Les Pléiades
Chapitre Septième
A Florence, la bataille continuait entre Sophie et Conrad. Celui-ci était bien résolu. Il se livrait complètement. Il acceptait du fond du cœur les coups qui pouvaient lui être portés. Mais cependant l’horreur de la souffrance est telle chez ceux qui la ressentent, et en sont encore menacés, qu’il ne pouvait s’empêcher d’en redouter les épreuves et de chercher à s’en éviter les tourments. De là, d’une façon naturelle et inévitable, il aggravait ses dangers de bien des manières.
Il savait, de science trop certaine, qu’on ne lui rendait rien de ce qu’il prodiguait. Il s’imaginait quelquefois passer condamnation sur ce point capital. En aucune sorte, il était sa propre dupe. Il se disait, il disait quelquefois à Sophie : Je ne suis pas pour vous ce que vous êtes pour moi. Je l’accepte, mais, du moins, vous tenez à moi ! vous y tenez dans une mesure quelconque, d’une façon ou d’une autre ! Il faut qu’il en soit ainsi ! Si peu que ce soit, faites que je le sache ! Par pitié, par pure compassion, que j’apprenne ce que vous me donnez !
Quand elle cherchait à le satisfaire, elle n’arrivait à le calmer que momentanément. Il ne voulait pas de l’amitié, il ne voulait pas de l’affection, il ne voulait pas de la tendresse et il ne demandait pas pourtant de l’amour. Que voulait-il ? Alors, Sophie s’emportait ; il criait grâce et se contentait d’être souffert, et cela allait ainsi jusqu’à la crise prochaine.
Surtout, il ne pouvait se retenir d’établir de constantes comparaisons entre lui et ceux qui avaient été connus de Sophie. Il y avait des moments où sa pensée arrivait à de telles convulsions de frénésie jalouse, que tous avaient été les amants heureux de celle qu’il idolâtrait vainement. Tous avaient été ses amants, tous elle les avait adorés, tous elle les lui avait préférés, ils l’insultaient, ils en avaient sujet, puisqu’ils étaient aimés ; dans quelle abjection ne se sentait-il pas tombé ? Alors, comme il avait quelque lueur passagère qui lui montrait son exagération, il voulait à toute force se calmer, et, faisant lui-même litière de ses tourments, il disait à Sophie, avec la soumission la plus lâche, en jurant de tout croire :
— Et celui-là, l’avez-vous aimé plus que moi ?
Jamais elle ne manqua de lui répondre oui ; cela ne voulait pas dire que son goût, à elle, eût été vif ; elle n’aimait pas Conrad et ne le cachait nullement ; mais, quand celui-ci était abandonné à ses transports de désolation, il oubliait de le comprendre. Il partait toujours de cette supposition qu’il était pourtant préféré, et, comme tel, ne voulait pas admettre qu’il y eût jamais, dans le passé, des illusions quelconques, parce qu’il en tirait aussitôt la conclusion que ce qui avait été était encore, et qu’il était horriblement et indignement trahi. Ces sortes d’explication dégénéraient constamment en querelles. Sophie y mettait une franchise de fer et d’acier, privilège de l’indifférence. Elle outrait toujours, elle aussi, la vérité, parce qu’elle s’irritait, et, d’ailleurs, supposait de bonne foi que l’absolu avait existé dans ses propres sentiments. Elle n’aimait pas à s’expliquer. Puis, elle ne contemplait pas le mal qu’elle causait tant que la discussion en était à ses débuts, et quand, à la voix altérée de Conrad, à la contraction de ses traits, à la douleur poignante qui éclatait dans son langage, elle apercevait enfin le feu, la flamme, les ravages, la dévastation jetés par elle dans cette âme, alors elle était excitée, elle aussi ; elle était impatiente, ennuyée, et plus elle torturait ce malheureux, plus elle se vengeait de l’ennui qu’il lui causait. Du reste, elle obéissait à cet instinct mystérieux des dieux, des rois et de son propre sexe : elle s’enivrait de la souffrance qu’elle faisait naître comme d’un hommage rendu à sa puissance. A la fin, elle éclatait en menaces : cet amour si misérable se rendait odieux ; un moment allait venir où elle ne pourrait plus même le supporter ; ses instants étaient comptés ; s’il voulait échapper à sa haine, il n’avait qu’à supprimer ses plaintes, ses questions, ses récriminations, ses diatribes. Alors, Conrad baissait la tête, se déclarait content, acceptait tout, fermait les yeux, protestait à Sophie qu’elle était libre d’aimer qui elle voudrait ; que, si elle le faisait, il ne la chérirait pas moins, et quand il avait obtenu une sorte de pardon, il rentrait chez lui épuisé, exténué, avec le sentiment d’un avilissement profond, bourrelé de chagrins. En un mot, Sophie le tuait.
Elle faisait plus que le tuer, puisqu’elle le démoralisait ; elle le rendait honteux de lui-même, et honteux sous le poids des plus horribles concessions qu’il s’imaginait avoir à faire. C’était bien autant que si elles eussent été réelles : Savoir ou croire que tel imbécile, tel drôle, tel pied-plat que l’on méprise de la façon la plus souveraine, vous est préféré par l’être qu’on met au-dessus de tout, et ne se sentir ni assez de force ni assez d’honneur pour se mettre à sourire et briser du bout du pied le piédestal de l’idole, en rabaissant, d’une main équitable, la pauvre femme à côté de celui qui lui plaît ! Quoi de plus bas ? Quand elle s’étend avec complaisance sur ses anciennes illusions en faveur de ce grotesque, et, au lieu de s’en étonner, les regrette à demi ; quand elle repasse dans sa pensée ses impertinences, ses lâchetés, ses grossièretés, sans en rougir, mais, tout au contraire, ajoute en soupirant : « J’ai toujours, au fond du cœur, un souvenir de lui... quoi ! même de l’affection », et qu’on entend de telles paroles, et qu’on ne se lève pas pour sortir et ne revenir jamais. Quand on continue à l’embrasser de toute sa passion, cette frivole, mesquine créature ; quand on s’obstine à l’envelopper avec emportement dans ce manteau d’amour infiniment trop grand pour elle, et dont elle a bien raison de ne pas faire cas, car il ne lui appartient et ne lui revient en aucune sorte ; eh bien ! alors, que dire, sinon qu’on est bien lâche ; et, la seule consolation à en évoquer plus tard, c’est que le rival qu’on vous donne est parfaitement incapable, lui, de s’élever à ce degré d’abaissement où vous voilà !
Conrad en était réduit à cette situation. Les épouvantables tableaux qu’il étalait journellement devant ses chimères exaspéraient leurs morsures. En réalité, Sophie n’avait pas la moindre idée de lui donner un rival ; elle ne lui préférait personne ; elle le lui disait peu clairement, mais enfin elle lui disait des choses dont il n’aurait pas dû prendre ombrage. Elle avait un moment distingué celui-ci, puis elle avait été préoccupée de celui-là. Elle les jugeait pour ce qu’ils valaient et le déclarait. Mais, comme elle ajoutait toujours que, pour lui, elle n’éprouvait aucune des préoccupations plus ou moins exaltées qui avaient amusé sa fantaisie en faveur de ses rivaux, il s’obstinait à ne prendre que le mauvais côté de ce qu’elle montrait, et s’enfonçait chaque jour dans une situation pire que celle de la veille.
Sophie avait grandement raison ; il allait finir par se rendre odieux et par détruire lui-même, jusque dans sa racine, la bonne volonté qu’elle avait de lui rendre la vie tolérable ; elle lui répétait :
— Calmez-vous, soyez paisible, soyez tranquille ; prenez ce que je vous donne ; ne vous préoccupez pas du reste et attendez l’avenir.
Mais, sur ce mot, Conrad arrêtait la comtesse et lui répondait :
— L’avenir ? Je ne demande rien d’autre ! Ne m’aimez pas davantage, ne m’accordez pas plus que vous ne faites en ce moment. Ne soyez pour moi, justement, que ce que vous êtes, mais promettez-moi de l’être toujours ?
— Je ne peux pas vous l’affirmer, répliquait Sophie. Je souhaite que ce soit, mais je peux changer ; il n’y a pas aujourd’hui de raison pour que je change ; mais cette raison peut naître. Je ne veux pas vous tromper. Je suis lasse de mentir aux autres et à moi-même, à vous je dirai la vérité.
Alors Conrad, qui ne se sentait pas dans le cœur de Sophie, qui était jaloux, jaloux de tout, et du passé bien plus que du présent, qui souffrait de mille manières, se voyant suspendu par le plus fragile des liens au-dessus du précipice prêt à le dévorer, Conrad se réfugiait dans une espérance de plus en plus probable, c’était d’échapper, par l’imbécillité ou la mort, à cette horrible situation. Il observait en lui-même, avec une joie réelle, les progrès journaliers de la souffrance physique.
S’il était dans un tel état, il faut avouer que Sophie, de son côté, était à plaindre. Sa tâche était plus lourde qu’elle ne l’avait prévu. Mais pourtant elle ne voulait pas y renoncer. Ce n’était pas pour Conrad, d’abord, qu’elle l’avait entreprise, c’était pour son propre salut. Elle voulait sortir à tout prix de la route où les torts de son caractère et les défectuosités de son esprit l’avaient jusqu’alors engagée, et dont elle appréciait, avec un mépris mérité, les détestables rencontres. Lasse de mentir, de jouer la comédie, de se compromettre, sans avoir à se donner les excuses du vice, ni en ressentir, ni en goûter les entraînements, bien plus éloignée encore de ces sublimes transports de passion qui rendent indifférent au bien comme au mal, elle avait souhaité de se replacer dans une atmosphère libre de tous ces brouillards, et n’avait trouvé d’autre chose à faire que de se dévouer à quelqu’un. Elle sentait que son tempérament ne lui permettrait pas le repos, qu’elle était condamnée par lui à agir, et elle avait choisi Conrad. Mais celui-ci lui rendait les difficultés trop pesantes. Elle était découragée. Après une scène plus violente que les autres, où le pauvre amant s’était montré plus jaloux, plus inconséquent que jamais, et finalement plus prosterné, plus abattu, plus impossible à relever d’une manière un peu durable, et comme, après l’avoir consolé et avoir écouté ses assurances enflammées, répétées pour la millième fois, qu’il ne lui demandait rien, elle était là, à le regarder, lui ayant laissé sa main, elle se prit à considérer d’un œil sec et que la pitié, même la plus banale pitié, n’animait plus, ce visage ravagé, ces traits maigris et flétris.
— Je ne peux plus ! je suis à bout ! Je l’abandonnerai, se dit-elle ! Je deviendrai ce qu’il faudra devenir ; la tâche est au-dessus de mes forces.
Elle se disait cela dans un moment où il se calmait un peu lui-même ; et elle s’entourait, sans le vouloir, de cette ceinture de glace dont la rigidité ne pouvait qu’envahir bientôt tout son cœur. Cependant, sur sa prière, elle consentit à venir dans l’atelier pour y voir certaines choses.
Quand elle y fut, elle eut peur de son œuvre : elle aperçut à plein l’assassinat qu’elle commettait. Son intelligence était trop haute pour ne pas découvrir dès l’abord l’épouvantable puissance qu’elle exerçait sur Conrad.
Vingt créations différentes avaient été commencées par l’artiste. Deux statues, des bustes, des bas-reliefs, les produits d’une fécondité merveilleuse et d’une invention intarissable, frappèrent les yeux de Sophie ; mais tout était inachevé, comme glacé et frappé de mort. La statue d’Ossian restait là, imparfaite ; son argile, abandonnée, séchait et se fendait. La main de l’artiste était paralysée par une néfaste influence. Pour bien peu, cette influence allait achever d’éteindre à jamais l’inspiration dans le sanctuaire d’où un monde tout palpitant était pourtant prêt à sortir.
— C’est un vigoureux génie, se disait Sophie, en contemplant l’Ossian avec admiration et pitié. C’est un homme ! Il est fort et même rude, sombre et profond ; pourquoi m’aime-t-il ? J’en fais une femmelette, et tout à l’heure j’en aurai fait un cadavre, pour peu que je continue.
Elle fut, je le répète, épouvantée du crime qu’elle commettait. Comme elle l’avait déjà senti, mais, cette fois, avec bien plus de conviction, elle résolut de sauver Conrad, et un sentiment nouveau la pénétra : ce ne fut plus seulement pour elle, pour son avenir, ce fut aussi pour lui qu’elle voulut agir désormais.
— Mon ami, lui dit-elle, écoutez-moi bien. Vous me l’avez répété mille fois : si vous aviez quelque certitude que je ne vous renverrais pas d’auprès de moi, vous pourriez retrouver le calme, sortir des agitations qui vous tuent. Hé bien ! si je vous priais aujourd’hui d’avoir confiance en moi et que je vous promisse ceci : quoi qu’il arrive, d’ici à une année, je ne m’occuperai que de vous et je n’aurai souci que de vous laisser m’aimer ? Si je vous disais cela, seriez-vous heureux ?
— Oui, Sophie, et je vous croirais !
— Et, non-seulement vous me croirez, mais vous ferez tous vos efforts pour ne plus vous tourmenter ni moi avec vous ; vous comprendrez que vos terreurs m’éloignent plus qu’elles ne me rapprochent, et vous travaillerez, et vous repousserez les suggestions malsaines du chagrin ? Prenez le temps comme il vient, encore une fois, Conrad, prenez la vie comme le ciel vous l’a faite, et n’en repoussez pas les bonheurs, parce qu’ils vous semblent incomplets ; il est assez temps d’être malheureux quand absolument, et pour des causes trop puissantes, il faut l’être.
— Je serai donc heureux, dit Conrad, et ainsi fut conclue une trêve sur la durée et les résultats de laquelle ils n’osaient plus compter beaucoup ni l’un ni l’autre.
Les transports de félicité où les promesses d’Aurore avaient jeté le prince ne pouvaient durer longtemps non plus. Cette patience, cette modération, cette longanimité olympienne, dans laquelle Théodore assurait vouloir se renfermer, n’avaient guère de chances de se maintenir devant la passion. Voir Aurore, la voir chaque jour, était devenu un besoin pour le prince ; bien qu’elle habitât le palais, ce n’était cependant pas facile ; la parenté expliquait beaucoup de familiarités et de rencontres ; mais tous les regards de la cour étaient attachés sur les amants, et, aveugler indéfiniment ces regards, c’était l’impossible. Théodore s’en rendait compte, et l’horreur de cet espionnage de chaque minute lui inspirait une colère sourde, d’où naissait, à son tour, une volonté emportée de rompre les obstacles et d’en finir avec les liens. Toutes les figures de chambellans, d’aides de camp, de demoiselles d’honneur, pour discrètes et respectueuses et contenues qu’elles fussent, lui devenaient insupportables. Il y lisait l’appétence de la trahison. Il ne pouvait et ne voulait se fier à personne ; comme un animal traqué de toutes parts, il ne sentait que des ennemis. Au temps de ses liaisons anciennes, il n’en allait pas de même. Mais quel rapport avait sa situation d’alors avec celle d’autrefois ?
Cet esclavage qui le tenait, la passion qui augmentait, les embarras qui grandissaient, finirent par prendre la forme et le corps d’une résolution à laquelle il n’avait pas songé d’abord. Jean-Théodore était de ces naturels qui peuvent encore se modérer si on les laisse en repos ; mais, pour peu qu’on les harcèle, ils deviennent capables de renverser les murailles ou de se précipiter du haut d’un clocher. II conçut pour la princesse, sa femme, une haine résolue, qui ne ressemblait plus du tout au dédain impatienté avec lequel il l’avait laissée vivre jusque-là, et une belle nuit il se résolut au divorce.
Il fut étonné que cette pensée lui fût si nouvelle. Elle lui parut admirable, d’exécution facile, et, en effet, quand on est bien décidé à passer sur le ventre de tout, les obstacles se simplifient singulièrement ; car, parmi ceux qui encombrent la vie humaine, la plupart n’ont d’autre force que notre répugnance à les aborder et notre parti pris de les ménager. Comme Jean-Théodore ne voulait rien ménager du tout et qu’il ne tenait compte ni du scandale, ni de la position de sa fille, ni de quoi que ce fût au monde, à part son amour pour Aurore, il calculait déjà qu’avant trois mois il serait libre de mettre la couronne souveraine sur la tête de celle qu’il chérissait. D’ailleurs, généralement, ce qu’il voulait lui paraissait la chose du monde la plus simple et la plus naturelle ; il se laissa donc aller une ou deux fois, devant des personnes de son entourage, à des imprudences de paroles qui furent immédiatement saisies, interprétées, commentées, comprises, et bientôt ce fut le bruit de la Cour qu’un événement considérable allait se passer dans la famille régnante. La princesse étant elle-même une des plus insignes faiseuses de propos qui se trouvassent dans le pays, ses relations avec les héroïnes du genre la servirent merveilleusement en cette rencontre, elle fut des premières averties de ce qu’on disait. Elle poussa des cris aigus et prit l’attitude menaçante d’une personne qui n’était pas résignée le moins du monde. Elle déclara devant ses fidèles qu’elle se défendrait jusqu’à toute extrémité, et qu’elle écrirait à toutes les Cours, et qu’elle demanderait tous les appuis. Elle était protestante, n’importe ! elle s’adresserait même au Saint-Siège ! Maintenant, l’importance était de découvrir pour quelle cause le prince voulait une séparation ; très-probablement c’était pour épouser quelque autre femme. Quelle femme ?
Quand le prince vit cette mêlée et les préparatifs qu’on agitait autour de lui, il fit comme les taureaux d’Espagne, il se précipita tête baissée sur le manteau rouge et résolut d’en finir. Mais, avant tout, il fallait prévenir Aurore. Il la trouva dans les larmes. Pendant longtemps, elle ne put reprendre la force de lui parler ; elle le regardait avec ses beaux yeux si doux et si tendres ; elle répondait à la pression de sa main, elle sanglotait et n’était pas en état de rien dire. Pourtant, à la fin, elle se remit. Voilà ce qui venait d’arriver.
Environ deux heures avant la visite du prince, le duc Guillaume était entré chez sa fille. Il avait la physionomie sévère et triste, et, sans s’expliquer autrement, il tira de sa poche un papier plié en quatre et dit à Aurore :
— Lisez ceci !
C’était une lettre anonyme, ainsi conçue :
« Monseigneur,
« Vous passez pour honnête et vous l’êtes peut-être. Mais mademoiselle votre fille l’est-elle ? Ce n’est pas tout que d’appartenir à une bonne maison du côté paternel, il arrive souvent que la bassesse de la mère déteint sur les enfants. Vous ferez bien de surveiller les goûts de la comtesse Pamina, ils tendent trop vers les grandeurs,
« Un véritable ami. »
Pour dire les choses comme elles étaient, cette épître partait de l’entourage de la princesse, elle en avait connaissance ; elle ne l’avait pas précisément commandée, mais elle la trouvait plaisante et de bonne guerre. C’était à ses yeux une attaque très-permise. A la vérité, elle et ses bonnes amies ne faisaient que soupçonner une entente entre la belle cousine et le prince. Mais c’en était assez pour justifier toutes les représailles à leurs yeux. Ce qui est nul finit un jour ou l’autre par tomber dans le pervers.
Le duc ne prenait pas ces sortes de choses légèrement. Il en fut sensiblement touché. Aurore, frappée dans sa sensibilité, dans son affection pour Jean-Théodore, dans son amour pour la mémoire de sa mère, dans son respect pour son père, dans son respect pour elle-même, demeura comme anéantie pendant quelques minutes ; mais cette créature si fine, si gaie, si charmante, était courageuse au plus haut degré. Elle ne fut pas abattue.
— Cette lettre est indigne ! s’écria-t-elle. Que veut-on dire ?
— Je vais vous l’expliquer, répondit le duc. On répand le bruit depuis hier que mon neveu prétend se séparer de sa femme. Probablement on a voulu m’insinuer que vous devez succéder à la princesse actuellement régnante. Je n’en crois rien. Je ne peux rien croire de pareil... Mais, mon enfant, réfléchissez. Je vous laisse en présence de cette grossière insulte pour vous montrer ce que vaut le monde et les précautions qu’il convient de garder avec lui.
Ayant ainsi parlé, le duc sortit, et ce fut peu après que Jean-Théodore arriva.
Quand il eut pris lui-même connaissance de la lettre, il pâlit de colère, se mordit les lèvres avec force, puis s’écria en levant les épaules :
— Peu importe ! ces scélératesses disparaissent devant ce que nous allons faire.
— Est-il vrai, dit Aurore, que tu veux un divorce ?
— Parfaitement vrai.
— Non ! ce n’est pas vrai ! Renonce à une telle pensée !
— Et pourquoi ?
— Je hais de telles violences ! Est-ce là cet amour calme et pur, silencieux, caché, que tu m’avais promis ?
— Non ! Le bonheur, voilà ce que nous nous sommes promis, et je le veux ! il me le faut ! il te le faut aussi, Aurore ! Je n’ôterai rien à cette femme de ce qu’elle a ; elle restera princesse ; elle aura une grande situation, tous les honneurs, tous les respects ! Que lui faut-il de plus ? De quoi a-t-elle besoin encore ? D’affection ? Tu veux rire ! elle n’y a jamais songé; moi, je meurs de la passion d’en avoir ! Je te veux ; je veux que nous soyons unis pour tout de bon et à jamais, et je te jure Dieu qu’avant six mois ce sera fait !
Quand elle le vit si excité, Aurore se jeta à ses pieds :
— Si tu désires me perdre, lui dit-elle, agis de la sorte ! Mon père ne me pardonnerait pas ! Moi-même, je ne consens à rien ! Je deviendrais l’objet d’une haine juste et universelle ! Je n’oserais plus regarder personne en face ; ta fille me mépriserait... Non, non, non ! Théodore ! épargne-moi ! Pas de honte ! je n’en admets, je n’en admettrai jamais !
— Est-ce ainsi que tu m’aimes ?
— C’est parce que je t’aime que je repousse toute infamie ! Je t’aime généreux, noble, chevaleresque, comme la nature t’a créé; mais je ne t’aime pas violent, sans mesure, sans patience, comme tu es quelquefois tenté de te faire toi-même ! Pardonne-moi ! je ne sais pas ce que je dis ! Théodore ! mon Théodore ! Ne me demande pas de me déshonorer !
— Ma chérie, tu t’exaltes et tu ne raisonnes pas. Te déshonorer ! C’est la couronne que je mets sur ta tête, c’est moi que je te donne, c’est la paix, c’est la gloire que je t’apporte !
— Je ne suis pas de naissance princière et je ne veux pas régner !
— Allons donc ! ces règles-là ont reçu tant d’accrocs que tu ne saurais me les opposer sérieusement. Mais voici qui est plus grave et qu’il faut que tu pèses. Avant huit jours, notre intelligence sera publique ; avant quinze, on nous calomniera. Réfléchis ; ou plutôt c’est tout réfléchi : sois ma femme !
Il la saisit dans ses bras, la regarda dans les yeux, la serra fortement contre sa poitrine. Elle se dégagea, et se laissant tomber sur un coin du sofa :
— Non ! dit-elle résolument, non ! ne me demande rien de semblable ! J’en ai l’effroi comme d’un crime ! Je ne veux pas chasser une épouse de sa maison, je ne veux pas donner raison aux méchancetés ; je ne saurais pas, je ne peux pas ! Plutôt tout souffrir que de pareilles infamies ! Je n’oserais me regarder moi-même ! Ah ! Théodore, que m’avais-tu promis ?
— Je t’ai promis d’être à toi toujours !
— Non ! tu m’avais promis quelque chose de plus : une vie de douceur, de patience, de bonté; et voilà, tu viens à moi la colère dans les yeux et dans l’âme ! Je puis être triste, pleurer, et pourtant, résolue comme je le suis dans mon dévouement pour toi, ne pas me sentir malheureuse : mais entrer dans cette enceinte de vilaines actions où tu veux m’entraîner, non, Théodore, cela n’est pas en mon pouvoir et je te refuse !
— Tu m’abandonnes ?
— Je t’aime plus que ma vie, ingrat ! S’il le faut, je te la donnerai ; elle est à toi pour toujours ! et c’est dans ce moment de poignante douleur que je te le répète : toujours, toujours ! Je ne suis pas de celles qui changent d’impressions et chez qui la volonté du lendemain est facilement maîtresse de celle de la veille ! Mais je ne t’encouragerai pas à mal faire ; mais je te supplierai, au contraire, de ne t’arrêter qu’au bien. Et tiens, ne crois pas que je sois sans énergie ! Grâce au ciel, j’en ai, et tu t’en apercevras ! Tu dis que d’ici à peu de temps on en viendra à calomnier ma tendresse pour toi. Mon Dieu ! tu vois qu’on a déjà commencé. J’en ai souffert ; j’en souffrirai ; mais je ne t’en aimerai pas moins ; je serai à toi comme je le suis ; je ne serai jamais à personne autre ! As-tu bien entendu ce que je viens de te dire ? Toujours ! toujours ! Et je mourrai n’ayant aimé que toi ! N’est-ce pas de la résolution aussi, cela ? C’est celle que j’ai, celle que je veux avoir ; mais n’exige pas, mon Théodore, si tu ne veux pas troubler tous les moments de notre vie, ce que l’honneur te défend !
II est impossible de rendre le conflit qui se passait dans l’esprit du prince. Il était trop noble pour en vouloir à Aurore de ce qu’il appelait une exagération de sa vertu. Cette fois, c’était bien en effet la vertu, c’était bien l’honneur, c’était bien la magnanimité vraie qui animait la plus angélique des créatures, et ce qu’elle sentait et ce qu’elle exprimait ne ressemblait aucunement au dévouement factice imaginé naguère par la comtesse Tonska. Cette comparaison se présenta à Théodore, et il comprit ce que valait son amie ; mais il n’en était pas pour cela moins désolé. Il avait entrevu depuis plusieurs jours l’avènement d’une félicité complète, la fin de ses ennuis et de ses misères domestiques, et cette auréole romanesque à laquelle il n’était pas insensible et qui allait couronner sa vie ! Tout manquait subitement par les refus de celle qui aurait du, à son sens, applaudir davantage à sa résolution, comme à une mesure énergique de dévouement et d’amour. Désespéré, attendri, inquiet de l’avenir, il promit pourtant à la chère fille de ne rien décider sans son aveu ; il se laissa même arracher l’engagement de démentir les bruits que l’on pourrait propager au sujet de la question brûlante ; mais il déclara qu’il n’était pas convaincu, qu’il réfléchirait, qu’il trouverait de nouveaux arguments, et qu’alors il faudrait... oui, Aurore, il faudrait accepter tout !
Elle secoua avec douleur sa tête divine et la laissa reposer une minute sur l’épaule de son amant. Ils se séparèrent fort tristes, l’une parce qu’elle n’avait pas reçu une promesse formelle de renoncement, et l’autre parce qu’il voyait s’éloigner le tableau étincelant du bonheur dont il s’était cru si près. Lui, au moins, il avait une consolation : sa résolution obstinée de tout faire pour fléchir Aurore.