut que mon frère ouvre sa bourse ! Tu peux le lui écrire de ma part, et c’est pour t’en informer que me voici.
Conrad ne répliqua pas. Le prince Ernest, se dandinant d’un air gauche et ricanant en tortillant son cigare, poursuivit d’une voix aigre :
— Penses-tu, par hasard, que c’est pour mon plaisir que je me promène avec un citoyen Franier ? As-tu fait attention à ses bottes ? Elles ont déjà été usées par deux de ses amis et ne sont à lui qu’en troisièmes noces ! Mais il me faut de l’argent, et quand ces deux syllabes il faut se glissent quelque part, on obéit, mon pauvre Conrad !
— Je ne vois pas en quoi les bottes de M. Franier pourraient donner à Votre Altesse ce qui lui manque.
— Ni moi non plus, mais le journal dudit monsieur et la bande de coquins attachée à ses talons ne sont pas des alliés à mépriser ; et Conrad, je veux que le diable m’étrangle si je ne cours pas aux dernières extrémités, plutôt que de continuer à vivre comme je le fais ! Ne prends pas mes menaces pour vaines ! Garde-toi de les mépriser ! ajouta-t-il en levant le bras et devenant rouge comme un coq. J’ai des accointances plus puissantes que tu ne peux le croire ! On me fait, de bien des endroits, deux entre autres, des offres qui, si je les accepte, me donneront une situation bien autre que celle d’un faquin de petit dynaste comme mon frère !
—Alors, pourquoi Votre Altesse ne les accepte-t-elle pas ?
— Tu me demandes pourquoi je veux épuiser les moyens de conciliation avant de recourir à des moyens..., mais, là, des moyens qui ne vous feraient pas rire, vous autres ? Eh bien ! je te réponds que c’est parce que je mettrai jusqu’à la dernière heure le bon droit et les formes de mon côté. Finissons-en ! Tiens ! Écris de suite à Théodore ; il n’est que temps ! Qu’on paye mes dettes..., un million ! Quinze cent mille francs pour moi et je me tiens tranquille ! Sinon, prenez garde à vous, vous et bien d’autres !
Là-dessus, le prince Ernest sortit après avoir donné du poing sur la table.
Lanze était indigné, mais non surpris. L’auguste personnage qui venait de l’honorer de sa visite, de ses confidences et de ses commissions, lui était connu de tout temps. Il crut utile d’avertir son souverain de ce qui se passait et se montra ainsi messager diligent, bien qu’avec de tout autres intentions que celles dont son interlocuteur eût souhaité lui donner l’intelligence. Mais aucune amitié ne pouvait se rétablir jamais entre un Lanze et le prince Ernest. Le vieux docteur y avait mis bon ordre, dès longtemps, pour lui-même et son fils, au moyen d’une démonstration scientifique.
Un soir qu’au palais, le rejeton mal venu de la maison régnante avait, dans une scène violente, pris le serviteur de sa famille au collet et l’avait secoué comme un prunier dans la saison des fruits, le savant rentré chez lui et en possession plénière de son sang-froid, de sa robe de chambre et de sa pipe, avait dit à Conrad :
— Je suis ravi de ce qui vient d’arriver ! Quelle manifestation irréfragable de l’atavisme ! Malheureusement, la qualité du sujet s’oppose à ce que j’en fasse l’objet d’une communication à la Revue médicale ! Pendant que je me colletais avec ce jeune énergumène, je fus frappé de lui voir absolument les mêmes yeux qu’au portrait de son infâme trisaïeul maternel, Jérôme Weiss, devenu landgrave de Hütten pendant la guerre de Trente ans, mais qui n’était qu’un pandour, et, sur cette indication précieuse, je lui ai retrouvé, pendant que je rajustais mon habit, les contours de la bouche et la forme du menton de sa quadrisaïeule, Philippine Hartmann, la fille du cordonnier, si lamentablement épousée par amour, et dont son mari ne légitima les enfants qu’à force d’argent prodigué aux conseillers auliques !
Cette doctrine avait pénétré l’esprit du sculpteur, et il considérait le prince Ernest sous le même jour qu’un tjandala peut l’être par un Hindou. Le misérable est issu de Brahma, sans doute, mais des pieds du Dieu.