Les Pléiades
Chapitre Cinquième
HISTOIRE DU SECOND CALENDER FILS DE ROI
Me considérer moi-même ! Me connaître ! Démêler et juger ce qui se passe depuis deux mois dans mon triste individu ! Le pourrai-je ? Je l’ai essayé vingt fois, et vingt fois j’ai échoué devant la violence de ma souffrance. Je n’ai, non plus, pour me guider qu’une raison malade dont la flamme vacille et n’éclaire pas.
Cependant j’essayerai. Je suis loin de cette femme. Je ne sens plus aussi fort la corde tendue qui me tire vers elle.
C’était un samedi soir vers sept heures, au mois de mai. Mon humeur était fort calme. J’avais travaillé tout le jour et résolu quelques difficultés dont, le matin, je n’étais pas maître. Je m’occupais alors de ce buste d’Anna Boleyn acheté, depuis, par le ministre de Russie. J’entrai dans la boutique du bijoutier Neumeyer ; c’est là que se trouvent d’ordinaire les joailleries les plus achevées de Burbach. Le jour de naissance de ma sœur Liliane approchait ; j’avais l’intention de lui donner une bague, un bracelet, un collier, ce qu’enfin je trouverais de plus convenable à offrir à une fille de dix-sept ans.
Il y avait quelques personnes arrivées avant moi. Elles semblaient se faire montrer différents objets, parlaient et riaient. Je n’y pris pas garde et, m’adressant à un commis du magasin, je lui expliquai mes intentions. Il s’empressa de placer devant moi plusieurs écrins. Je venais de m’asseoir pour les examiner plus à mon aise, quand je m’entendis appeler. Je retournai la tête et, voyant une dame s’avancer en souriant, je me levai et saluai.
Elle me parut belle. Je reconnus, bien moins encore à sa façon de s’habiller qu’à son air d’assurance, que j’avais devant moi une femme du monde et même une femme à la mode.
— Monsieur Lanze, me dit-elle, je suis honteuse de me présenter moi-même. Pourtant, il le faut ; je suis la comtesse Tonska, et j’ai bien besoin de vous.
Je saluai de nouveau. J’avais, comme tout le monde, entendu parler de madame Tonska. Elle était Polonaise ; on disait le prince régnant très-occupé d’elle et beaucoup d’autres faisaient de même.
— En quoi, madame la comtesse, pourrais-je être assez heureux ?...
— Vous êtes disposé à être aimable, dit-elle en m’interrompant ; ainsi donc, s’il vous plaît, venez demain vers trois heures ; impossible de vous rien expliquer ici ! Nous causerons, vous ferez ce que je souhaite et, après vous avoir admiré de loin depuis deux ans, je pourrai vous remercier et du plaisir passé et du service futur.
Là-dessus, elle me tendit cette main dont la beauté est justement célèbre, serra la mienne et sortit avec les amis qui l’accompagnaient.
J’avais l’esprit parfaitement libre et j’achevai à loisir l’affaire qui m’avait amené, sans retourner la tête, sans me soucier de savoir ce que devenait madame Tonska. Puis, je rentrai chez moi.
En route, l’idée de ma visite du lendemain me revint au milieu de beaucoup d’autres et arrêta quelque peu ma pensée. Quel artiste ne connaît les empressements des dames russes et des dames polonaises ? Il en est de mauvaise humeur qui accusent ces admiratrices, toujours et constamment passionnées, de manquer de bonne foi, de n’aimer en réalité ni les arts ni la vie intellectuelle et de ne trouver, dans les extases auxquelles elles s’abandonnent, que des occasions de se poser en séraphins, en archanges, en madones, et de donner de leur sensibilité l’idée la plus avantageuse possible. D’autres vont plus loin ; ils prétendent que, très-absolument indifférentes pour le dieu, ces prétendues croyantes recherchent le prêtre, dans l’idée souvent fausse que celui-ci possède la sincérité dont elles sont dépourvues, et que doué du plus franc enthousiasme, du plus naïvement irréfléchi, du plus chaud, du plus abandonné, il y a profit à enlever cet encensoir vivant à la muse pour s’en faire à soi-même honneur et plaisir.
Je n’accepte pas ces jugements hostiles. La sensibilité peut être vraie dans tous les pays, avec des formes différentes. Les femmes du Nord-Est détaillent bien haut et par le menu et avec des attitudes, des jeux de regards, des inflexions de voix et des soupirs qui n’appartiennent qu’à elles, ce qu’elles s’imaginent ressentir ; les femmes de l’Occident emploient d’autres méthodes ; le résultat est identique. Je n’avais donc aucun préjugé contre la comtesse. Pourtant, j’étais ennuyé de me déranger le lendemain à une heure que réclamait mon travail et, probablement, pour un caprice. Je pris donc mon chapeau à regret quand le moment indiqué fut venu et j’allai chez madame Tonska.
Elle était sortie et m’avait laissé un billet d’excuses en me priant de venir dîner, en tête-à-tête, le lendemain. Pour le coup, je me fâchai et jurai de n’en rien faire.
Mais, à la réflexion, mon impatience tomba.
— Il faudra toujours en venir à la voir et à savoir ce qu’elle veut, me dis-je ; terminons cet enfantillage le plus vite possible.
Le lendemain, je me rencontrai chez elle avec une douzaine de personnes. Je ne savais s’il fallait rire ou me fâcher. La comtesse fut charmante, ne parut, en aucune façon, avoir la plus petite idée qu’elle eût un tort à mon égard, et, comme, parmi les douze conviés qui me tenaient en échec, il y en avait quatre parfaitement aimables et huit très-intéressants, je passai une soirée excellente et ne regrettai pas une minute le tête-à-tête. Madame Tonska était fort occupée d’un naturaliste norwégien récemment arrivé de Sumatra, et qui nous fit de ce qu’il avait vu des descriptions tellement saisissantes, empreintes d’une éloquence si vraie et si grandiose que, là, pour la première fois, je compris combien les hommes supérieurs grandissent au milieu des études spéciales, ce qui accable les esprits médiocres. Le professeur Stursen, avec sa tête de taureau mugissant, sa taille athlétique et ses recherches sur la mâchoire inférieure du bison, nous abreuva d’autant de poésie, et d’une poésie aussi élevée et aussi pure, aussi brillante et aussi sérieuse que l’aurait pu faire Eschyle lui-même, s’il était tombé du ciel au milieu de nous.
Malgré ses attentions marquées et bien naturelles pour cet homme éminent, la comtesse ne m’oublia pas. Vers la fin de la soirée, elle vint à moi, me prit à part et me dit :
— Êtes-vous fâché ? Au lieu de vous donner le maigre plaisir d’une conversation sans intérêt avec une femme maussade, j’ai voulu vous montrer comment je traite mes amis et vous en êtes, si vous voulez. Revenez me voir quand il vous plaira, tous les soirs, j’ai constamment du monde. Je m’inclinai.
— Mais, madame la comtesse, cela ne m’apprend pas ce que vous avez à m’ordonner.
— Comment, cela ne vous l’apprend pas ? Mais il me semble que vous le savez depuis que vous êtes ici. Regardez quels gens vous entourent ; croyez-vous que je fais au premier venu l’honneur de l’admettre en un pareil cercle ?
Elle prononça ces mots assez fièrement ; elle avait une expression admirable et ressemblait plus à une victoire qu’à une muse.
— Je suis bien petit pour ces grandeurs, répondis-je avec une humilité qui n’était pas feinte.
— Si vous le pensez réellement, me repartit vivement la comtesse, vous n’en êtes que plus digne d’estime. Allez ! J’ai entendu parler de vous, je vous connais ; j’ai vu vos œuvres, et cette maison est la vôtre.
Là-dessus, je remerciai et je sortis. Il était clair que je ne pouvais que beaucoup gagner à vivre dans un pareil milieu. Toutefois la façon, à mon gré cavalière, dont madame Tonska en avait usé à mon égard me déplaisait souverainement. Je n’acceptais pas celle autorité hautaine qu’elle s’arrogeait sur moi tout à coup, et je résolus de le lui faire senlir à la première rencontre, dût-elle s’en fâcher. J’y pourrais perdre ; j’y perdrais probablement des soirées comme celle qui venait d’avoir lieu et qui m’avait fortement impressionné ; mais j’y gagnerais le maintien de mon indépendance et la liberté de mes allures ; rien ne vaut un pareil bien. L’occasion se présenta bientôt de repousser l’envahissement dont je me voyais l’objet. Une semaine environ après ma première présentation, la comtesse m’écrivit un matin de lui apporter, dans la journée même, des dessins qu’elle voulait montrer à une de ses amies. Je répondis de la façon la plus polie, mais la plus péremptoire, que j’étais retenu par mes occupations et que ce qu’elle demandait était impossible.
Deux jours après, elle m’écrivit de nouveau pour que j’eusse à l’accompagner à un château voisin ; elle avait l’intention de l’acheter. Je refusai encore en ajoutant cette fois qu’aucune de mes journées n’était libre. Une troisième tentative plus difficile à repousser eut lieu la semaine suivante. La comtesse m’annonça un soir son intention d’aller chez moi, le lendemain, pour voir l’Anna Boleyn.
— Excusez-moi, comtesse, lui répondis-je. Il y a encore trop de choses à faire au marbre.
— Mais, s’écria-t-elle avec humeur, vous l’avez bien laissé voir, ce matin même, au lieutenant de Schorn.
— C’est que Schorn est mon ami particulier et je n’entends pas montrer mon œuvre à personne autre, jusqu’à ce qu’elle soit absolument terminée.
— C’est un caprice assez désobligeant.
— Soit , répliquai-je d’un ton sec.
La comtesse me regarda d’un air tellement insolent que je me promis de ne plus remettre les pieds chez elle, et, en effet, je n’y reparus pas pendant un mois. Je trouvai mes soirées un peu plus longues, je fis des remarques un peu plus sévères sur les maisons où je retournai, je regrettai quatre ou cinq personnes de l’intimité à laquelle je renonçais ; mais, en somme, j’étais enchanté de cette rupture. La comtesse était fort belle assurément, mais d’une beauté dominatrice qui ne me plaisait pas. Puis, elle m’obsédait ! Je n’avais d’autre imagination que de lui résister, même quand elle ne voulait rien, et ce que j’eusse cédé de bon cœur à toute autre, j’avais une intention furieuse de le lui refuser. En somme, et pour tout dire, elle m’était antipathique.
Je finis par rencontrer sa voiture, un jour que je traversais la promenade. Elle fit arrêter. Il était impossible de ne pas aller la saluer.
— Vous me fuyez ? Vous avez raison ! me dit-elle. J’ai été insupportable avec vous. Les gens du monde ont de la peine à comprendre que les artistes ne sont pas désœuvrés comme eux, et leur habitude de tout prendre à titre de distraction les rend aveugles sur les mille délicatesses dont, vous autres, vous êtes doués. Enfin, j’ai eu tort, que puis-je confesser davantage ? Ne me pardonnerez-vous pas ?
Je me trouvai ridicule et me jetai dans mille protestations pour lui persuader que c’étaient seulement des affaires, des embarras de famille, un voyage, qui m’avaient empêché d’aller chez elle depuis si longtemps.
— Voilà bien des mensonges, dit-elle en m’interrompant. Vous étiez fâché et vous en aviez sujet.
Je protestai de nouveau.
— Alors, vous ne m’en voulez plus ?
— Oh ! comtesse !
— Donnez-m’en une preuve !
— Tout de suite. Laquelle ?
— Montez et venez causer un instant, de bonne amitié , avec moi. Puis vous resterez à dîner. Est-ce bien ainsi ?
Elle avait un accent presque suppliant et si affectueux, si amical, que l’idée de me dérober encore ne me parut plus admissible. Le valet de pied ouvrit la portière et nous rentrâmes à l’hôtel.
Je n’oublierai jamais, non, quelle que soit l’amertume dont ma vie puisse être saturée désormais, je n’oublierai jamais combien cette journée me parut délicieuse ; elle restera pour moi comme une image du plus saisissant bonheur. En arrivant dans le salon, la comtesse riait avec une gaieté d’enfant.
— Je vous ai reconquis, me dit-elle (et son regard semblait me demander pardon de ce que ce mot pouvait avoir de blessant pour mon orgueil), je vous ai reconquis, mais uniquement pour vous prouver à l’avenir que j’ai un bien meilleur caractère que vous ne supposez. Nous n’allons pas rester ici. Ce grand salon, ne le trouvez-vous pas trop majestueux pour nous deux, tout seuls ?
Elle me prit la main et m’entraîna, comme si j’eusse résisté, dans un boudoir tendu en moire grise. Elle s’assit sur une causeuse.
— A côté de moi, dit-elle, et elle tapotait la place qu’elle me destinait.
— Vous me permettrez bien d’ôter mon chapeau ?
— Je vous en prie, comtesse !
— Jean, faites descendre Lucile.
Lucile était la femme de chambre française. La comtesse l’avait auprès d’elle depuis dix ans.
— Mon enfant, dit madame Tonska à la camériste, pendant qu’elle lui remettait avec son chapeau son ombrelle et tirait ses gants et les lui donnait, tu diras en bas que je suis sortie pour toute la journée..., pour toute la journée et toute la soirée !... Tu entends bien ?... Toute la soirée aussi !... Puis, tu avertiras Prévôt que monsieur dîne ici et qu’il nous fasse quelque chose de bon... Voyons, monsieur Lanze, qu’aimez-vous le plus.... Voulez-vous ?... Voyons, aide-nous, toi, Lucile !
— Ma foi ! moi, madame, je ne sais pas ! répondit Lucile en riant.
Je ris également :
— Chère comtesse, ne cherchez pas, je vous en prie ! Prévôt n’est déjà qu’un trop grand génie en cuisine pour mon petit savoir.
— Enfin, puisque vous ne me servez à rien ni l’un ni l’autre, tu lui diras de nous donner de ce vin qu’il a reçu l’autre jour de je ne sais où. Va, ma fille !
Elle me montra une quantité de choses ; des bijoux curieux, des armes qui appartenaient au comte Tonski, des armes magnifiques ! Elle alla chercher elle-même une collection de camées d’une singulière beauté, qui lui venaient de sa grand’mère. En considérant chaque objet, nous nous perdions dans des conversations qui n’avaient pas de fin et atteignaient à tous les sujets à la fois. Je n’avais jamais si bien observé à quel point son esprit était subtil et aiguisé. Elle comprenait tous les menus détails d’une idée avec la plus rare perfection, et ses yeux semblaient aller au-devant de ce qu’on lui montrait. En beaucoup d’affaires, elle en savait plus long que moi et je ne me lassais pas de l’entendre. Je ne sais par quels détours, nos propos sur un onyx représentant une tête de Cléopâtre nous amenèrent à parler des femmes slaves, en général ; c’est, du reste, un point de discussion assez recherché par les intéressées.
— Je ne voudrais pour rien au monde, me dit la comtesse en rejetant sa tête en arrière sur le dossier de la causeuse, tandis que les pierres précieuses restaient étalées devant nous, je ne voudrais pour rien au monde me faire accuser d’une partialité exagérée ; mais, croyez-moi, les femmes slaves n’ont pas de rivales en ce monde, ni pour le cœur, qui passe avant tout, ni pour l’intelligence et tout ce qui s’ensuit ; nous savons le mieux aimer, parce que nous savons nous soumettre, et notre dévouement, qui n’a pas le caractère réfléchi et calculé d’un devoir, emprunte une douceur et une noblesse incomparables à cela seul qu’il est une abnégation complète. Nous sommes anéanties dans l’être aimé, parce que nous sommes heureuses de l’être ; nous ne voyons rien au-dessus de ce que nous chérissons ; peut-être avons-nous tort de transformer ainsi la créature en un Dieu dont toutes les pensées sont bonnes et les actes justes, par cela seul que pensées et actes émanent de lui ; mais convenez aussi qu’un tel travers, et si vous le voulez, un tel vice ne saurait être condamné par celui qui en profite.
— Vous m’étonnez un peu, répondis-je ; j’étais disposé à croire, au contraire, et sur des exemples frappants, que, nulle part, l’esprit de domination n’était plus ordinaire aux femmes qu’en Russie et en Pologne, et non pas une domination exercée dans la sphère domestique ou n’ambitionnant que le domaine des affections, ce qui serait compréhensible ; non ! je parle d’une tyrannie s’établissant sur les terrains les plus réservés à l’homme par la façon de voir admise dans tous les pays et dans tous les temps. Ainsi, par exemple, n’est-il pas notoire que les dames polonaises sont passionnées par les questions politiques ? N’ont-elles pas joué, en maintes occasions, les rôles les plus décisifs dans les conspirations, les révolutions ? Et les mères, les filles, les sœurs, les épouses, les maîtresses, n’ont-elles pas jeté sciemment les existences suspendues à la leur, au fond des cachots qui les ont dévorées, dans l’exil qui les a éteintes, au-devant de la balle qui a percé tant de poitrines ?
— C’est vrai, répondit la comtesse, et elle me regarda d’un œil étincelant : nous aimons les grandes choses et, pour tout dire, l’héroïsme nous est familier. Nous avons envoyé nos hommes au-devant des périls, et nous le ferons encore ; mais savez-vous que nous y étions à leurs côtés, et pensez-vous que jamais nous quittions cette place ? Ce qui est grand nous plaît ; dès lors, quand nous aimons et plus nous aimons, plus notre penchant est invincible à y porter nos idoles afin de dresser leurs temples au milieu des splendeurs !
— Quant à moi, repartis-je en riant, je ne suis pas Polonais et, par conséquent, je n’ai aucune chance de devenir jamais un libérateur. L’occasion dût-elle même s’en offrir, aurais-je le droit de songer à des ambitions si vastes ? Je suis un pauvre homme, je l’avoue, et, probablement, cette tâche ne me séduirait pas.
— Vous avez un autre emploi dans ce monde, me répliqua madame Tonska avec un sourire, et pourvu que vous exécutiez de belles œuvres, on n’a rien à vous demander. Mais croyez-vous que les conseils ou les encouragements d’une amie puissent vous être inutiles dans la voie laborieuse où vous marchez ? Êtes-vous sûr de vous ? N’avez-vous jamais connu le découragement ? Voyez-vous toujours également clair dans votre âme ? Ne craignez-vous jamais d’être au-dessous de vous-même, de vouloir et de ne pouvoir pas, de pouvoir et de ne vouloir plus, de manquer d’inspiration ou de science ? Ne redoutez-vous aucune de ces maladies intérieures qui ont paralysé et perdu tant de penseurs, ou qui les ont faits vivre dans le désespoir, dans l’ennui, et que, sans doute, le dévouement d’une femme aurait détruites, ou prévenues, ou du moins adoucies ?... Enfin, pour une âme en quelque sorte prophétique, comme doit l’être celle d’un artiste, n’estimez-vous pas que ce soit un bien que d’être soutenu, dans les profondeurs de l’éther, par ce séraphin brillant et puissant qui est l’affection ?
Je fus ému à l’entendre parler de la sorte ; mais je ne voulus pas qu’elle s’en pût apercevoir, et je répondis froidement :
— Il serait assurément convenable de vous concéder tout ceci ; mais, pardonnez-moi, je suis sincère et ne me masquerai pas. De tous les maux que vous étalez sous mes yeux, je n’en connais aucun ! Il se peut que, plus tard, un jour, je ne sais quand, mon tempérament ou mon caractère soient atteints par quelqu’une de ces misères ; aujourd’hui, je n’en trouve pas en moi le moindre germe. Il paraît que ce sont des éventualités possibles et redoutables. J’en ai beaucoup entendu parler ; j’ai eu des compagnons fortement préoccupés des symptômes qu’ils en découvraient en eux. Les livres, surtout, me paraissent pleins de lamentations à cet égard, et il en résulterait qu’un artiste est, à peu de chose près, une sorte de convulsionnaire toujours au moment de se pâmer pour des défaillances ou des découragements tombant de l’air. J’ai considéré, je vous l’avoue, ces sortes de questions comme l’histoire du perce-oreille qui entre dans la tête des enfants endormis sur l’herbe avec l’intention arrêtée de leur perforer le cerveau. Je n’ai réellement jamais vu de cerveaux perforés par les perce-oreilles, et les artistes anéantis sous les souffrances morales et supernaturelles, nées de leur sensibilité, auraient mieux fait, je crois, et plus modestement, de s’avouer qu’ils manquaient de force, de verve, d’imagination ou d’intelligence, et qu’ils n’étaient que des moitiés, des quarts, des diminutifs d’artistes. J’ai produit beaucoup de mauvaise sculpture dans ma vie ; aussitôt que je m’en suis aperçu, j’ai tâché de me corriger. Je travaille comme je peux, autant que mon naturel m’en rend capable ; je m’efforce d’apprendre. Si je m’élève jamais jusqu’à un chef-d’œuvre, j’en bénirai le ciel, et, certainement, j’en jouirai avec plénitude. Si ce bonheur ne m’arrive pas, je me consolerai, et, n’ayant rien à me reprocher, je vivrai en paix avec moi-même. Dans toutes les hypothèses possibles, soyez-en sûre, la femme la plus attachée à mes intérêts ne pourrait me donner du talent, si j’en manque, et comme je ne suis jamais découragé, parce que jamais je ne présume de moi beaucoup au delà du vrai, je ne voudrais ni ne pourrais donner à personne l’ennui de soigner un pauvre être souffrant des enflures douloureuses de la vanité.
— Alors, donc, je ne vous consolerai pas ! s’écria la comtesse en riant de bon cœur. Je l’imitai et lui offris mon bras, car on venait de nous annoncer le dîner.
Nous fûmes extrêmement gais à table ; n’étant que nous deux, tous seuls, nous parlâmes de différentes personnes de la société, et, comme j’étais assez content de la manière dont je me maintenais vis-à-vis de ma belle adversaire, je me laissai aller, après la victoire, plus que je n’avais fait encore depuis les premiers jours de notre connaissance. Je m’amusais beaucoup ; elle paraissait s’amuser également ; je trouvai délicieux ce vin de Tokay dont elle avait parlé à Lucile ; je m’animai, et quand, sortis de table, nous fûmes revenus dans le petit salon, je me mis au piano, pendant qu’on apportait le café, et jouai à la comtesse une valse de ma composition, dont je lui offris la dédicace, qu’elle accepta avec beaucoup de remercîments et me présentant en échange une tasse de café, sucrée par ses belles mains sur mes indications précises, données en même temps que je plaquais des accords.
Au bout d’un instant, madame Tonska prit ma place et se mit à chanter. On m’avait beaucoup parlé de sa voix ; jusqu’alors je ne l’avais pas entendue. Ni le timbre, ni la méthode ne me plurent ; j’y trouvai de la dureté et une affectation de largeur qui me rappela le théâtre. Rien n’est plus funeste au charme de la musique de salon qu’un effet semblable. Pourtant j’étais de si bonne humeur, si excité, si disposé à trouver tout bien, que je me révoltai contre ma sensation, et je me dis :
« Les partis pris sont ineptes quand ils sont portés au point où m’entraîne ma défiance contre cette bonne et charmante femme ! Il est constant qu’elle chante comme peu de personnes en sont capables. Jouissons-en, et ne soyons pas imbécile ! »
Je m’assis à côté de la cantatrice. Peu à peu mes fausses impressions cédèrent au charme que j’éprouvais. Soit que mon esprit morigéné se tût et laissât libres mes sensations, soit que je parvinsse réellement à saisir ce qu’il y avait de vraiment beau dans ce que j’entendais, je fus frappé, ému. Quand madame Tonska voulait finir, je la suppliais de recommencer ; elle me fit connaître les airs les plus nouveaux pour moi, des airs serbes, cosaques, tcherkesses ; elle me fit entrer et planer dans le monde le plus fantastique, le plus étrange ; je n’avais jamais rien imaginé de semblable ! Elle chantait, et, tout en même temps, elle causait. Elle était ravissante ; de sa personne et de ses cheveux noirs, tordus en tresses, s’échappaient des arômes d’un parfum subtil et inanalysable, qui épaississaient autour de moi une atmosphère magique ; ses adorables mains, d’une forme allongée et exquise, d’une blancheur solide comme celle du marbre, si vivantes, si agiles, si adroites, me donnaient des vertiges en courant sur l’ivoire du piano. Vraiment, je n’étais plus bien à moi ! Les chants des Serbes m’avaient fait errer dans les forêts de l’Herzégovine où les descriptions de la comtesse m’avaient conduit ; j’avais traversé les steppes de l’Ukraine à la suite du convoi de mort du Cosaque ; j’étais entré à cheval dans l’aoul du Tcherkesse et j’avais soulevé le voile de son harem. Non, je n’étais plus à moi !
La comtesse avait cessé de jouer ; une de ses mains faisait encore frissonner les touches ; elle me parlait ; je ne me suis jamais souvenu de ce qu’elle me disait alors. Le sang bourdonnait dans mes oreilles ; si j’avais voulu me lever, je n’aurais pu ; toutes mes forces s’étaient enfuies dans mon cœur, abandonnant mes membres. Ce que je sais, c’est que je la regardais et elle me regardait aussi ; je ne pourrais dire à quel moment nos yeux se rencontrèrent ; mais ce que je sais trop, c’est qu’une fois réunis, ils se saisirent, ils s’embrassèrent, ils ne se séparèrent plus ! C’était à la fois un bonheur vif et une douleur poignante, j’étais pris par les yeux, comme peut l’être, par les pieds, un animal pris dans un piège ; seulement, je ne voulais pas me dégager, et je tombai brisé et meurtri, quand, après un long temps et soudain, la comtesse me ferma, pour ainsi dire, l’accès du gouffre où je me noyais éperdu, en changeant l’expression de son regard, et s’écriant avec brusquerie :
— Mais, enfin, qu’est-ce que vous me demandez ?