Les Pléiades

Arthur Gobineau · Chapitre 28 sur 30

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Les Pléiades

Chapitre Troisième

 

 

A Florence, un nouvel état de choses s’était établi entre Sophie et Conrad. Celui-ci avait employé son peu de raison et toute sa force à se modérer, à se tranquilliser, à se contenter de ce qu’il possédait, afin de remplir les conditions du pacte conclu avec celle dont le pouvoir sur son âme était si absolu, si effroyable. Il sentait et il s’avouait qu’elle commandait en souveraine sur toutes ses résolutions ; pour peu qu’elle l’eût voulu, elle l’eût rendu capable d’un crime.

— Eh bien ! se disait-il, puisque je suis à ce point son esclave, du moins que je lui obéisse dans ce qu’elle m’ordonne de favorable pour moi-même.

Non sans révoltes, non sans des secousses terribles et douloureuses, et des moments d’indécision où il se croyait sur le point de retomber dans les convulsions qui l’avaient réduit si bas, il parvint à se dominer assez pour se forcer à vivre calme, au moins en apparence, et, il faut l’avouer aussi, Sophie l’aidait de son mieux à se soutenir dans cet état. Elle était devenue patiente, encourageante ; elle ne l’abandonnait pas à des rêveries funestes. Elle avait des mots affectueux qui le relevaient ; bref, elle était une amie, non-seulement en paroles, mais en bonne et vraie réalité. Il cessa peu à peu de souffrir d’une manière aiguë, et arriva à une sorte d’engourdissement qui n’était pas, tant s’en fallait, du bonheur, mais qui, du moins, permettait à son esprit de revenir, à son imagination de parler, à son corps de respirer. Il était comme un homme qui a perdu une personne adorée, enlevée par la mort. Peu à peu, celui-ci se remet, et trouve des douceurs là où il ne puisait qu’amertume. Sophie lui avait dit précédemment bien des choses tendres au fond ; il les avait ou mal prises ou insuffisamment appréciées. Dans des promenades qu’ils avaient faites ensemble, il lui était arrivé à elle d’être affectueuse, et il ne l’avait pas assez compris. Du moins, c’est ainsi qu’il envisageait désormais le passé, et, quand il se sentait sur le point de retomber dans son désespoir, il sortait, il allait, comme en pèlerinage, à ces endroits divers où son souvenir, à elle, était comme empreint. Il allait là, et il s’attendrissait, et il comprenait mieux, et il était reconnaissant, et ému, et remué jusqu’au fond de son être, il se disait :

— Non ! celle qui m’a dit tout cela ne m’abandonnera pas, et, aussi longtemps qu’elle me soutiendra, je pourrai espérer qu’un jour elle m’accueillera ; elle voudra, elle estimera un amour comme le mien !

Il reprit le goût de l’existence et sa sensibilité pour la saveur dont elle est pleine. Il aima la musique, que pendant sa période de tortures il avait prise en haine, car elle lui faisait mal ; il put ouvrir un livre sans éprouver une douleur cruelle en y lisant quelque chose de l’amour, ou un complet dégoût lorsque ce quelque chose ne s’y montrait pas. Enfin, il commença à redevenir lui-même, et à cesser d’être ce malheureux frappé par le ciel d’une maladie sacrée, mais horrible et confinant à la folie.

Quand Sophie s’aperçut de l’amélioration survenue dans l’âme de Conrad, son premier mouvement fut de s’en étonner. Elle avait désespéré que cela fût possible, et elle eut quelque peine à admettre comment l’amour, l’amour même avait pu être assez fort pour dominer et plier le caractère, réduire des dispositions natives, apprivoiser la passion. Elle éprouva ensuite un soulagement réel à voir que ses entretiens avec son amant n’étaient plus ni assombris, ni enflammés, par des explosions de perpétuelle douleur. Devenue plus tranquille elle-même, et après avoir joui quelque temps d’une paix si peu connue d’elle et si douce, la curiosité la prit de savoir si cet état pouvait durer ; elle attendit : il dura. Alors, elle se sentit touchée à son tour par la grandeur de l’effort et la beauté de la victoire, et elle se dit :

— Pauvre Conrad ! non, non ! je ne t’abandonnerai jamais !

Et comme elle se livrait à ce sentiment, il lui entra soudain dans l’esprit un doute qui lui eût été au moins indifférent quelques mois en ça, et qui, cette fois, lui causa la sensation la plus voisine de l’inquiétude.

— Qui sait ? se dit-elle. Il n’y a peut-être dans ce qui me charme comme un prodige de l’amour, que seulement un commencement d’indifférence.

Cette idée l’attrista, elle devint préoccupée et soucieuse.

— Je ne voudrais pas qu’il cessât de m’aimer.

Elle fut distraite, ennuyée, sombre à son tour, et, un soir, ce qui n’était pas arrivé depuis longtemps et ce qu’elle avait évité avec un soin scrupuleux, elle se laissa aller à des réflexions amères ; et comme son amant lui répondait avec douceur, elle insista, et, de parole en parole, devint aussi dure, aussi hautaine, aussi froide, plus sèche, oui, plus méchante qu’elle ne l’avait jamais été. Elle traita Conrad comme un ennemi ; elle le déchira à plaisir, et lui fit tout le mal dont elle put s’aviser, et, comme elle le tenait terrassé dans ses serres, elle eut satisfaction entière de son procédé ! Hélas ! non ! Pauvre femme, je la calomnie ! elle fut atterrée quand elle vit ce qu’elle avait fait ; elle venait d’arracher, jusqu’au dernier, les bandages qui recouvraient des blesssures toujours saignantes ; elle les put voir ; les plaies étaient à vif et combien profondes ! Pour Conrad, il se tenait là devant elle, et elle retrouva sur son front cette expression de désespoir atroce qu’elle connaissait assez et qui, naguère, l’indignait. Mais il n’en fut pas ainsi, cette fois, elle n’en eut pas horreur, elle ne trouva pas cette douleur odieuse ; elle la comprit si bien que jamais elle ne l’avait comprise ainsi ; ce ne fut pas de la pitié qu’elle éprouva ; et, comme Conrad, à bout de farces, se levait et lui tendait la main silencieusement, à demi tourné vers la porte, prêt à rentrer dans l’enfer dont il s’était cru échappé, elle se leva et, se jetant dans ses bras, elle lui cria :

— Ne sois pas malheureux ! Non, ne le sois plus jamais ! Viens, je t’aime !

On ne saurait dire que ce qui entra dans l’âme de Conrad, lorsqu’il entendit ces mots, fut une véritable félicité. Peu s’en fallut que, comme don Pierre de Luna, il ne tombât foudroyé. La nature humaine n’est pas de force à subir, sans plier, les grands contrastes. Conrad ne pouvait d’un coup sortir de l’abîme de misères où il s’était vu roulant de nouveau, et se trouver porté sur des cimes que sa résignation elle-même ne lui permettait pas de chercher à apercevoir. Il y était pourtant ! Ce jour-là, il se le disait, mais il ne le concevait pas. Il lui fallut quelque temps pour entrer dans la plénitude de son salut. Quant à Sophie, elle se trouvait transportée dans le bonheur. Le rocher de son cœur s’était brisé; mais, non, son cœur n’avait jamais été un rocher, comme elle s’était attachée à le croire. Seulement il y avait une enveloppe de rocher ; pour la première fois de sa vie, elle se prit en gré elle-même, et dans la pleine conscience d’un dévouement vrai, sans bornes, pour celui qui allait devenir son époux, elle écrivit ceci :

« Mon ami,

« Quand je vous ai annoncé, il y a trois mois, que j’abandonnerais Conrad et ne pourrais soutenir jusqu’au bout mon dernier essai, je me suis trompée, et vous, vous vous trompiez bien plus encore ! J’ai du cœur et j’aime qui m’aime.

« SOPHIE. »

Elle ne connut jamais l’effet meurtrier produit par cette lettre sincère. Son intendant lui manda la mort de M. de Candeuil sans donner aucun détail et comme étant survenue à la suite d’une maladie. La comtesse s’affligea pourtant ; elle avait beaucoup à faire et ne pensa à la disparition de son confident qu’avec une demi-distraction. Voilà ce qu’on reçoit quand on donne trop. Sophie chargea ses gens d’affaires de rechercher les héritiers naturels de M. de Candeuil, et ceux-ci, appartenant à une branche de la famille différente de celle de Laudon, entrèrent en possession de leurs biens sans que Louis s’en occupât.

Lorsque la nouvelle du prochain mariage de Conrad avec la comtesse Tonska arriva à Burbach, on peut s’imaginer la façon dont une si grave tragédie du cœur fut représentée sur le théâtre des imaginations de cette capitale. Cette tragédie ne fut considérée comme telle par personne, sauf le prince et Nore. Conrad avait écrit à ce dernier et lui avait raconté, sous l’impression encore brûlante de l’existence qu’il venait de quitter, et ses désespoirs et son fanatisme, et ses résignations si lourdes, et enfin l’explosion de sa joie. Le prince fut touché du bonheur de Conrad ; de sa part il y avait peu de mérite à l’être. Sa tendresse pour Aurore l’absorbait, et ses sentiments anciens n’avaient plus de réalité pour lui. Aussi semblait-il avoir à peine connu Sophie, lorsqu’il dit à Nore :

— J’avais mal jugé madame Tonska. Ce qu’elle fait est très-noble. Sincère, elle l’a toujours été d’une certaine façon, mais je ne la croyais pas bonne. D’après ce qui arrive, elle a éprouvé de la peine à la devenir ; elle l’est devenue. Je lui avais annoncé qu’à eux deux ils me vengeraient. Ils ne me vengeront pas, et j’en suis ravi. C’est du fond du cœur que je leur souhaite tout ce qu’on peut désirer d’heureux à des natures généreuses. Dites-le-leur, et que je suis leur ami.

Quant à Nore, comme il ne croyait pas, par sa propre expérience, qu’on pût rien gagner sans avoir souffert, et qu’il savait au contraire que plus on gagnait, plus cher il fallait l’avoir payé, il se réjouit de voir Conrad au bout de son épreuve, et ce fut ainsi qu’il s’en entretint avec Harriet. Celle-ci certainement pensait comme lui. Elle avait consolé Conrad un moment ; elle le regardait de loin dans son bonheur avec une affection fraternelle. Mais la sympathie du prince, de Nore et d’Harriet, ce fut tout ce que Conrad et sa fiancée obtinrent d’abord à Burbach.

La cour fut indignée. La princesse laissa tomber quelques paroles précises sur tous les genres de scandale présentés par une pareille union : oubli des rangs, oubli des principes, oubli de ce que la comtesse se devait à elle-même en épousant un artiste, et de ce que l’artiste foulait aux pieds en épousant une femme qui pouvait être suspectée de quelques faiblesses, quand bien même on eût voulu admettre avec les gens les mieux informés que c’était injustement. A ce trait de charité, les chambellans, posés dans leurs cravates, souriaient d’un air incrédule ; les femmes sérieuses revêtaient un air grave et funèbre. Le professeur Lanze non plus ne fut pas content. Il avait dès longtemps émis son opinion sur les femmes nerveuses et romanesques ; modifier sa manière de voir n’était pas dans ses habitudes, de sorte qu’au début il fut assez peu satisfait.

La comtesse, avant d’épouser Conrad, lui avait annoncé sa résolution. Sa connaissance du monde et des jugements qu’on y porte n’avait pas besoin de se mettre en grand frais d’étude pour le concevoir, et elle était assez forte et assez noble pour trouver qu’on ne lui faisait pas trop injustice, même en la calomniant.

— Conrad, disait-elle à son amant quand celui-ci s’indignait, je ne suis pas une victime sans tache de l’hypocrisie ou de la méchanceté ; je suis punie, voilà tout ; je l’ai mérité et vous partagerez ma peine, et vous souffrirez avec moi. J’ai bravé le monde, j’ai eu tort ; mais à ses yeux j’ai un tort plus grave, c’est de cesser de le braver ; le monde ne respecte et n’épargne que ce qui continue. Je lui ai persuadé que je marchais dans une direction, et point du tout, soudain je vais dans une autre. Il me trouve faible et m’attaque. Je lui ai causé de l’étonnement, et pour tout dire je l’ai scandalisé. Il me répond : D’où vient que tu ne m’étonnes plus ? que tu ne me scandalises plus ? Je ne veux pas t’admettre à la vie que tu réclames, tu n’y as pas de droits, en ayant jusqu’ici voulu une autre. Tout se paye, Conrad, je payerai mes erreurs passées ; elles n’ont pas été ce qu’on croit, mais pourtant j’ai été hors de la vérité, hors de la raison. Je le payerai, je suis prête à le faire. C’est mal se réconcilier avec soi-même que de prétendre défendre ce qui vous avait brouillés.

La comtesse obtint de son amant de vivre retirés, en dehors de la foule et s’occupant d’eux-mêmes, non-seulement pour se mieux donner à leur tendresse, mais pour se faire autant que possible oublier. Sophie avait cherché l’éclat, elle voulut d’autant aimer l’obscurité, afin que la somme qu’une existence féminine en doit avoir fût, après quelques années, complétée. D’ailleurs, elle se sentait, elle avait besoin de repos et presque de sommeil, tant elle aussi elle était épuisée. Après leur mariage, les époux s’établirent dans un pli de montagne, près du lac de Garde ; ils y habitèrent longtemps, calmes, travaillant, heureux, et personne ne les regardait, sauf les amis anciens et sûrs qui venaient les voir, et Liliane qui, tous les ans, accourait avec son mari et ses enfants auprès de sa belle-sœur. D’abord elle en avait eu une sorte de crainte ; désormais elle lui était solidement attachée. Elle avait été une charmante fille, c’était une charmante femme, et le capitaine de Schorn était parfaitement convaincu jusqu’au fond de l’âme des mérites de sa compagne.

Liliane avait passé un moment pénible et éprouvé des tressaillements un peu douloureux lorsqu’elle avait reconnu que Nore ne l’aimait pas. Mais elle était à ce moment de la vie où ces sortes d’expériences n’altèrent pas réellement ceux qui les traversent. Sa fierté avait été mise en jeu de suite. Ce qu’elle avait pris pour des convulsions de son cœur blessé n’étaient que des spasmes de son imagination atteinte. Quelques jours de larmes, quelques jours de mélancolie avaient épuisé son chagrin. Harriet s’était montrée si compatissante et si à propos confiante dans l’énergie et la générosité de sa petite amie, que celle-ci avait grandi dans sa propre estime en se faisant forte, bien que la force qu’elle eût à dépenser ne fût vraiment pas grand’chose. De son côté, Wilfrid avait si obstinément ignoré qu’il eût été l’objet d’une préférence et s’était montré si fraternel, si touché de la valeur et des perfections de Liliane, et avait si bien donné à entendre qu’il ne se fût jamais cru digne de l’attention d’une fille pareille, que l’amour qu’elle avait eu s’était trouvé embaumé dans des aromates tellement exquises, qu’au bout de quelque temps il y avait plaisir à contempler un mort aussi délicieux. On lui avait fait un tombeau ombragé de roses, parfumé de jasmins, rehaussé et ennobli de belles épitaphes, et on ne pouvait s’empêcher de recueillir avec attendrissement un pareil monument dans une jeune et fraîche mémoire. Puis les rosiers poussèrent, les jasmins devinrent de plus en plus touffus et chargés de leurs fleurs blanches et odorantes, si bien qu’on n’aperçut le tombeau qu’à peu près, et peu à peu même il s’effaça, il disparut ; rien ne resta que les plantes vivaces qui l’avaient recouvert, l’amitié d’Harriet, l’affection de Nore, le sentiment de s’être soi-même noblement conduite, et un grand besoin d’aimer pour de bon, aiguisé par cette déconvenue. En regardant autour de soi, elle aperçut alors le fidèle Schorn qui n’avait rien su de tous ces changements de temps et de l’orage printanier qui avait un instant fait tapage. Il était là, le pauvre Schorn, un peu triste d’être maltraité, ne sachant pas pourquoi, mais attendant avec d’autant plus de patience qu’il n’avait pas eu de soupçons et n’avait conçu nulle jalousie. Seulement il avait pensé que Liliane ne l’aimait pas encore, étant trop jeune, et que rien n’empêchait qu’elle l’aimât un jour, puisque lui-même lui était si attaché. Ce n’était pas une tête ardente que Schorn, c’était un caractère solide et fidèle. Il ne demandait pas de passion, et il attendait ce qu’on voudrait lui donner pour rendre ce qu’on désirait de lui et qu’il ne disputerait pas. Sans perdre courage, il continuait à aller chez le professeur aussi souvent qu’il le pouvait ; il se tenait patiemment dans son coin, épiait chaque mouvement de Liliane, ne s’exaspérait pas contre l’indifférence, s’attristait doucement des boutades, et finit par toucher la jeune fille qui, tout naturellement, un beau jour se dit, faisant une grande découverte :

— Après tout, celui-là pense à moi ? Pourquoi ne penserais-je pas à lui ?

Elle prit conseil d’Harriet, qui sourit et lui répondit en l’embrassant :

— Mais c’est vrai, pourquoi n’y penseriez-vous pas, Liliane, puisque vous le faites déjà ?

— C’est que ma pensée a été à un autre, répliqua-t-elle d’un air de doute qui n’avait rien de concluant.

Harriet frappa du doigt le front de sa petite amie, et poursuivit :

— Vous aimez M. de Schorn, et, en vérité, vous n’avez jamais aimé que lui.

— Pensez-vous ce que vous dites là ? répliqua Liliane.

— Oui, et vous le savez bien.

Cette affirmation si positive plut à Liliane ; elle ne souhaitait pas mieux que d’en être persuadée. A dater de ce moment elle le fut, car c’est surtout à son âge que l’on croit ce que l’on veut, et que ce qu’on croit devient tout de suite réel. Désormais, elle se trouva si libre, et si disposée à cesser de l’être, que l’amoureux s’aperçut enfin que sa patience allait porter ses fruits.

Il y eut une partie de campagne où plusieurs jeunes demoiselles et leurs amis, flanqués du nombre nécessaire de parents respectables, allèrent se promener dans la forêt voisine de la Résidence et goûter à la maison du garde. C’était un endroit charmant. La petite habitation, semblable à une chaumière du moyen âge, construite en troncs d’arbres où l’art figurait la rusticité, était comme étouffée sous les clématites et dominée par une grande cheminée en briques rouges. Les fenêtres perçaient ça et là à travers les feuillages, toutes garnies de petits carreaux enchâssées dans du plomb ; des deux côtés du perron se dressaient tables et bancs, et des tonnelles au-dessus où s’éparpillaient les fibrilles et les feuilles de la vigne vierge, courant après les fleurs ambrées de l’aubépine. Une clairière peu étendue tournait autour du petit manoir ; des arbres immenses, commençant le fourré du bois, s’arrondissaient si haut et si bien, qu’ils donnaient de l’ombre sans arrêter les raies de soleil, dorant ça et là maison, fleurs, gazon et le reste.

La joyeuse compagnie, après avoir beaucoup erré sous les futaies, contemplé à loisir la fuite des daims et des chevreuils, qui, à leur approche, désunissaient leurs troupes et s’échappaient dans les lointains, vint s’asseoir aux tables. Les dispositions de ces messieurs et de ces demoiselles étaient tournées à une exaltation assez notable. On avait beaucoup parlé des chevaliers de l’ancien temps et des héroïnes dont les palefrois avaient dû si souvent fouler l’herbe de ces parages. On avait discuté sur la façon dont on aimait à cette époque. Généralement, les jeunes filles avaient soutenu l’opinion que, de nos jours, il ne se pouvait plus rien trouver de semblable, ce que ces messieurs avaient contesté avec indignation. Une fois à table, il arriva que les personnes qui s’étaient le moins entendues sur ce point intéressant, s’étaient le plus rapprochées et étaient assises l’une à côté de l’autre. Les pères s’occupaient de leur repas, les mères veillaient à ce que rien ne manquât. Tout allait le mieux du monde.

Liliane et Schorn s’étaient si bien querellés, que celui-ci eut grande envie de faire comme ses camarades et de prendre place à côté de son adversaire. Mais, comme il n’osait risquer un si grand coup, il hésitait, quand Liliane, d’un petit signe de tête imperceptible, d’un signe de la main qui ne le fut guère moins et d’un sourire à ravir les anges, lui prouva qu’il pouvait oser. Alors, quand on fut établi, chacun tira à soi ce qu’il voulut, jambon, gâteaux, confitures, vins du Rhin ou de France, et on continua à discuter et à raisonner et à déraisonner, et les pères allumèrent leurs pipes et les mères prirent leurs tricots, et Schorn (je jure par tous les dieux que ceci est parfaitement véritable !), Schorn rencontra à côté de lui, sur le banc, la petite main de Liliane ; il la prit, il la serra, il la garda quelque temps et on le laissa faire.

On le laissa faire, puissances célestes ! Qu’était-il donc arrivé ? Impossible de savoir ce qui était arrivé ; mais ce qui suivit est encore plus à noter. Par cette soirée délicieuse de printemps, quand on revint vers la ville, il y eut dans la compagnie des cœurs qui achevèrent de s’entendre, et, parmi ceux-là, nous en connaissons deux ; et, comme dans l’obscurité du soir déjà un peu embrunie, et qui allait devenir nuit tout à l’heure, et où la clarté de la lune jetait des lueurs pâles, on suivait le sentier par couples distincts, si quelqu’un avait pu s’approcher de Liliane et entendre ce qui se disait à son oreille, on eût recueilli des phrases comme celles-ci, phrases prononcées bien bas et à voix étouffée par l’émotion du bonheur :

— Je parlerai demain à tes parents.

— Si tu veux.

— Ah ! si je veux ! Tu ne m’aimes donc pas ?

— Je t’aime pour la vie !

— Pour toujours ! Pour la vie !

Le lendemain, le lieutenant de Schorn ne manqua pas de se présenter dans sa plus belle tenue devant la redoutable robe de chambre du professeur Lanze. Il fut également admis en présence du bonnet à coques de madame la docteur et fit sa demande, et dit ce qu’il avait à dire suivant toutes les formes et tous les rites observés en pareille circonstance. Liliane, consultée, acquiesça à ce qu’on voulut en mettant sa main charmante dans celle de son amant, ce qui prouvait bien, de la manière la plus évidente, qu’elle ne refusait pas de la lui donner, et, quelques minutes après, avec une rapidité inconcevable et bien supérieure à celle de l’éclair, toutes les jeunes filles de la résidence, depuis l’âge de quinze ans non révolus jusqu’à celui de trente ans accomplis et au delà, toutes les femmes, toutes les dames, y compris la princesse Amélie-Auguste et Son Altesse Royale, répétaient dans les salons, dans les rues et sur les promenades :

— Mon Dieu ! est-ce vrai ? Liliane Lanze est fiancée avec le lieutenant de Schorn !

Ce fut l’unique conversation de la ville pendant huit jours, et Liliane, une fois fiancée, prit chaque jour une confiance plus grande et un attachement plus vif pour madame Nore, d’autant plus que Schorn, dont l’opinion faisait loi pour elle, et qu’elle considérait comme un juge sans appel, l’assurait à chaque occasion que Wilfrid était un des hommes les plus distingués et les plus remarquables qu’il lui eût jamais été donner d’approcher.

Voilà deux existences appariées et sauvées. Elles ne seront pas ce qu’on appelle brillantes. Le prince vient de faire Schorn capitaine ; il deviendra major et peut-être colonel ; mais alors il sera vieux. Il n’a pas d’ambition et ne souhaite que de vivre tranquille. Liliane est passionnée pour son mari et ses enfants. Elle a tout ce qu’il lui faut, et un seul danger menace cette nature si délicate et si vive, c’est l’excès du bien et de la sécurité. Quelle s’endorme trop, et la Liliane que l’on a connue dans ces pages disparaîtra peu à peu sous la ménagère épaissie, comme il arrive aux fées de se fondre dans le brouillard du marécage. Mais, si elle continue comme elle est maintenant, pleine de dévouement pour ceux qu’elle aime, l’esprit ouvert aux grandes choses, pouvant admirer et haïr, la petite femme de l’officier obscur restera une Pléiades, et il faut espérer qu’il en sera ainsi.