Les yeux verts

Jean-Bernard Papi · Chapitre 11 sur 15

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Les yeux verts

– Mais, les empreintes que nous avons…

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– Mais, les empreintes que nous avons vues dans la neige étaient celles d'un chien. Certainement pas celles d'un loup qui sont plus larges et plus profondes, à cause du poids plus élevé de la bête. Avec des griffes plus longues aussi d'après mes bouquins, objecta Adrien quand Alice lui raconta sa conversation avec Maria. Pour ce qui est des loups-garous parles-en à ton psychiatre si tu veux. Je pense que ça fait partie du folklore du coin, ça permet de se raconter des histoires à dormir debout dont les gens sont friands.

- Qu'il y ait des loups à Villemars ne me fait pas peur, affirma Mireille.

- À moi non plus, ajouta Frédéric. On achète des fusils et on va les tuer, on ira tous les quatre.

– Désolée. Il n'y a plus de loups dans le pays, assura Alice et la mode n'est plus à les massacrer. Disons qu'il s'agit d'un chien inconnu qui se promène la nuit dans la campagne, qui gueule pour emmerder le monde et n'en parlons plus. Les vacances sont de toute façon terminées, après-demain nous rentrons à Paris. Adrien, cet après-midi, s'il te plait, tu écriras et expédieras les cartes de vœux à la famille et aux amis.

– Même à Gilles et à Léo ?

– Surtout à Gilles et à Léo.

Adrien eut un léger sourire suivi d'une grimace.

– Je ne suis jaloux de personne et ne veux chasser personne de ta vie, simplement, je suis en plus. Et je veux que toi, et les autres, me fassent une petite place.

– Jusqu'à quand ? demanda Alice inquiète.

– Drôle de question. Un jour je m'en irai. Un jour je serai amoureux d'une fille de mon âge… Il peut y avoir cent occasions qui m'obligent à te quitter.

– Mais, quand Gilles sera de retour ?

– Je me comporterai comme un fils respectueux, ne craint rien.

– Je ne crains rien de particulier et je suis libre de faire ce que bon me semble, se rebiffa Alice. Entre toi et les autres, je n'ai pas à choisir.

– C'est à dire ?

– Ce sera toujours toi.

Adrien la serra dans ses bras et lui caressa les cheveux.

– Je suis plus grand que toi d'au moins vingt centimètres… C'est fou ce que j'ai appris en quelques jours, j'ai l'impression d'être devenu plus âgé de cinq ans au moins. J'ai lu quelque part que le passage de l'adolescence à l'état adulte était fonction du degré d'évolution et de raffinement de la société. Dans les sociétés primitives, il dure une journée, une journée d'initiation cela s'entend, et se fait à la puberté. Dans nos pays, il dure des années et parfois se fait à vingt-cinq ans. Moi, je suis comme un primitif, une nuit m’a suffi. Me reste-t-il encore des caresses à apprendre ?

– On apprend toujours et le sujet est vaste, répondit-elle sans trop réfléchir, surprise, une fois de plus, par la manière directe qu'il avait de l'interroger.

– Alors, tu vois bien qu'il faut continuer, nous deux.

Alice en fut suffoquée. Elle croyait avoir enrichi Adrien d'une expérience amoureuse qu'elle estimait amplement suffisante, mais voici qu'il déclarait vouloir « tout » connaître. Mais elle-même, savait-elle « tout » ? Elle se souvint des livres que Jean lui faisait lire au début de leur mariage. Les revues pseudo scientifiques avec des photos en noir et blanc, ça fait plus sérieux, de couples en train de faire l’amour et leurs indispensables lettres de lectrices qui s’interrogeaient : Dois-je le sucer ? Il me sodomise, vais-je attraper des maladies ? L'indispensable et illisible Kama Soutra, ses poses réservées à des athlètes de la fornication. Les films pornos et les magazines suédois avec les exhibitions de ménagères tristes et leurs acteurs-actrices moches à hurler. Jean avait des désirs parfois saugrenus qu'il lui demandait de satisfaire comme ces soirées passées à regarder les prostituées faire leur travail dans le bois de Boulogne. Ou encore ces hommes, toujours dans le bois, qui venaient se masturber sous son nez, pour peu que Jean arrêtât sa voiture le long du bon trottoir. Elle devait les aider à jouir en levant ses jupes et en enlevant son slip, en les caressant parfois. Et bien d'autres actes encore qu'il lui quémandait, exigeait. Quoiqu'elle ne donnât jamais lorsque l'on exigeait. Elle offrait, seulement et de son propre chef. À prendre ou à laisser. Elle savait lire dans les yeux de Jean mais savait aussi quand elle devait refuser. Elle hocha la tête et regarda Adrien froidement.

– Vraiment ? Tu veux tout savoir ?

– Savoir, connaître, ma jolie belle-mère, ma chère et adorable Alice, est à la base de toute réussite sociale de nos jours. Mais rassures-toi, je n'exigerai pas de diplôme de fin d'étude.

D'un commun accord, ils décidèrent qu'il ne se passerait rien entre eux tant qu'ils seraient à Paris. L’appartement trop petit manquait de discrétion et Adrien devait d’abord penser à ses études. Alice espérait aussi qu’il se trouverait un flirt parmi les filles du lycée et qu’ainsi elle passerait le relais. De toute façon, le royaume d’Alice, celui de l’autre côté du miroir, n’était pas à Paris mais à Villemars.

– J'aime que le désir monte en moi, sans pouvoir être immédiatement satisfait. J'aime que mon imagination échafaude nos plaisirs et les circonstances dans lesquelles ils s'accompliront plus tard, lui confia-t-il un matin avant de partir pour le lycée, alors qu'elle était encore en peignoir et qu'elle tendait sa joue devant la porte de l'appartement. Elle se sentit rougir jusqu'à la racine des cheveux. Pour qui se prend-il maintenant, ce morveux ? se demanda-t-elle avec un brin d'angoisse.

Toutefois, elle lui était reconnaissante de sa retenue, du fait qu'il n'esquissait jamais un geste vulgaire en sa présence et qu'il ne se permettait pas de privauté. Une seule ébauche de caresse, une main sur ses fesses hors de propos par exemple, et c’eut été la rupture immédiate de leur convention et la fin de la tendre paix qui régnait entre eux. Elle ne savait pas quelle sorte de riposte, quelle sorte de bagarre elle pourrait déclencher dans ce cas-là, mais ce serait saignant. Elle avait, un après-midi et dans la solitude de son bureau, passé quelques coups de téléphone avec l’idée de l'expédier dans l’internat d’une boîte à bachot du côté de Perpignan. Tous frais payés par son père, cela va de soi. Un éloignement temporaire pour leur bien à tous les deux. Mais comment le lui annoncer et surtout comment éviter un esclandre de sa part ? Et puis était-il coupable ? Après tout elle n'avait qu'à pas lui céder. Elle comprit soudain qu'elle ne voulait surtout pas qu’il s’en aille. On verra tout ça plus tard, avait-elle décidé, presque joyeusement. Quand ? Plus tard ! c’est tout. Durant le temps où ils restèrent à Paris, plusieurs semaines, Adrien l'obligea gentiment et avec la complicité mutine de Mireille, à être coquette, à choisir des vêtements plus seyants, plus jeunes. Elle alla chez le coiffeur une fois par semaine, se prêta à des séances de maquillage, prit des bains d'algues et, pour finir, s'offrit des dessous un tantinet pervers et surtout coûteux. Elle voulut les lui montrer. Il refusa tout net.

– Quand nous serons à Villemars, s'il te plaît. Sur notre planète lointaine.

Dominique les attendait. Elle alluma la lumière dans la remise quand ils descendirent de voiture. Ils avaient déserté Villemars durant les quatre plus mauvaises semaines de janvier et de février. Dominique, prévenue par téléphone, avait ouvert les volets, passé l'aspirateur, disposé des fleurs, mis la table et allumé le feu dans la cheminée. Elle était même montée le jour précédent, en prétextant des maisons à visiter dans le secteur, afin de mettre en route le chauffage central. Alice, la découvrit dans ses phares en pull moulant et en pantalons de ski, la fesse tendue, la cuisse dure, la poitrine ferme et avantageuse. Avec son visage bronzé, détendu, pétant de santé, elle la trouva encore plus musclée et appétissante qu'avant son départ. Dominique eut pour elle le sourire éclatant et dévorant d'un amant retrouvant sa bien-aimée après une longue séparation. Lorsqu’Adrien s’avança, elle jura bien haut qu'il avait changé mais ne sut pas expliquer en quoi. « Un détail imperceptible, mais réel, quelque chose de nouveau dans la démarche, un mieux de toute façon », dit-elle en le maintenant par les épaules, devant elle. Adrien, qui connaissait pourtant ses goûts, l'embrassa avec la même joie affectueuse que de coutume mais en appuyant sensiblement ses baisers et en cherchant, sournoisement, la fossette qu'elle avait près de la bouche. Et pourquoi pas celle-là en plus, crut lire Alice dans la tête du garçon. Elle en eut un petit pincement de jalousie.

– J'ai grandi, c'est tout, résuma-t-il.

– Moi aussi j'ai grandi, s’exclama Frédéric.

Dominique s'était sentie enlacée avec une force et une fougue inhabituelle. C'est à ce moment-là qu'elle comprit. Il n'avait pas fait que grandir, il avait maintenant de l'assurance et de la virilité à revendre. Et il l'affichait ouvertement. Un paquet contenant une soixantaine de photos et une lettre de Gilles attendait Alice. Sa mission était prolongée de plusieurs semaines encore. On le sentait désolé mais c'était une mission importante, écrivait-il. En attendant, il lui envoyait quelques clichés de l’endroit où il se trouvait, au- moins pour qu’elle puisse le rejoindre par la pensée. Elle échangea un regard amusé avec Adrien qui lisait par-dessus son épaule. Cette complicité nouvelle n'échappa pas non plus à Dominique qui n'en comprit cependant pas l’origine. Elle devinait qu'un évènement particulier et important s'était produit pendant son absence, ou pendant le temps où ils étaient à Paris, mais elle supposa que cela concernait l'adolescent seul. Il avait peut-être une petite amie. Quand elle l'interrogea pendant le repas, il se contenta d'acquiescer en souriant.

– Comment est-elle ? demanda Dominique.

– Très belle et très intelligente… Divine ! Il leva le pouce : Comme ça ! Dominique aurait voulu en savoir plus mais Adrien éluda ses questions, fermement. Ils bavardèrent alors de choses et d'autres au grand soulagement d'Alice. Néanmoins, dès le lendemain, cette dernière passa aux aveux, à demi-mots, sans donner de détails scabreux. Les deux amies étaient parties en promenade par l'un des chemins de terre, encore durcis par le gel, qui longent les champs et qu'empruntent les machines agricoles pour se rendre d'une parcelle à l'autre. Un chemin d'ouches, dans le patois du pays ; bien que le terme d’ouches ne s’applique qu’aux cultures vivrières. Celui-là aboutissait à un petit bois, à un kilomètre de la maison. Dominique venait de lui conter son séjour à la montagne, décrit les pistes, les amies. C’étaient aussi les boîtes de nuit où l'on pouvait acheter du haschich comme on achète du beurre dans un supermarché. Elle racontait les blagues que l'on se faisait à l'hôtel, les chutes dans la neige, la jambe cassée d'une copine, si jolie même avec son plâtre. Sans oublier la balade en montagne si amusante à cause des casse-croûtes qu'on avait oublié dans le téléphérique, et la dispute qui avait suivie. Alice écoutait et ne soufflait mot.

– Et vous autres ? questionna Dominique après un silence durant lequel, visiblement, ses souvenirs repassaient en boucle dans sa tête. Comment se sont déroulés Noël et le Jour de l'An ?

– Bien, grommela Alice. Devant la télé, comme quatre vingt-dix pour cent des Français. Les cadeaux ont plu aux enfants, nous nous sommes bien reposés ; que veux-tu que je te dise de plus.

– Adrien a avoué posséder une petite amie. À moins d'avoir séquestré une auto-stoppeuse ou d'avoir jeté son dévolu sur la boiteuse, je ne vois pas trop comment il a pu faire. Tu avais invité une cousine, ou la fille d'une copine, pendant les vacances ?

– Oh non, il avait tout sous la main, soupira Alice.

– Ce n'est pas possible ! Dominique s'était arrêtée, sidérée. Elle garda le silence quelques secondes tout en examinant le visage de son amie comme pour y déceler l'amorce d'un fou rire, les indices d'une blague. Elle dominait Alice de quelques dix centimètres.

– Mireille ? murmura-t-elle incrédule. Alice haussa les épaules. Puis, devant le nez baissé d'Alice : Tu ne veux pas dire que toi et Adrien vous avez joué « Le Diable au corps », en plus corsé ?

– Pourquoi en plus corsé ? Je ne suis pas mariée, comme la… Mathilde, ou Marthe, du Diable au corps. Et je ne trompe personne, se défendit Alice.

– C'est insensé ! Elle dit ça comme ça. Et moi, et Gilles nous ne comptons pas ?

– Je n'ai juré fidélité à personne, se fâcha-t-elle. Encore moins à toi. Toi qui débaucherais sans remords une jeune mariée à la sortie de l'église, qui dragues les shampouineuses ou les lycéennes jusque chez leurs parents. Je constate aussi, et avec surprise, que tu n'acceptes pas la moindre dérive en dehors des relations hétéros ou homos balisées, normalisées. Je te savais pudibonde, mais tu es aussi une gouine réactionnaire. Et puis tu n’avais qu’à te dévouer quand nous en avons parlé. Tu lui plais, toi aussi, je l’ai remarqué, et il n’hésiterait pas une seconde s’il te savait d’accord.

– Ne dis pas de conneries, ma chérie, s’il te plaît. Et si tu avais un gosse ? Tu imagines la situation ?

– À ton tour, ne sois pas stupide par-dessus le marché. Ce genre de risque est nul aujourd'hui, à moins de le faire exprès.

– Mais, c'est encore un enfant ! C'est ton fils !

– Tu sais bien que non, que ce n'est pas mon fils. C'est un jeune homme familier, qui fait partie de la maisonnée, qui aura bientôt dix-huit ans mais qui en parait déjà vingt. Il n'existe aucune consanguinité entre lui et moi ; je ne me considère même pas comme sa mère naturelle. Il avait sept ou huit ans quand son père et moi nous nous sommes mariés. Mais c'est vrai, je l'ai élevé, je l'ai soigné quand il était malade. Je l'ai vu grandir… Comme une nourrice voit grandir le bébé qui lui est confié. Ou comme Pygmalion et sa statue. Je n'ai pas eu la volonté de le repousser et je n'en ai pas eu non plus pour te repousser toi, ou Léo. Toi et tes coucheries tous azimuts, tes bringues avec les copines, le hasch tous les soirs ou l’alcool ! Alors, pourquoi serai-je plus vertueuse que toi, ou qu'une autre. J’ai le droit de choisir celui à qui je donnerai mon cul, qu’il soit adolescent ou barbon. Oh ! Et puis merde, tu me mettrais en colère avec tes réflexions de vieille fille puritaine ! Crois-tu que nous deux, Adrien et moi, comme tant d'autres couillons aux amours non-conformistes, et ce n'est pas ce qui manque en cherchant un peu, présentons un péril pour la société ? Qu'il n’existe pas de dangers plus inquiétants et plus importants que cette coucherie, comme les trucs nucléaires, ou l'air que l'on respire dans Paris ? Ou à Rome, là où siègent la Sainte Inquisition et les dépositaires du dogme. Je ne recommande pas aux mères ou aux belles-mères de dépuceler leur fils ou leur beau-fils, mais, si cela se produit, parce qu'ils en ont eu envie fortement l'un et l'autre, par pitié qu'elles ne se couvrent pas la tête de cendres. Je ne fais pas l'apologie du viol ou de l'inceste mais celui de l'amour. Je raisonnerais de la même manière entre beau-père et belle-fille si les circonstances commandent… Et puis, je te le répète, Adrien n'est pas mon fils ! Et en plus, il est beau et doux comme un sucre d'orge !

– Tu as de ces comparaisons…La voix de Dominique ressemblait à une plainte.

– Alors beau comme le Doryphore de Polyclète, si tu veux.

– Un doryphore ? Pouah…

– Mais non, pas l’insecte mais le Porte-lance, c’est cela que veut dire Doryphore. C’est un bronze antique grec d’après les études faites par le sculpteur Polyclète qui représente un guerrier. Les canons absolus de la beauté masculine.

– Et tu trouves beau le corps masculin ? demanda Dominique

– Absolument, oui.

Elles étaient arrivées à l'orée du boqueteau, une tache verte incongrue au milieu de l'étendue plate et monotone des labours. On n'en connaissait pas le propriétaire, comme nombre de ces bosquets disséminés ici et là à travers la plaine, des gens disparus sans héritiers souvent. Parfois il s’agissait d’un vieux reste d’une forêt du moyen âge, plantée pour le bois de chauffe et de charpente. Parfois une création récente et soigneusement entretenue par les chasseurs. Ce petit bois devenu communal était l'hôte de toute une faune animale qui, au printemps, se répandait dans la plaine. En hiver, lapins, faisans, perdrix et chevreuils nourris par ces mêmes chasseurs y attendaient des jours meilleurs, si l’on peu dire.

Les deux femmes s'engagèrent sur le sentier qui traversait le bois dans sa longueur. Le vent d'ouest s’atténua, freiné par les arbres, et le froid vif et tranchant qui les avait accompagnées devint plus tolérable. Une chevrette suivie d’un jeune chevreuil sortirent d’un taillis et les regardèrent, une branchette entre les dents. Puis d'un coup de rein, soufflant une buée blanche par les naseaux, ils s'enfoncèrent d'un bond dans le sous bois.

– « Mon bien-aimé est semblable à un chevreuil et à un faon de biche. Le voici qui se tient derrière notre muraille, qui regarde par les fenêtres, qui jette sa vue au travers des barreaux… » Murmura Alice en s’enveloppant plus étroitement, amoureusement, dans son châle.

– Qu'est-ce que tu racontes ?

– Rien… Un minuscule passage du Cantique des cantiques. Pour la première fois, grâce à toi, il me semble le comprendre et deviner ce que sont les barreaux du poète… Après tout, le jeune chevreuil près de la chevrette tout à l’heure était peut-être aussi son fils tout en étant son compagnon.

– C’est possible, admit Dominique, mais cela ne change rien à ton cas.

– Ecoute-moi, tout cela est culturel et ne rime à rien. Au siècle dernier, en Angleterre, un veuf qui voulait épouser la sœur de sa défunte femme était accusé de commettre un inceste. Rien de moins. Les Allemands punissaient sévèrement l'inceste, même entre adultes consentants, déjà la pureté de la race en point de mire. En revanche les pharaons épousaient leurs sœurs, Ramsès en avait cinq, toutes épousées. Les rois et leurs barons, dans tous les royaumes d'Europe, faisaient n'importe quoi en la matière, cousines, nièces, pourvu que ça rapporte et agrandisse le domaine… À moins que ce soit la différence d'âge qui te choque ?

– Mais non. Que vas-tu chercher. Tu es belle comme une jeune fille. Plus belle peut-être même, il faut être une imbécile pour ne pas s'en rendre compte.

– Merci. Si tu lis les traités de moralité du siècle dernier, reprit Alice, et jusque vers les années 1940/50, tous expriment une même crainte, identique à la tienne d'ailleurs : la venue au monde de l'enfant illégitime. D'où les brimades et les idées fausses répandues, volontairement, sur la sexualité féminine, considérée alors comme presque nulle, voire dangereuse. C'est qu'il y avait une réelle menace, avec la naissance d'un ou plusieurs bâtards, de dilapider la sacro-sainte fortune du mari, du bourgeois. Les gouines, qui n'ont jamais connu ce risque, dans l'histoire de la femme s'en sont bien tirées. Sappho et ses copines amusaient. Les hommes vous reluquaient et vous trouvaient même suprêmement intelligentes. Intelligentes parce que presque masculines sans doute. Maintenant, pour les femmes normales, normales entre guillemets, le risque de déshonorer et partant de détruire la famille n'existe pratiquement plus. Aujourd'hui plus d'enfants adultérins ou non désirés, grâce à la pilule. On peut enfin, nous les femmes, nous laisser aller à notre sensualité. Même si cette sensualité s'exprime d'une manière qui n'est pas du goût de tout le monde. L'État, qui veille si bien à la progression de la démographie et à la tranquillité des ménages, devra en tenir compte et modifier ses lois restrictives… Saluons, ma chère sœur qui ne l'utilise pas, cette pilule et son inventeur ! Ce cher docteur Pincus… On devrait lui élever une statue dans toutes les capitales du monde et donner son nom aux avenues les plus prestigieuses ! Qu'est-ce qu'un Foch, un De Gaulle ou un Washington à côté d'un Pincus !

– Je ne l’utilise pas ? Qu’en sais-tu ? Se rebiffa Dominique. J’ai toujours la trouille de me faire violer. Dans mon boulot on rencontre de tout. Si je te racontais… Heureusement, je suis costaude et en plus ceinture noire de judo et de karaté.

Arrivées au bout du sentier elles firent demi-tour et retournèrent vers Villemars à grandes enjambées car la nuit tombait et le froid se faisait plus incisif. Dominique ne disait rien, préoccupée par ce qu'elle venait d'apprendre. Une forme de jalousie la pinçait. Elle était peu jalouse de Gilles ou de Léo. Elle possédait, croyait-elle, les mêmes armes qu'eux pour se défendre ou conquérir. Mais, face à Adrien, légitimement installé dans la place, et devant cet aspect particulier, et popote pourrait-on dire, de l'amour, elle se sentait perdue et sans repères. Ses réactions étaient celles d'un mari bafoué, d'un cocu énervé du théâtre de boulevard. Face au vent de nouveau, elle rabattit sur ses yeux la capuche de sa parka.

Alice, emmitouflée dans son châle, serrait les dents. Elle était bien loin intérieurement d'éprouver l'assurance que ses paroles sous-tendaient. Sacrée avocate, foutue révolutionnaire ! Toujours à plaider les causes perdues, les plus belles, les plus nobles bien sûr. Les chants désespérés sont les chants les plus beaux, chacun sait ça. Elles ne devaient pas être très nombreuses les femmes dans son cas. Mais là encore qu'en savait-elle ? On ne publie pas de statistiques en la matière. Elle avait entendu parler de dépucelage dans l'ancienne Chine entre mère et fils. De masturbation dans les Philippines pratiquées par les mères afin que leurs garçons s'endorment quand il fait trop chaud. En France, dans certaines régions arriérées, elles leur donnent du vin chaud ou un petit verre de gnôle avant qu'ils n'aillent se coucher ou avant qu'ils ne partent pour l’école. Où est le bien, où est le mal ? Est-il même clairement défini quelque part ? Il est vrai que l'église réprouve la fornication. Nous forniquons ; forniquons-nous ? Elle se surprit à sourire. En fait nous dérangeons l'ordre établi, Adrien et moi, Dominique aussi si l'on va par-là. Et Gilles et moi, ou encore Léo et moi…

Elle se souvint d'avoir examiné en fac un projet de dépénalisation de l'inceste en même temps qu'elle étudiait l'affaire Russier. Gabrielle Russier, jeune enseignante à Marseille était devenue la maîtresse d'un de ses élèves, un garçon de seize ans. C'était en 1969. Pas si vieux que ça. Une éclaboussure de mai 68. Sur une plainte des parents du garçon - que pensaient donc ces gens ? - Gabrielle Russier avait écopé d'un an de prison avec sursis. Mais elle n'avait pu supporter la souillure, le fait qu’elle soit montrée du doigt par la mesquinerie, et elle s'était suicidée… Alice s'était demandée alors ce qui s’était tramé dans la tête de ceux qui l'avaient jugée et condamnée. Une condamnation trop ou pas assez sévère. Pauvre Gabrielle et pauvre garçon. Les médias, qui jacassent (comme « jacass » en anglais qui veut dire crétin) sur n'importe quelle ânerie mélodramatique, auraient pu créer un mouvement en sa faveur. Ils auraient pu défendre l'idée que l'amour ne fonctionne pas selon une doctrine ou selon les règlements des Poids et Mesures. Mais il n’en avait rien été, mutisme et replis ; et il en serait de même pour Adrien et elle, s’ils venaient à passer devant la justice, elle en était persuadée.

Bernard Fontanier déboucha d'un chemin latéral et les croisa, interrompant le cours de ses pensées. Il était juché de guingois sur son vélo et pédalait mollement et en zigzague. Il les salua en levant son béret et posa un pied à terre pour se retourner. Alice, d'un coup d'œil en arrière, le vit qui restait planté au milieu de la route et qui se grattait le crâne en regardant leurs silhouettes emmitouflées et guères sexys. Grattage qui chez lui dénotait tout aussi bien la surprise qu'une réflexion intense. Et peut-être même aujourd'hui, la concupiscence. Elle se souvint alors du regard mauvais qu'il avait jeté à Adrien. Savait-il ? Et comment l'aurait-il appris, nom de Dieu ! Avait-il envie d'elle, lui aussi ? Certainement. Une femme sait cela d'emblée. Fallait le voir quand il pouvait s'approcher d'elle, la queue entre les dents pas moins. Elle frissonna de dégoût. L'instant d'après, il repartait d'une allure mal assurée. « Il a encore bu c'te vache-là », pensa-t-elle.

– Bon, soupira soudain Dominique : Adrien, Gilles, Léo, faudra bien faire avec… Mais enfin, tu ne serais pas un peu pute et nymphomane sur les bords, ma chérie ?

– Bien sûr que si, ma chérie ! Et même plus encore !

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14

 

– Maman, on s'ennuie à Villemars, grogne Mireille. Pas de cinéma, rien à voir dehors, même pas un endroit sec et propre où se promener. Rien d’autre à faire que se coller le nez contre la fenêtre pour regarder la pluie tomber dans la cour.

– C’est vrai, ajoute Frédéric, on n’a rien à faire.

– Allumez la télé les morveux, gronde Adrien rageur, mettez un film dans le magnétoscope, jouez avec votre console, ce ne sont pas les jeux idiots qui manquent ici, mais cessez de geindre… Je vais dans ma chambre terminer mes devoirs.

C'est vrai, songe Alice en posant son livre sur ses genoux, c'est le bout du monde ici, et rien pour occuper les enfants. J'aurais dû faire nettoyer complètement la grange, y aménager des agrès, une balançoire, mais tout ça coûte cher. C'est pareil pour moi d'ailleurs. Je m'étais promis de reprendre la sculpture mais finalement l'idée même m'ennuie. Pour Adrien ce n'est pas pareil et je sais bien pourquoi il se réjouit d'être ici…

Et moi, est-ce que je me réjouis ? Je n’en sais rien. Villemars m’endort. La maison est maintenant terminée, sauf à y ajouter du superflu. Ma cave est pleine de bouteilles, selon les conseils de Léo qui m'en a offert la moitié. Gilles a peint et cloué tout ce qui valait la peine d'être peint et cloué. J'ai les meubles qui me conviennent et qui me plaisent, Fontanier retourne et ensemence le jardin mieux que le sien. Je suis mûre pour vieillir ici et devenir la doyenne du hameau quand Maria ne sera plus…

Ce Fontanier, qu'est-ce qu'il a dans la tête ? Il ne me lâche plus des yeux, même devant Gilles ou devant Dominique. Faut le voir bêcher le jardin quand je suis tout près, ou lorsqu'il sait que je le regarde. Les yeux lui sortent de la tête. Un excité de la bêche et de la pioche !... Un viol, oui. C'est ça, un viol de la terre, devant moi ! À ma place, parbleu… Être célibataire dans ce bled, il y a de quoi devenir cinglé. Comment fait-il avec les femmes ? Il n'a même pas de voiture. Juste un vélo. Va-t-il en vélo au bordel, à Orléans ou à Châteaudun ? Trop loin. Je devrais demander à Gilles de l'y conduire, ou à Léo, c'est plus dans ses cordes. Tout ça à supposer qu'il y ait des bordels dans ces villes, ce qui n'est pas certain. Pauvre gars quand même, même pas la possibilité de payer une femme faute de maisons closes. Et il vit seul avec sa mère. Elle était veuve à trente ans m'a-t-elle dit. Est-ce que tous les deux… ? Comme Adrien et moi ?

Alice se lève et regarde par la fenêtre. Un peu plus loin et au-delà du mur de la cour, la Fontanier traversait la route pour se rendre dans son jardin. Nue tête sous la pluie, ses cheveux gris collés à ses joues, elle marchait aussi vite que son poids le lui permettait en se dandinant d'une hanche sur l'autre. Cette démarche de canard et son embonpoint remontaient son sarrau jusqu'à mi-cuisse, dévoilant ainsi une chair blême et par endroit violacée, gonflée de pliures graisseuses peu appétissantes. Alice suivit des yeux le fessier énorme qui se faufilait par le portillon de grillage qui fermait le jardin. Non, se dit-elle, ça ne me viendrait pas à l'esprit de faire ça avec elle, si j'étais un homme.

– Bernard n'a jamais eu l'idée de chercher une femme en ville, pour se marier ? lui demanda-t-elle dans la soirée, alors qu'elles étaient toutes les deux dans le clapier en train de choisir un lapin à tuer.

– Lui ? C'en est un celui-là, vous ne pouvez pas savoir ! Il raconte partout qu'il voulait se marier avec les filles Ferron et que c'est de la faute à la mère si ça ne s'est pas fait. Mon œil, ça l'arrange drôlement cette histoire avec la mère ! Il y a un peu de vrai, bien sûr, mais s'il avait insisté, la Ferron aurait fini par céder. Mais il est trop bien dans mes jupes. Il mourra puceau, comme son chien.

– Il n'a… jamais ? bredouilla Alice.

– Jamais. Il a un truc sur la quéquette, que j'aurais dû faire opérer quand il était gosse. Mais que je n’ai pas fait faire à cause des sous, et puis je ne savais pas… Maintenant c'est trop tard. Elle soupira, sincèrement peinée. Un filmosis qui l'empêche de machiner. C’est douloureux parait-il. Je vous dis ça, mais n'en parlez pas madame Alice. C'est secret. S'il savait que je vous l'ai dit, il m'étranglerait… Et puis en plus je vais vous dire : Je crois bien qu'il est amoureux de vous, ce pauvre fou. Il n’en parle jamais mais ça se voit. Toujours à tourner en rond quand vous êtes là, à regarder du côté de chez vous, à se cacher pour vous espionner. Mais c'est dans la nature des hommes tout ça, n'est ce pas ?

Alice hoqueta un oui indistinct. Tenant son lapin par les pattes arrière, et tout en causant, d'une tape sèche derrière le crâne madame Fontanier avait assommé l'animal. En un tour de main elle lui arracha un œil, puis elle le suspendit par les pattes, récupéra le sang qui coulait dans un bol, vida l'animal de ses viscères et, après avoir découpé la peau autour des membres, elle l’arracha comme on retire un gant. Elle le tendit, raide et encore chaud, à une Alice estomaquée en lui disant : « Ce sera deux mille francs anciens, madame Alice, je garde la peau, les boyaux et la tête pour mes poules, si vous êtes d'accord ». À Paris, Alice se documenta sur le phimosis. Elle fut certaine d'une chose, ça ne concernait pas Adrien. Ni Frédéric qui tirait sur la peau de sa verge même pour faire pipi et mettait déjà une certaine complaisance à se promener les fesses à l'air et à se faire savonner lorsqu'il prenait son bain.

Un matin, alors qu'elle était dans sa cour occupée à des plantations de tulipes dans un ancien abreuvoir en pierre, elle avait entendu des cris monter de chez les Fontanier. Des cris de femme suivis de plaintes. Tout le monde savait que Bernard battait sa mère mais personne ne mouftait. Alice, jusqu'à présent l'ignorait et ne s'était rendu compte de rien. En voyant le visage tuméfié de la malheureuse le lendemain, elle avait compris qu'il n'y allait pas de main morte le gros porc.

– On ne peut rien faire pour arrêter ça ? Avait-elle demandé à Bourreux surnommé « le spéculateur ». On l’appelait ainsi dans le hameau parce qu’il attendait que le blé augmente fortement pour vendre le sien. Comme tout le monde. Il faisait partie du conseil municipal d'Epieds, la commune de rattachement, et qui par conséquent représentait l'autorité dans Villemars.

– On peut, avait-il répondu. D'autant que c'est de plus en plus souvent à n'hieure. Avant, c'était une fois l'an, à peu près, maintenant c'est une ou deux fois par mois. Mais faudrait qu'elle demande. J'irai ensuite voir le maire pour lui raconter. Mais faut qu'elle demande avant.

– Demander ? Jamais ! lui avait répondu madame Fontanier. C'est des histoires entre mon gars et moi qui n’intéressent pas les étrangers.

Alice avait insisté, en vain. Elle savait que, comme avocate, elle plaidait mal, mais pas à ce point. Le fait de n'avoir pas eu gain de cause l'avait accablée mais Léo, puis Gilles, avaient tenté tour à tour de raisonner Bernard, sans résultat. Il avait pris un air madré pour demander à Léo ce qu'il risquait. « Pas grand-chose sauf la réprobation populaire », lui avait-il répondu. Bernard avait souri puis lui avait tourné le dos sans plus de manières. Depuis, quand il la battait, il le faisait dans une pièce sans fenêtre d'où les clameurs ne filtraient pas et pour plus de sûreté, il ne la laissait sortir que lorsque les ecchymoses avaient presque disparu.

– C'est de sa faute à cette vieille bête, avait-il répliqué à Alice, un jour où il était en veine de confidences. C'est de sa faute, c'est tout ! avait-il ajouté méchamment en dérobant son regard et sans vouloir préciser quelle sorte de faute elle devait expier. Elle sait très bien de quoi je parle, allez !

En connaissant un peu mieux les mœurs, souvent emportées et rudes des gens du coin, et les litiges qui les opposaient les uns aux autres, - on n’était à Villemars, ni au paradis des utopistes Saint-Simoniens ni chez les bons sauvages de Rousseau -, Alice se rendit compte qu'un avocat à demeure ne serait pas de trop. À condition que ses services soient gratuits, car ici, même les plus riches rechignaient à payer pour des conseils ou pour une ordonnance. Pour du vent selon eux. Elle avait rendu visite aux habitants de Villemars, dans le mois qui avait suivi la démonstration aérienne de Gilles. Ils l'avaient, en général, bien accueillie et s'étaient montrés loquaces et même cancaniers. Ils se divisaient, d'eux- même, en « gros » et en « petits ». La distinction est claire et facile à comprendre, les gros possèdent des terres et les petits n'en possèdent pas, hormis l'indispensable jardin. Les gros ont des terrains dont ils sont propriétaires, quelques dizaines d'hectares en moyenne, ils louent aussi d’autres terres auprès de proches ou d’étrangers, des citadins en général. Les héritages ont réparti les sols sur une nuée de possédants. Le remembrement avait réuni les parcelles en deux ou trois grosses tenures mais n'avait pas, ou très peu, modifié cet excès de nantis. Ces derniers se faisaient tirer l’oreille pour vendre, faisant confiance, en bons paysans qu'ils étaient restés, dans les biens fonciers plutôt que dans les sicav, actions et autres fariboles bancaires.

Si les « gros » étaient moins riches en terre qu'Alice l'avait supposé, ils possédaient un matériel agricole coûteux et du dernier cri. Les plus proches habitaient dans les cinq fermes encore en activité autour de Villemars et les « petits » dans les maisons de deux ou trois pièces qui se sont agglutinées, avec le temps, de part et d’autre de la route ; la rue principale pour le facteur. À Villemars, on dit indifféremment route ou rue quand on parle de la seule voie goudronnée qui traverse le hameau. Elle ne porte pas de nom, c'est seulement la route d'Epieds à Tournoisis. Les voies adjacentes, les ouches ou chemins de terre, se déplacent au gré des remembrements et de l’humeur des propriétaires. Les « petits » étaient, pour la plupart, d'anciens domestiques de ferme, des valets et des servantes. À l’image du vieux Gustave au corps tout tordu à force d'avoir travaillé dur sans même une semaine de vacances pour permettre au corps de se reposer. Il habitait un peu à l'écart, en direction d'Epieds et sa maison menaçait ruine avec son toit percé sur lequel les poules et les oiseaux nichaient. Ou comme madame Fontanier, Maria et Joséphine, anciennes filles de ferme ou de basse-cour qui vivotaient d'une pension qui ne permettrait pas de nourrir et de pomponner un caniche à Paris.

Quelques ouvriers agricoles plus jeunes travaillaient encore chez les « gros ». C'est le cas de Louis dont le jardin fait l'admiration de tous. Ils n’étaient guère nombreux, le besoin en main d’œuvre permanente était en Beauce pratiquement nul. Les machines remplaçaient les vingt, et parfois plus, valets d’antan, sans compter l’absence du bétail en général gourmand en personnel d’entretien. On trouvait aussi deux ou trois employés tel Christian qui était aide-comptable chez un marchand de machines agricoles à Tournoisis. On ne le voyait jamais hors de chez lui, enfermé entre les quatre murs de sa maison par sa femme, une obèse déplaisante à la jactance acérée. Le jour de la visite d'Alice, c'était un samedi après-midi, la mégère l'avait maintenue à bonne distance, sur le trottoir, et lui avait accordé cinq secondes à peine d'attention. Après quoi, elle lui avait claqué sa porte au nez sans plus de salamalecs. Un couple de commerçants retirés des affaires habitait dans le milieu du hameau. Ils hébergeaient un beau-frère, ancien charron, célibataire et manchot. Ensemble, les deux hommes et la femme, allaient tous les après-midis jouer aux cartes dans l'un des deux bistrots d'Epieds. Ils avaient pour voisin un cantonnier centenaire et gâteux qui vivait seul mais que ses enfants, qui habitaient Patay, visitaient tous les jours ou presque.

Des orléanais, des fonctionnaires âgés d'une soixantaine d'années, mari et femme, avaient acheté l'ancienne école communale. Un bâtiment imposant situé au carrefour, à l'entrée de Pressailles. École désaffectée depuis vingt ans. Ils ne parlaient à personne et s'enfermaient chez eux pour se jeter sur la télévision dès qu'ils débarquaient le vendredi soir. À cause des « Chiffres et des Lettres » qu’ils ne voulaient manquer sous aucun prétexte. Depuis deux ans qu’ils séjournaient à Villemars, ils n'avaient pu se lier avec personne. Ils tinrent à Alice des propos acides et pleins de dédain sur leurs voisins et sur les Beaucerons en général qu'ils traitaient d'abrutis.

– Des ploucs incultes incapables de générosité, qui ne croient en rien d'autre que l'argent et qui méprisent ceux qui ne sont pas dans la culture. Je veux dire l’agriculture. Pas l'autre, vous pensez bien, avec des gens qui confondent Pissarro et pissotière. Ah, si nous avions su, et s'il n'y avait pas les emprunts à rembourser...

Ils invitèrent Alice et les enfants à leur rendre visite plusieurs fois mais elle préféra s'en tenir au strict bon voisinage n'ayant aucune envie de passer ses soirées à dénigrer les uns et les autres tout en devisant sur les mérites respectifs des présentateurs et animateurs de la télé. Les gosses de Villemars qui étaient nombreux encore avant la guerre au point que l'on ait jugé utile de construire une école pour eux, ne sont aujourd'hui qu'une poignée en tout. Des garçons, et une seule fille de l'âge de Mireille, qui arrivent en vélo des fermes alentour. Alice les avait aperçus, un jour de mars où elle était venue à Villemars pour régler un problème avec la mairie. Ils attendaient l’autobus qui devait les emmener dans leurs écoles respectives. Ils patientaient devant le petit calvaire, gelés, ensommeillés et tassés les uns contre les autres comme des moineaux. Elle les plaignait sincèrement de se lever si tôt et d'arriver en classe en ayant déjà effectué une heure, au moins, de route. Une raison de plus pour que les jeunes aujourd’hui délaissent la campagne, pensa-t-elle sur le moment. Mais cette réflexion s’avéra dénuée de fondement. Le terrain n’est pas cher à Villemars lui avait dit un de ses clients d’Orléans, un notaire. Aujourd’hui, sans que ce soit une marée humaine, loin de là, quelques couples avaient fait construire et les enfants comme il y a sept ans, attendaient le bus devant le petit calvaire.

Au temps où, avec ses enfants, elle venait à Villemars, deux maisons étaient fermées en attente d'un règlement de succession. Une servait de silo à Bourreux « le spéculateur », un « gros » dont la ferme était située à l’entrée du hameau en venant de Tournoisis. Il y avait deux Bourreux à Villemars, deux fermiers, deux frères qui ne se parlaient plus. Le premier, qui était doux et aimable, accusait son aîné de l'avoir spolié sur l'héritage de leur père. Le fait est que les champs du Bourreux aimable étaient gris, farineux et pleins de cailloux alors que la terre du spéculateur était brune, compacte et luisante, comme passée au cirage. Bourreux l'aimable, que l’on ne pouvait décemment qualifier de « gros », cultivait des carottes pour le compte d'un producteur de semences. Il produisait aussi du colza, que Bernard Fontanier appelait avec mépris de la « jotte », et un peu de maïs. Il était envahi tous les ans par les guêpes, que les fleurs de carottes et de colza attiraient et qui faisaient systématiquement leurs nids dans son grenier. C'est lui qui était chargé de coller sur un mur au centre du hameau, les décisions du conseil municipal où siégeait son frère, le spéculateur. Ce dernier cultivait du blé dur pour les pâtes et du blé à farine pour le pain. Il possédait une piscine bleue et blanche et ses fils paradaient sur de grosses motos.

Les « gros » cancanaient volontiers sur les autres gros mais sans jamais les nommer, se contentant de les désigner du menton, du moins dans la direction où ils habitaient. Alice devait pratiquer avec eux le jeu de « tu brûles-tu gèles » lorsqu'elle voulait savoir de qui il s'agissait. Ils ne dénonçaient personne, c'est elle qui devait trouver. Chacun des gros, vis à vis des quatre autres, avait au moins un coup tordu à se reprocher. Chez l'un, trois grands garçons plus le père, on braconnait le chevreuil depuis des années à travers tout le pays. Cela se passait la nuit, ils vendaient ensuite la viande aux restaurants étoilés du bord de Loire. On pouvait voir leur jeep les lendemains de braconnage, crottée et ensanglantée dans leur cour sur la route de Nids, en train de passer sous le jet. Avec un peu de pratique, on repérait facilement leurs traces à travers les champs qu'ils traversaient sans vergogne, même quand les cultures étaient hautes et à maturité. Rien ne les arrêtait, pas même les menaces des autres fermiers. Le droit de chasse, comme chez les seigneurs du Moyen-âge, avait pensé Alice. De temps en temps, ils distribuaient quelques cuissots pour calmer les esprits. Chez les Fraux, une ferme entre Nids et Epieds, le père, le grand-père, un des garçons et un oncle, avaient au petit matin attaqué la ferme des Barrois au fusil de chasse, carrément. C’était au lendemain de la saint Michel, il y avait de ça quinze ou vingt ans. Ils accusaient les Barrois d'avoir magouillés dans une location de terres qui leur revenait normalement et d'avoir trafiqués pour se faire attribuer des primes versées par l'État, plus conséquentes que les leurs. Il y avait eu un mort, le fils aîné des Barrois qui revenait du service militaire. Un accident de chasse, avait-on dit.

– C'est bien fait pour la gueule de mon beau-frère ! avait alors déclaré Bourreux l'aimable, le jour de l'enterrement de son neveu auquel il ne s'était pas rendu.

Les « gros » se considéraient comme des gens à part, à l'abri des gendarmes, entre les murs épais et hauts qui entouraient leur ferme. Certaines exploitations, plus isolées et éloignées que d'autres, avaient même conservé leurs échauguettes, meurtrières et tour d'angle qui dataient de l'époque où ils se protégeaient des brigands. Lesquels avaient pullulés dans le pays depuis le moyen-âge jusqu'au début du siècle. Des forteresses où, depuis toujours, les étrangers au pays n'entraient pas sans téléphoner au préalable. Ils parlaient librement de tout mais surtout du gouvernement qui les grugeait, de la politique agricole de Bruxelles et des banques qui les maintenaient dans la misère, nonobstant piscine, tennis et grosses cylindrées chez quelques-uns. Il faut bien s'amuser et se distraire. Mais jamais on ne parlait de sexe. Lorsque cela arrivait, malgré les précautions oratoires, les vieux comme les jeunes rougissaient et détournaient la conversation. On se mariait entre fermes, le sacrement, car on fréquentait l'église le dimanche matin à Epieds ou à Tournoisis, n’allait pas sans un contrat passé devant le notaire de famille qui relevait exactement les biens de chacun. « Ça n'a rien à voir avec l’amour, tout ça, ricanait Léo, la reproduction, juste la reproduction entre gros poissons ».

Chez les « petits », on parlait plus volontiers de cocuage, qui était monnaie courante et facilement pardonné, mais sans tomber dans le graveleux. Les disputes sérieuses concernaient surtout les bornages contestés, ceux des champs quand ils en possédaient, ce qui était rare, ceux des jardins et surtout des cours communes appropriées indûment par quelques-uns. Des chicanes misérables, pensait Alice en les écoutant, des querelles de poulailler mais qui, malgré tout, cimentaient la petite société. La vie de ces gens pouvait être sans mal étalée au grand jour, elle n'avait guère plus de mystère et de piment que celles des étourneaux qui traversaient la plaine en rase-mottes.

Au cours d'un précédent et décourageant après-midi de pluie, Alice avait écouté le récit de Joséphine, la sœur de Maria, sur l'essentiel de ses soixante quinze ans d'existence. On pouvait résumer sa vie en une suite monotone de journées de labeur entièrement consacrées à son patron, un fermier près de Tournoisis, chez le père d’abord puis chez le fils qui lui avait succédé. Elle avait été placée à dix ans. Mariée à dix-huit, elle avait partagé son temps entre le travail à la ferme et ses onze enfants. Et son mari quand il vivait encore. Il était mort de maladie à pas cinquante ans. Sans oublier ses propres poules et son jardin, autre forme de servitude. Elle était née à Villemars et ne l'avait jamais quitté, même pour des congés, mot dont elle ignorait le sens comme Bernard Fontanier. Elle n'avait eu pour distraction, et le dimanche exclusivement, aussi loin que remontaient ses souvenirs que la petite messe de sept heures avant d'aller soigner la volaille du patron et avant de préparer le repas dominical chez elle. Puis les vêpres l'après-midi mais seulement une fois accomplis ses ultimes travaux ménager de vaisselle et de rangement. En compagnie de quelques voisines, dont Maria et la mère Ferron, elle se rendait encore l'an dernier à pied jusqu'à l'église de Tournoisis, quatre kilomètres, quand ses jambes le lui permettaient. Maintenant Bourreux l'aimable, chez l’oncle de qui elle avait été placée dans le temps, venait la chercher en auto pour la messe.

Il lui restait deux fils, de sa nombreuse progéniture, qui lui rendaient visite, l'un après l'autre, le dimanche après-midi. L'aîné était cheminot à Fleury-les-Aubrais, l’autre était mécanicien dans un garage à Villamblain. Quatre filles habitaient vers Chartres et se souciaient assez peu de leur mère. Quant aux autres elle ne savait même plus où ils nichaient et s’ils étaient encore vivants. Les deux hommes se croisaient entre Villemars et Epieds sans jamais s'arrêter car ils étaient fâchés. Madame Fontanier en ignorait la cause, mais il y avait fort à parier que c'était pour une affaire de sous. Avant de quitter leur mère ils remplissaient le coffre de leur voiture avec les légumes et les fruits qu'elle cultivait à grande fatigue. Ils la dépouillaient aussi de ses lapins, de ses œufs et de ses poulets. Elle n'avait que ça à faire d'ailleurs, élever des poulets et jardiner, car elle ne savait pas lire et n'avait pas la télévision. Malgré la modicité d'un tel achat l'idée de lui offrir un téléviseur n'était venue à personne. « Elle a qu'à venir la regarder à la maison, » avait répondu le cheminot d'une voix bourrue à Gilles.

– Je n’en veux point, je ne saurais pas la faire marcher, avait-elle répondu à Alice

- Ils ne viendraient plus, croyez-moi, si elle ne le leur donnait pas ses légumes, commentait madame Fontanier caustique.

Joséphine possédait une santé exceptionnelle et avait mis au monde ses onze enfants sans jamais voir de médecin. Néanmoins, pendant l'hiver, elle fit une chute sans gravité. Une simple perte de connaissance dans sa cuisine. Informé par le médecin qui était venu la soigner, son fils aîné, le cheminot, vint la chercher deux jours après l'incident. Malgré ses promesses d'hébergement, il la plaça illico dans la maison de retraite de Patay. À Patay où elle s'ennuyait, elle fut malade pour de bon et mourut trois mois plus tard. Alice se souvient avec quelle célérité ces gens pour un temps réconciliés avaient vendu, pour trois fois rien, les meubles de leur mère à un brocanteur de Meung et jeté son linge et ses souvenirs personnels à la décharge. La maison de Joséphine était depuis en vente dans l'agence Prune et attendait un acheteur qui ne venait pas, effrayé par les travaux d’aménagement. Il valait mieux faire construire.

Non sans un pincement au cœur et une larme d’émotion, dans sa chambre du Relais de Saint Jacques, elle se rappelle la nuque robuste et du dos musclé d’Adrien penché sur ses livres. Elle l'avait suivi lorsqu’il s’était enfermé dans sa chambre pour faire ses devoirs. Sagement assise sur le lit du garçon elle tentait d'imaginer quelle sorte d'homme il serait plus tard. Aujourd’hui elle savait : c’était un tout jeune avocat de New York spécialisé dans le droit commercial et probablement déjà aussi roué que son père. Mais quelles nuits étaient les leurs ! débridées, sensuelles, complètement folles.

– Dis-moi des choses vulgaires à l'oreille, des grossièretés, des insultes aussi, lui avait-il demandées, une nuit après l’amour. Je veux entendre des obscénités sortir de ta bouche de princesse. Une jolie bouche qui ne semble faite que pour la plus sublime des caresses… Je voudrais mordre aussi dans ton adorable chatte, avait-il murmuré aussi entre deux baisers, et sentir ton sang envahir ma bouche.

– J'ai lu ça quelque part, dans le temps, avait-elle grogné.

– En effet, c'est l'histoire d'un nègre blanc pas mal sadique, écrite par un certain Vernon Sullivan. Mais il n’empêche, brouter ton pâturage pour un mouton comme moi, quel délice !

Et pour l'humain, s’était-elle demandé en le regardant écrire, derrière cette queue conquérante, qu'en est-il ? C’est un brillant élève, intelligent et bosseur. Il débat sans complexes de beaucoup de choses, en particulier de politique et d'art sur un pied d'égalité avec Dominique, Léo ou Gilles. Il défend ses convictions avec âpreté et savoir-faire. Sans compter cette sorte d'épanouissement viril dû à mes petites leçons particulières. Si particulières… Que de mentors pour ce jeune homme ! Etait-il, de ce fait, mieux armé que d'autres ? Elle pensait que oui, au vu des critiques qu'il formulait et des idées qu'il défendait. Qu'il soit généreux et idéaliste ou au contraire égoïste et les pieds sur terre lui importait peu. Aucune qualité, comme aucun défaut particulier, n'était un garant de bonheur ou de réussite, sauf peut-être de posséder un caractère optimiste et entreprenant. Ce qui était son cas. Ce qu'elle souhaitait, c'est qu'il sache trier et choisir à bon escient parmi les messages de toutes sortes, politiques ou autres, et pas seulement en rapport avec son travail futur, qui ne manqueront pas de le submerger plus tard. Ce qu'elle lui donnait au lit, et ce qu'elle acceptait de lui, avait cessé de la tracasser. Peut-être parce qu'elle s'est habituée à cette situation. Trop vite, estimait-elle alors, mais le mal est fait. Pis, elle était surprise de découvrir qu'elle l'aimait comme l'on aime son homme, comme elle aimait Léo, Gilles et à une moindre hauteur Dominique.

Dès qu'il se couchait près d'elle c'était le compagnon qu'elle chérissait, dès qu'il se levait, elle ne voyait alors que son beau-fils. Cette situation ambigüe mais si bien comprise, oserait-elle la vivre avec un autre galopin tout aussi jeune ? Qui pouvait le prévoir ; mais elle ne ferait rien, jamais, pour la provoquer. Et Frédéric ? Elle espérait pour lui qu’une conjoncture semblable se présenterait le moment venu. Mais toute cette liberté offerte par notre manière de vivre risquait de devenir explosive dans un futur proche. Il suffisait d'observer de quelle manière désinvolte les adultes se mettent en ménage, puis se quittent après avoir fait un ou plusieurs enfants que l'on se répartissait. Quand ce ne sont pas des accouplements, il n’y a pas d’autres mots, destinés à constituer un échantillonnage qui épate la galerie. Un jaune, un noir, un blanc, un bronzé etc. Ou cette jeune femme qui, sous un vague prétexte d’ethnologie et d’étude, est allée se faire engrosser par un indien d’Amazonie. Pour prouver quoi, qu’il baisait comme un Parisien ? Comment ne pas supposer que dans ce "turn-over" des mâles et des femelles, un fils un jour ne couche avec sa mère et lui fasse même un enfant. Le nom de famille ? Combien d'homonymes ! Combien de Mohamed ! Le double nom lui paraissait plus efficace… Foutu crétin d'Oedipe qui transforma, à force d'ignorance, un fait divers en tragédie… Ce que ce charlatan de Freud avait converti en catastrophe mondiale.

Ce jour- là, tandis que la pluie tombait, elle avait souhaité à Frédéric de vivre la même chose qu’Adrien. Ce n’était qu’un vœu de sa part, mais Dieu écouterait-il d’une oreille complaisante cette sorte de requête, surtout venant d’une pécheresse comme elle. Mais qui n’a jamais péché lui jette la première pierre. Tient c’est drôle, s’était-elle dit, la lapidation existait donc chez les Juifs au temps de Jésus… Elle avait fini par s'habituer, ou tout au moins avait fini par ne plus s'inquiéter, lorsque les cris grossiers et lamentables traversaient son sommeil, parfois une ou deux fois par nuit. Si, celui ou celle qui les pousse, homme, femme ou animal, avait voulu lui faire du mal, il ou elle, l’aurait fait depuis longtemps, s’était-elle dit. Et pourquoi lui vouloir du mal ? Au hurlement rauque et rageur des premiers jours avaient succédé toute une gamme de glapissements de hauteurs variées. C'étaient tantôt une plainte sourde, pas toujours très distincte qui se faufilait dans la maison, tantôt une sorte d'appel guttural et bref. Un appel de mâle en direction de sa femelle, supposait Adrien. Il pensait même que l'on s'adressait à elle, mais pourquoi à elle ? Et dans une langue ô combien primitive. Celle des sauvages ? Du Yéti ?

– Et pourquoi pas d’un martien ou d’un extra terrestre, avait avancé Mireille. Un être qui se cacherait dans la terre. Comme on dit que se cachent les faunes, les trolls ou les lutins.

Comme aux premiers jours, les cris semblaient provenir de nulle part. Tantôt on croyait l’intrus proche de la maison, voire même dans la maison, tantôt on le supposait loin dans la campagne, au milieu des labours, vers Nids peut-être ou vers Pressailles.

– C’est peut-être un primitif qui se cache sous terre, un homme de Cro-Magnon ou un Néandertalien, le dernier, imaginait Adrien. Ou un être malfaisant et dangereux, un cannibale ou un tueur que la communauté de Villemars, la confrérie secrète « du blé et du maïs », après un verdict a enfermé dans un souterrain. Tel le Masque de fer dans son cachot. Ou encore un individu monstrueux, un Eléphant Man, qui se terre et qui pleure. Ou encore un enfant loup… Il faudra surveiller tout le monde et repérer ceux qui vont le nourrir. Bourreux le spéculateur ? Le gros con de Fontanier dont c’est certainement le cousin ? Ou Louis, Texier, Christian ou l’autre Bourreux… Pourquoi pas une femme, Maria ou la mère Fontanier… On dit aussi que certaines femmes ont des pouvoirs de séduction et disposent de sortilèges. Il se tourna vers Alice, on dit aussi qu’elles sont capables de communiquer avec les morts. Elles peuvent les réveiller et en faire des zombies, parfois même sans qu’elles s’en rendent compte.

– Adrien tu lis trop, répondit doucement Alice, et tu effraies ton frère et ta sœur.

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