Les yeux verts

Jean-Bernard Papi · Chapitre 9 sur 15

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Les yeux verts

– Qu'est-ce que cela va changer entre…

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– Qu'est-ce que cela va changer entre Adrien et moi ? je veux dire dans nos relations, demande-t-elle à Dominique après lui avoir raconté la scène dans la salle de bains.

– Je ne sais pas, lui répond Dominique. On a dit, et on a écrit, tant de choses sur les rapports amoureux entre les hommes et les femmes que le sujet qui te turlupine a dû être traité mille fois. Va voir un psy, un curé, un philosophe, un sociologue, une grand-mère… En tout cas ce n'est pas bien qu'un jeune puceau, presque ton fils, vienne te regarder le minet, charmant et délicieux minet, d'une manière si effrontée. Puis, après un temps de réflexion : Si Adrien a voulu voir comment une femme est faite, je crois que cela n'a pas d'importance. C'est une sorte de délectation artistique, ou même une curiosité scientifique ; mais si c'est pour en tirer une jouissance de voyeur, alors là...

– Alors là, il y a péché de luxure ! Je ne te savais pas si pointilleuse ma chérie. Je pensais aussi que tu pourrais servir, euh, disons d'initiatrice. Pour débourrer et éduquer ce jeune étalon…

– Ecoute Alice, Adrien est ravissant, je te le concède, mais tu sais que je n'aime pas les hommes. C'est leur contact, leur peau et puis ce machin, raide et crachotant qu'ils ont entre les jambes qui me dégoûte, alors pour Adrien, vois dans le village. Les sœurs Ferron par exemple...

– Ou Maria, la presque centenaire et pourquoi pas la chèvre de Texier...

– Néanmoins, réfléchit Dominique, comme vous revenez à Villemars chaque vendredi soir, je ne vois pas trop comment ton fils pourrait avoir le temps et le loisir de flirter comme le font les garçons de son âge. En l'enfermant ici, pendant les seuls jours où il pourrait rencontrer des jeunes filles, tu ne lui rends peut-être pas service. Car il est on ne peut plus normal, ce garçon. Dans le coin, pour ce qui est des adolescentes il n'y a que l'affreux laideron à demi-folle avec son pied-bot, dans la dernière ferme après Epieds… Méfies-toi Alice ce jeune étalon, comme tu dis, est à l'âge où on fait les pires conneries. Enfin, je ne suis pas très calée pour ce qui est des mâles mais j'ai un frère. Il faut voir la vie qu'il nous a menée à l’âge de ton fils, à rendre ma mère dingue. Autant qu'un chien en chaleur, le salaud. Et je peux te l'assurer, lui, il n'est pas pédé.

– Bon, je suis optimiste. On verra ce que nous réserve l’avenir, soupire Alice avec un geste fataliste.

On a vu en effet, se dit-elle. Dehors, dans la cour, le chien du propriétaire du Relais de Saint Jacques se mit à aboyer furieusement et même à hurler. À Villemars on croyait que c’était un chien… Oh et puis zut ! Ce qui est arrivé est arrivé.

Les premiers jours de décembre à Villemars, furent pluvieux et glacials, balayés d'un grand vent froid qui, dès le crépuscule, gelait l'eau des godets qu’Alice avait mis en place au pied des noisetiers, pour les oiseaux. Alors que Gilles et elle avaient fait de mirifiques projets pour les fêtes qui approchaient. Réveillon à Orléans au bord de la Loire et boîte de nuit. Adrien devait garder les deux plus petits. Le pilote partit en mission, pour un temps indéterminé, une semaine avant Noël. Une opération militaire internationale d'envergure s'était déclenchée sous l'égide de l'ONU et on avait besoin d'avions de transport pour assurer la logistique. La France avait proposé les services de sa modeste flotte. Les pilotes célibataires étaient réquisitionnés en priorité, selon une logique toute militaire. Alice se sentit tout à fait abandonnée lorsque Dominique, qui n'était pas montée à Villemars depuis deux semaines, lui annonça tranquillement au téléphone qu'elle s'en allait skier dans les Alpes. Ainsi qu’elle le faisait chaque année et qu'elle ne rentrerait que bien après le nouvel an. Une petite vengeance que cette chipie a mitonnée pour lui apprendre à aimer les hommes, supposa Alice avec aigreur.

Elle invita sa mère, mais la vieille dame refusa tout net de quitter Paris. La Beauce était pour elle à l'autre bout du monde et elle ne voulait pas changer ses habitudes. Elle s'apprêtait à réveillonner avec sa voisine, « comme tous les ans », lui fit-elle remarquer. Alice comprit qu'elle allait être irrémédiablement seule avec les enfants. Elle en ressentit une crainte, une sorte de pressentiment de catastrophe qu'elle ne parvenait pas à s'expliquer, pressentiment qui lui serra le cœur pendant tout une après-midi. C’est la déception, pensa-t-elle amère. J’avais fait de si beaux projets… Seuls à Villemars ça n’allait pas être du gâteau. Il y avait d’abord le froid mordant qu'il faudrait braver ne serait-ce que pour aller chercher du bois dans la remise. La neige ou le verglas qui les retiendrait prisonniers. Cette solitude rébarbative, toute nouvelle pour elle, qu’il allait falloir affronter comme en haute montagne, quand les chemins sont impraticables, l’angoissait.

– Ne me lâche pas à ton tour, murmura-t-elle à la cheminée tout en actionnant le soufflet dans les braises. Procure-moi le courage de ces vieux meubles qui ont affronté tant de misères. Donne-moi la chaleur, la lumière de ta flambée et l’optimisme de tes couleurs. Une bouffée de chaleur lui répondit et les flammes bondirent comme pour montrer leur force et la rassurer.

– Tu sais, dit-elle à Dominique venue lui dire au revoir, la nuit après qu’Adrien soit venu me... me lorgner dans la salle de bains, j'ai entendu comme un drôle de hurlement. Impossible à situer. Quelque chose entre l'humain et l'animal. Terrifiant.

– Achète-toi un fusil si tu as peur des chiens errants, lui fut-il répondu avec verdeur. Et puis ta maison est comme une forteresse et Adrien est un grand garçon qui peut vous défendre, toi et ta marmaille. Ne crains rien, ajouta-t-elle d’une voix radoucie, des milliers de gens vivent en Beauce sans problèmes, fais comme eux, claquemure-toi. Ou alors rentre à Paris ! Revois tes amis, tu as besoin de te changer les idées ma chérie. Je pensais que Gilles serait là…

Ses amis ? Il lui en restait bien peu aujourd’hui et il était trop tard pour s’infiltrer dans une bande. Même Léo était indisponible, la grippe et les beaux-parents. Cependant Dominique avait raison et en réfléchissant tranquillement et sereinement, Alice savait qu'il ne pouvait rien leur arriver à Villemars. Ils étaient à l'abri du monde dans cette solitude de steppe, derrière des murs épais, des volets et des portes solides. Une bombe atomique pouvait même tomber sur Paris, ils ne risquaient rien. À moins d'une razzia menée par les brigands de Beau-François, il ne pouvait rien leur arriver de fâcheux. Pour ce qui relevait du domaine technique, elle avait fait le plein de la citerne à mazout dans la grange et avait du bois à brûler à ne plus savoir qu'en faire. Elle en disposait largement pour les dix ou douze hivers prochains et les réveillons à venir. Adrien avait ramassé et engrangé plusieurs stères de bon bois après que Fontanier, en bougonnant, eut taillé les arbres du verger et le grand noyer devenu quelque peu encombrant.

Elle avait de ses mains calfeutré les fenêtres et protégé du froid les conduites d'eau extérieures. Il régnait dans la maison une chaleur confortable et rassurante. Elle avait de la lecture pour trois mois et un téléphone portable, la télévision et le magnétoscope étaient neufs. Si Gilles était seulement resté près d’elle, tout aurait été plus simple. Malgré tout il pouvait revenir d’un instant à l’autre, pensait-elle sans trop y croire et lui faire une surprise. Mais, malgré toutes ces précautions, son intellect se raidissait lorsqu’elle se remémorait cette indéfinissable plainte, ce cri inconnu qui avait semblé tourner autour d'elle et les siens comme une menace. Cette sorte de présence qu’instinctivement elle flairait dans la maison ou pas loin, l’effrayait à hurler. Depuis, la plainte s’était renouvelée deux fois, et la nuit seulement. Pourquoi la nuit ? C’est un animal nocturne probablement, supposa-t-elle pour répondre à sa pensée. C’étaient des cris perçants, des gémissements de chiots ou des hurlements de fauve. Tantôt lointains, tantôt proches, ils étaient comme transportés et insufflés à travers les murs par le vent. À chaque fois, cela n’avait duré que quelques secondes. Assez cependant pour l’inonder d’une sueur glacée comme si un meurtrier rôdait autour de chez elle.

Mireille et Frédéric, n'y avaient pas prêté attention, faisant observer simplement qu’il y avait dehors un chien qui appelait. Leur curiosité était tournée vers Noël et le reste pouvait attendre. Adrien se fichait bien des cris lui aussi, tout au plus les jugeait-il un peu trop proches. Il estimait qu’ils faisaient partie des clameurs de la campagne au même titre que les ululements du hibou, le cri du coq Dédé ou le brame du cerf. Tout ce tracas que je me fais vient de l'écroulement de mes beaux projets, se dit Alice pour couper court. Elle se servit un verre de whisky et s’assit devant la cheminée. C’est juste un peu de nervosité de ma part. Après tout, à la campagne comme ailleurs les animaux sauvages s'entretuent la nuit. Nous avons pour voisin l’un d’entre eux, plus féroce que les autres.

– J'ai entendu comme des clapotis dans la cave, lui dit incidemment Adrien qui revenait avec une bouteille de vin et des pommes de terre. C’était un peu comme des rats qui courent et pourtant je n'en ai vu aucun, et aucune trace de rat non plus, pas de crottes ni de poils. Il avait ri ensuite devant la pâleur soudaine d’Alice. Il avait supposé, pour calmer la frayeur de la jeune femme, qu'il s'agissait de mouvements d'eau, d’écoulements souterrains. Il y a des galeries un peu partout sous le plancher des vaches, avait assuré le gros Bernard. L’eau doit emprunter une de ces galeries et se perdre sous terre. Avec la pluie tombée ces jours derniers, rien d'étonnant à ça une poche d’eau a dû crever quelque part.

Aucun hiver en Beauce ne ressemble à un précédent et bien malin qui peut prévoir la première gelée. Tout dépend du vent. Il peut neiger à la Toussaint ou au premier mai. Tout comme il peut y avoir un soleil, un vrai feu de Dieu, le premier de l'an. Cette année-là, comme si on avait grand ouvert une porte sur la Sibérie, à partir du 23 décembre, le froid s'abattait dès trois heures de l'après-midi poussant tout le monde près des cheminées ou des radiateurs. Madame Fontanier ne sortait plus de chez elle, sauf pour fermer ses contrevents ou donner une dernière volée de grain à ses poules. Pour leurs besoins naturels pas question de se déculotter dehors en plein vent. Courageusement, Bernard, au petit matin emballé dans une couverture comme un chef indien et enveloppé d’une buée grise, allait vider leur seau hygiénique dans la cabane au fond de son jardin.

Après de telles exhibitions, Alice acceptait de plus en plus à contre cœur de s’asseoir à leur table pour boire un café en compagnie de la mère. Après les préambules d’usage sur la santé des uns et des autres et après l’avoir informée des derniers ragots, madame Fontanier finissait toujours par laisser dériver sa mémoire vers les temps anciens. Le temps des contes et des mythes ; comme si les siècles passés lui étaient plus familiers que le temps présent. Elle racontait alors avec délectation les légendes les plus horribles en insistant sur les dangers de ces hivers beaucerons qu’elle garantissait épouvantables. Alice avait l’impression qu’elle le faisait exprès, pour l'effrayer et la renvoyer à Paris. « La Fontanier ? C’est une sorcière qui voyage dans le temps », assurait Adrien sans rire lorsqu’elle évoquait devant lui l’une ou l’autre de ses histoires.

C’était, par exemple, l’histoire de tel laboureur ivre, « un gars de Tournoisis », surpris par le crépuscule dans son champ et mort de froid avec son attelage parce qu’il n’avait pas pu dégager sa charrue coincée dans une souche. Ou ce marchand ambulant d’Orléans qui avait marché toute la journée et épuisé avait fini par s’égarer la nuit dans les ouches, vers Villamblain, et que le froid avait tué sur place, agrippé à la porte d’une grange cadenassée. Et bien d'autres récits où se mêlaient tempêtes, loups errants, brigands sanguinaires et fous vagabonds. Comme celui qui se glissait avant la Grande Guerre dans le cimetière de Patay pour déterrer les mortes récentes et les violer. Ou encore l’assassin qui en une nuit, cela se passait vers 1850, avait égorgé et dépecé tous les habitants d’une ferme vers Saint Péravy, valets, servantes et maîtres pour leur voler trois louis et qui était mort noyé dans un fossé en s’enfuyant sous une pluie de mousson.

– Car, par nuit noire, il n’y a point de repères dans la plaine, disait-elle, c’est pire qu’en mer à ce qu’on raconte. Et la plaine est traitresse autant que la mer.

Contes dramatiques, ou insensées, qui se déroulaient dans un paysage de glace et de vent, une toundra du cercle polaire, qui tiraient des frissons de peur et de froid rétrospectif à une Alice recroquevillée sur sa chaise et serrant dans ses mains son verre de café brûlant. « Ça s’est passé il a bien longtemps, admettait madame Fontanier d’une voix sourde et peu convaincue ». Comme rien n'a changé dans ce pays encore hors du monde depuis au moins cent ans, réfléchissait Alice de son côté, il n'y a pas de raison que ça ne se reproduise pas à l'identique aujourd'hui.

– Vous verrez, ma petite, lui confia-t-elle un après-midi qu’elle lui préparait ses œufs en roulant des yeux exaltés au rappel de ses souvenirs d’enfance. Ici, c’est sinistre, Noël ! On a l’impression, avec le gel et ce vent furieux que tous les fantômes des assassinés, et il y en a eu des quantités pas croyables dans ce pays, viennent hurler à votre porte pour vous demander de l’aide et une prière ! La vieille Julie, qui fut longtemps ma voisine quand j’étais gosse, si elle était encore de ce monde vous le dirait. Elle avait croisé au retour de la messe de Noël le spectre d’une femme en grand tralala du temps de Louis XIV qui portait sa tête toute sanglante sous son bras. « Priez pour moi, qu’elle disait la tête coupée, priez pour moi ». Julie, avait failli en devenir folle.

Alice rentrait ensuite chez elle en courant, terrorisée, prête à téléphoner aux gendarmes au moindre bruit suspect. Elle poussait un Adrien récalcitrant sur le perron, avec mission d’aller jusqu’au porche pour s’informer dès qu’un pas un peu sonore retentissait dans la nuit. C’était pour découvrir sur la route, dans le halo d’une lampe électrique, un habitant emmitouflé qui rentrait chez lui et qui le saluait de loin. Passées neuf heures du soir, elle barricadait portes et fenêtres, mettait quatre grosses bûches dans l’âtre puis se servait un imposant whisky avant de s’affaler sur le divan en serrant contre elle Frédéric et Mireille. Comme si les enfants menaçaient de s’envoler après s’être transformés en démons. Adrien se moquait d’elle, traitait la mère Fontanier de vieille folledingue et feue sa copine Julie de poivrote. Il lui rappelait que l’on était à la fin du 20ème siècle et qu’Armstrong avait marché sur la lune. La nuit pourtant, comme pour donner raison à leur voisine, le gel fouettait la terre et, parcourant la plaine au galop, le vent que rien n'arrêtait, pas même les maigres noisetiers du jardin ou le noyer, secouait la charpente et le toit à vous empêcher de dormir. Comme dans un navire les gréements tiraillés par la tempête.

Au matin, les contrevents étaient soudés et les portes bloquées par la glace. La peau du visage, une fois dehors, vous piquait comme sous une volée de grêlons ou une giclée d'azote liquide. Il ne faisait pas bon de tomber en panne de chauffage ou d'électricité à ce moment-là. Dans les Alpes, ou les Pyrénées, tout est organisé de longue date. On sait qu'à partir de la mi-octobre l'hiver déboule et on s'y prépare. Le calendrier de la neige est connu et l'on interrompt les travaux agricoles à temps pour se claquemurer. En Beauce il faut s'attendre au pire et n'importe quand, avait rappelé madame Fontanier. « Après tout, ajoutait-elle sentencieuse, c’est pour aider les paysans à surmonter ces longues et terribles nuits d’hiver que le petit Jésus est né à Noël ».

– Voyons Alice, Noël à la campagne, poétisait Adrien, dans le grand silence de la plaine et sous le frémissement joyeux des étoiles. Avec juste la vieille cloche fêlée d'Epieds ou la petite clairette de Tournoisis pour appeler à la messe de minuit.

– Tu te vois aller à la messe à Tournoisis ou à Epieds ?

– Et le réveillon du premier de l’an, continuait Adrien sans se soucier de l’interruption, dans la pureté de l’air glacé, dans cette plaine qui semble se recueillir. C’est autre chose qu'à Paris, dans ce bordel de klaxons et au milieu des pochards qui brandissent des bouteilles de champagne et dégueulent sur les Champs-Élysées.

Alice à demi-convaincue prit malgré tout le taureau par les cornes et décréta, puisqu'il en était ainsi, qu’ils passeraient à Villemars les meilleurs réveillons de leur vie. Adrien vérifia une fois de plus le niveau du mazout et elle dressa un état des provisions. Elle acheta à Orléans l'indispensable sapin, sa décoration, et ce qui lui manquait de vivres pour tenir le temps des vacances, sans oublier les cadeaux de chacun. Quand elle rentra, elle trouva Adrien dans la remise qui coupait des planches à la hachette pour en faire du petit bois. Un travail commencé par Gilles et abandonné faute de temps. Elle admira en passant le jeu vigoureux des muscles qui saillaient dans le dos du jeune homme sous sa chemisette de coton, et sur ses cuisses à travers le bluejean. Elle le trouva beau et lui chuchota à l'oreille « Tu es magnifique comme le jeune Adonis ». Ce qui le fit rire. Ils décidèrent, Mireille et Frédéric ne furent pas les derniers à applaudir au projet, de se laisser vivre le temps des vacances. Ils se lèveraient au milieu de la matinée et resteraient, s’ils le souhaitaient, en robe de chambre jusqu'au coucher. Alice en établit les règles :

1/ Chacun devra s'efforcer de ne jamais bousculer ou morigéner les autres.

2/ Lorsque l'un occupera la salle de bains, les autres attendront patiemment qu'il en sorte, sans l'obliger à se dépêcher. Surtout sans crier ou menacer. Idem pour les toilettes.

3/ On ne quittera la maison que par nécessité, pour se ravitailler en bois ou pour aller chercher de l'eau minérale ou des légumes dans la cave. Ou encore pour se rendre chez madame Fontanier.

4/ Chacun ira au ravitaillement à tour de rôle, ou ensemble dans le cas de Mireille et de son petit frère.

5/ On accommodera les restes, on mangera ce que l'on trouvera dans son assiette, sans rechigner ni faire la grimace. Ce point est valable même pour Mireille.

6/ Le premier levé mettra une bûche dans la cheminée et réactivera le feu.

Dès le premier jour Alice apprécia de se laisser vivre sans contrainte vestimentaire. Elle se maquillait à peine, se coiffait rapidement d'une queue de cheval et restait des heures à lire Guerre et Paix dans sa baignoire. Car sa salle de bains personnelle était terminée depuis le mois d’octobre. Elle fleurait bon le parfum coûteux et Alice n’avait pas lésiné sur la qualité du linge et des accessoires.

– Alice, tu es très belle, lui dit Adrien, alors qu'elle prenait son petit déjeuner dans son vieux peignoir, sans maquillage et les cheveux tout juste brossés. Tu ressembles à une Vénus de Botticelli, même forme du visage même blondeur… et même anatomie.

Dans le fond, se dit-elle devant son miroir, ma peau est reposée et fraîche, mes yeux sont assez beaux pour se passer de rimmel et ma bouche est agréable telle qu'elle est. Je fais encore jeune malgré mes trente huit berges bien sonnées. Vénus ? Hum ? Pourquoi pas, j’accepte la comparaison. Mais Vénus et Adonis que de symboles. Ils prirent aussi l'habitude de dîner chaque soir devant la cheminée d'une assiette anglaise et de fromage, calés par des coussins sur le divan ou assis sur le tapis. Pendant que le lave-vaisselle ronronnait, ils chahutaient, bavardaient ou regardaient la télévision, jouaient parfois aux cartes, au Yam ou au scrabble. Depuis plusieurs jours le vent se levait invariablement à la tombée de la nuit. Libre d'exprimer sa force, il sifflait sur le toit sans retenue et à chaque sursaut du vent qui s’engouffrait dans le conduit de la cheminée, l’âtre redoublait d’ardeur en pétillant.

– La maison du pêcheur sur la falaise, murmura Alice d'une voix rêveuse en prenant Mireille dans ses bras. « Il est nuit, récite-t-elle. La cabane est pauvre, mais bien close/Le logis est plein d’ombre et l’on sent quelque chose/ Qui rayonne à travers ce crépuscule obscure… »

– Que veut donc nous dire le dieu des vents qui postillonne dans les flammes ? l’interrompt Adrien.

– C’est qui le dieu du vent ? demanda Frédéric.

– Un Beauceron, s'entendit répondre Alice d'une voix alanguie. Il nous dit de prendre notre bonheur quand il se présente et là où il se trouve. Jurons ce soir de ne jamais nous quitter.

– C’est le gros Bernard ? redemande Frédéric qui poursuivait son idée.

– Non, répond Adrien, lui, ce serait plutôt celui des vents.

Réflexions qui conduisirent Frédéric à mener son enquête auprès du gros. « C’est vrai que tu es le dieu des vents ? » lui demanda le petit garçon. Bernard estomaqué le regarda longuement. « Peut-être bien, répondit-il, on n’est pas toujours maître de ses boyaux ». Réponse qui rendit Frédéric perplexe, jusqu’à ce qu’il comprenne tout seul et qu’il éclate de rire sans raison apparente au cours d’un repas.

Le soir de Noël, ils veillèrent sans plus de cérémonie qu'un soir ordinaire. Ils se tassèrent comme à l'accoutumée devant la cheminée et burent un peu de champagne. Peu captivée par les spectacles de la télévision, un peu grise et bercée par le vent, Mireille s'endormit sur un gros coussin du divan. Alice la repoussa loin du feu et la couvrit d'un plaid, puis ce fut le tour de Frédéric qui s’effondra au milieu d’une phrase et que l’on installa près de sa sœur, sur le divan. Adrien se glissa alors contre Alice. La télé déroulait un film de circonstance, tendresse, émotion, joie de vivre, et il restait du champagne dans la bouteille. La cheminée chauffait tant qu'Alice écarta légèrement son peignoir. Alors, sans que rien ne le laisse prévoir, la main d’Adrien, avec une légèreté d'insecte se posa sur sa cuisse dénudée. Surprise et anxieuse, elle ne bougea pas, hypnotisée par cette main forte et tiède sur laquelle dansait l'ombre des flammes. Une main immobile et tendue comme un chat apeuré.

Le repousser alors qu'il n'avait fait que poser la main sur sa cuisse par l'échancrure du peignoir, serait stupide pensa-t-elle, alors que le simple bon sens prouvait tout le contraire. Une forme de curiosité perverse la taraudait : qu’allait-il se passer ensuite ? Elle supposa aussi, et d’emblée, que cet enfant ne désirait pas aller plus loin que ce qu'il avait tenté d’approcher dans la salle de bains. Ce qui était déjà beaucoup, lui susurra sa conscience. Elle le devinait enchevêtré dans son désir, son besoin de savoir, d'explorer, et la crainte d'être rabroué. Le mieux était d’attendre. Il n’y avait pas urgence. Adrien de son côté, brûlait d'envie de caresser Alice comme on caresse une femme depuis le jour où elle lui avait permis de la regarder au sortir de son bain. Cependant jamais il n'aurait osé si des circonstances favorables comme ce soir ne s'étaient pas présentées. La chaleur du feu et le champagne l'avaient aidé. Lorsque le peignoir s’entrebâilla, il y vit comme un signe, comme si une entité extérieure, succube ou incube, l'invitait à faire maintenant ce dont il rêvait depuis qu’ils s’étaient installés à Villemars. Et même depuis toujours à ce qu'il lui semblait. C'est ainsi que, devant cette peau au grain si fin, sans l'ombre d'une plissure, d'une égratignure ou d'une vilaine tache, le désir, avec la vigueur d’un torrent balaya ses retenues et commanda impérieusement à sa main.

L'absence de réaction chez la jeune femme le surprit. Il s'attendait à un mouvement de recul, à un geste pour le repousser ; il craignait même une gifle. Il ne se passa rien. Ce fut plutôt comme si un air plus épais s'engouffrait dans la maison et qu’une énorme cloche de verre les emprisonnait. Les voix criardes de la télé lui parvenaient étouffées. Les sifflements du vent étaient devenus lointains, presque mélodieux. Il s'efforça de ne respirer qu'à peine pour ne pas bouleverser cet ordre nouveau, cet équilibre miraculeux qui venait de s'établir. Alice, comme anesthésiée et ne sachant que faire, sentit son cœur s'accélérer violemment lorsqu’après un temps infini d'immobilité la main commença à bouger. Elle se dit que cette main n'était pas une main ordinaire, que c'était celle de son fils, ou presque fils. Qu’elle devait réagir, tenter rapidement quelque chose et dans le sens de la sagesse. Elle se traita de sotte, de dévergondée, de folle mais ne fit rien pour l'arrêter et ne bougea pas plus que le pesant buffet dans l'angle de la pièce. Elle était devenue massive et pierreuse, incapable du moindre geste mais chargée de feu à l'intérieur, comme une bombe.

Elle regardait cette main comme si elle n'appartenait à personne. Une main pratique et autonome, un robot, une machine forcément innocente. Tandis que son corps, son ventre, devenaient de plus en plus cuisants, la main n’était que patience et légèreté ; une poussière de braise, un atome de feu sur une statue chauffée à blanc, prête à s’effriter. Adrien hésita, devait-il continuer à monter ou devait-il descendre ? Il se rendit compte bientôt qu'il ne pourrait formuler ce genre d'interrogation une seconde fois tant son entendement se couvrait rapidement d’un voile épais qui ressemblait à de la ouate.

Alors, tandis que ses oreilles s'assourdissaient du sang de ses tempes jusqu'à l’explosion, sa main s’éleva doucement et monta le long de la cuisse.

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