Les yeux verts

Jean-Bernard Papi · Chapitre 12 sur 15

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Les yeux verts

Alice voulut s'informer sur les bêtes errantes,…

15

 

Alice voulut s'informer sur les bêtes errantes, les monstres carnassiers capables aujourd'hui encore de terroriser les campagnes. Après tout, si elle devait enquêter sur ces hurlements, autant commencer par là. Elle le fit auprès d'un ancien camarade d'enfance devenu chercheur au Muséum d'Histoire naturelle de Paris. Lequel, pendant son récit, eut toutes les peines du monde à garder son sérieux. Les particularités affichées par cette nouvelle bête du Gévaudan lui paraissaient totalement extravagantes, et même désopilantes.

–Y a-t-il des dégâts, des animaux dévorés dans les fermes des alentours ?

– Non, répondit Alice, mais elle peut se contenter de dévorer des animaux sauvages.

– Trouve-t-on alors des animaux sauvages en partie dévorés dans les environs ? En quantité, et à l'exception des proies habituelles des renards, blaireaux etc. Proies faciles à identifier par un chasseur normalement doué. Non ? Alors c'est une grille mal lubrifiée qui grince sous le vent, un vent coulis qui fait vibrer une anche naturelle, une machine mal arrimée, une girouette, un farceur…

Alice se dit que le farceur n'est pas celui qu'on pense et remercia courtoisement ce savant trop préoccupé par ses fiches et ses statistiques. Néanmoins, le samedi suivant de retour à Villemars, dès le premier cri au milieu de la nuit, elle sortit dans la cour pour tenter de surprendre le fameux farceur. En pure perte ; Adrien n'eut pas plus de chance lorsqu’il joua au Peau-rouge jusqu'à l'aube, cavalant de cachette en cachette entre la cour et le jardin. Ils firent aussi le tour de tout ce qui pouvait pivoter ou riper en grinçant, dans et hors de la maison, sans rien trouver de probant.

– L'animal, ou le bouffon, ou encore la grille malicieuse, pousse son cri depuis les enfers, conclut Alice, mi-figue mi-raisin. Mireille a raison, c’est probablement un braillard de lutin qui vit sous terre a qui on fait des misères.

– Ouais, murmura Adrien, c’est ça, ou peut-être autre chose.

Un vendredi soir de mars, presque de printemps, Gilles rentra de sa énième mission et retrouva sa place près d'Alice. Il ramenait du Tchad des descentes de lit en peaux de zèbres, des cornes de buffles porte-manteau et d'énormes poufs en cuir de chameaux. Tout un fourbi africain, laid et encombrant qui puait la ménagerie qu’Alice s'empressa d'éparpiller jusque dans la remise et la grange. Il ramenait aussi plusieurs paupières de gazelle séchées, encore souples et armées de leurs longs cils. Il prétendait que les indigènes les glissaient sur leur pénis au moment de l'amour. L'effet des cils était, parait-il, inoubliable et dévastateur.

– Ils l’utilisent à la place du préservatif ? demanda Adrien.

Cette nuit-là, sachant Adrien à deux pas de sa chambre, Alice eut préféré être égorgée plutôt que de hurler de plaisir. Elle cacha son visage dans l'oreiller pour étouffer ses gémissements quand Gilles expérimenta la paupière de gazelle. Ils entendirent, quelques minutes plus tard, l'Être, puisqu'il fallait bien lui donner un nom, devenu fou furieux pousser un hurlement qui résonna distinctement autour et dans la maison comme un cri de rage et de désespoir.

– Qu'est-ce que c'est que ça ? demanda Gilles en sautant du lit.

– Un chien, un Yéti ou autre chose qu'il faudra bien un jour déloger, répondit Alice d'une voix dolente. Ça dure depuis des mois.

Il se précipita vers la fenêtre et l'ouvrit. La nuit était épaisse traversée de ce perpétuel vent d'ouest qui agitait les branches du noyer sur un ciel sans étoiles. Ils crurent pourtant voir une ombre massive qui rasait un mur. Ce fut si fugace qu'il pouvait s'agir d'un branchage ou de l'un de ces sacs de plastique utilisés pour le transport des engrais que les paysans abandonnent parfois au bord des champs. Ou tout autre chose encore, poussée par le vent.

– Hurle-t-il comme ça toutes les nuits quand vous êtes à Villemars ?

– Presque, répondit-elle sans plus de précision.

Gilles s'habilla rapidement et se retrouva dehors en moins d'une minute. L'habitude, avec les alertes et les manœuvres, de quitter son lit et d'enfiler ses vêtements en chronométrant son temps. Il était également entraîné à la vision de nuit, vol nocturne oblige. Dans l'obscurité, il distinguait presque comme en plein jour les aspérités et les obstacles de la cour. Il en fit le tour au pas de course en suivant les murs, puis explora le jardin et les noisetiers et enfin revint bredouille sous la fenêtre d'Alice qui l'attendait. Il la prévint qu'il allait patrouiller un peu plus loin. Il gagna la route. Le froid nocturne était encore vif et, malgré qu'il soit en tennis, le crissement de sa marche rompant le silence profond de la campagne, s'entendait clairement dans l'air glacé. Je vais le faire fuir à faire un tel barouf, se dit-il en s'efforçant d'avoir le pied plus léger. Malgré qu'il ne sache pas ce qu'il cherchait, il jetait de fréquents regards autour de lui, essayant de repérer un chien errant, tout en n'étant pas sûr non plus qu'il s'agisse d'un chien. Le cri était si étrange, si étonnant, que ce pouvait être n'importe quoi, y compris un humain. Ou une machine en cours de fonctionnement quelque part, sous ou sur terre. Peut-être une de ces pompes immergées qui servent à propulser l’eau d’arrosage dans les champs. Les paysans en ont installé un peu partout. Et qui se mettrait en route intempestivement au milieu de la nuit en faisant un boucan pareil ? Allons donc. Il écarta de la main l’hypothèse. Une porte claqua et une lumière brilla chez les Fontanier. Bernard apparut devant sa porte, en charentaises et tête nue, vêtu tout de même de son pantalon et de quelques-uns de ses pull-overs multicolores. Il sursauta en découvrant Gilles à son côté.

– Bon Diou, vous m'avez fait peur à vous promener silencieux comme un diable dans la nuit, lui dit-il d'une voix altérée par la surprise et la frousse.

– Tu n'as rien vu, un animal ou quelqu'un de bizarre sur la route ?

– Non ma foi. Je dormais. C'est sûr que quelque chose m'a réveillé, sinon je ne serais pas sorti pour pisser à deux heures du matin, mais je ne me souviens plus quoi. C'est peut-être bien vous qui marchiez en pleine nuit comme un revenant ! Ou quelqu’un de la maison. La mère qui rêve des fois et qui crie.

– En tout cas si je le trouve, ce fantôme errant et hurleur, je peux te certifier qu'il ou elle, homme ou bête, passera un sale quart d'heure.

– Un fantôme ? Parlez pas de ça ! Fontanier se signa plusieurs fois. Des fantômes y en a plein la plaine qui galopent des fois la nuit avec des chaînes aux pieds, des fantômes de pendus, ou des bagnards morts de fatigue quand la chiourme de Paris ne passait pas loin…

Gilles haussa les épaules. Il continua de marcher jusqu'au bout du hameau puis revint par l'arrière des maisons, en suivant les chemins de terre en direction de Nids. Il vit que la lumière était de nouveau éteinte dans la maison des Fontanier. Une poule caqueta, brièvement. Elle rêve, pensa Gilles, aux fantômes de cet idiot de Fontanier. Son envie de pisser ne me parait pas catholique, plutôt bizarre. Un chien se mit à aboyer. Un bref et authentique aboiement qui provenait d’une ferme proche. Il ne pouvait aller plus loin sans risquer d'avoir à traverser un labour, entreprise risquée sans bottes dans cette terre épaisse et détrempée où l'on s'enlisait jusqu'à mi-mollets. À un croisement, il tourna à gauche, prit en courant un petit chemin durci par le froid qui le ramenait vers Alice. La fenêtre de sa chambre était éclairée et il la vit, à peine couverte d'un tee-shirt, qui se penchait et scrutait la nuit. Il imagina ses seins fermes et ronds, tièdes et si doux au toucher, pesant sur le coton du tee-shirt, ses petites fesses tendues. Il se sentit soudainement tout gonflé de désir et d'amour pour cette jeune femme si belle qui paraissait dans ses bras si aimante et éprise. Cette femme qui cette nuit guettait son retour comme une épouse inquiète derrière ses carreaux.

Une fois couché, il resta éveillé un long moment, dans l'espoir d'entendre de nouveau le cri. Alice s'était rendormie. Il se tourna vers elle pour la regarder. Il se demanda soudain ce qu'il adviendrait de lui si elle décidait de reprendre sa liberté. Leur différence d'âge était importante, plus d'une dizaine d'années mais pas suffisante pour créer un obstacle. Il lui avait proposé le mariage et elle avait refusé. « J'en sors, avait-elle répondu sèchement, et j'ai mes enfants à élever ; eux d'abord ». Il la savait volontaire et inflexible sous sa douceur apparente et n'avait pas insisté. Il savait aussi que ce n'était pas un parangon de vertu. Dominique, Léo et d’autres avaient partagé ou partageaient encore son lit. Cela donne à réfléchir quand, comme les marins, qui sont comme l'on sait depuis Pagnol, des cocus de première, on passe plus de la moitié de son temps à voyager.

– Un gars comme toi, lui avait-elle dit une fois, doit avoir une femme dans chaque escale. Je suis simplement celle de Villemars.

– Tu me donnes une paupière ? demanda Adrien au cours du petit déjeuner.

Gilles ne se fit pas prier et lui tendit l'objet.

– Pour plus tard, quand tu seras avec ta petite amie, dit-il dans un sourire.

Alice se sentit rougir et crut déceler de l'ironie derrière cette phrase anodine. Gilles pouvait très bien avoir deviné l'identité de la petite amie en question, bien qu'elle ne vît pas trop comment et à partir de quoi. Adrien à ce sujet était très conscient d'avoir à tenir sa langue, et ses mains, quoi qu'il arrive. Il se taisait par amour, par respect pour elle et pour toutes autres sortes de raisons, dont l'honneur. Elle envisagea à l’instant de tout avouer à Gilles, de se confesser sur-le-champ, de faire un grand déballage de ses turpitudes. Ça lui vint d’un coup, brutal comme une envie de vomir. Mais pour quoi faire se reprit-elle ? Pour lui demander son avis ! Son avis ? Pourquoi pas sa clémence, ou son pardon ? N'est-elle pas libre de ses actes ; solliciter un avis c'est s'en remettre à un autre qui décidera pour vous. Elle risquait aussi de le choquer et de le perdre. Elle se souvint alors de la mère Fontanier. « Jamais, avait-elle dit, jamais un étranger ne fourrera son nez dans nos affaires, à mon gars et à moi ». « Pas de bonheur sans souffrance préalable », affirmait l'abbé Pottier, quand elle allait au catéchisme. Et bien, elle l'avait, sa souffrance, puisque qu’elle se sentait très, très tourmentée. Mais pas au point, cependant, d'en faire un drame ou une maladie. Ou une confession publique genre autocritique stalinienne. Elle se dit aussi que tout cela lui apparaîtra de peu d'importance dans dix ou vingt ans.

Et c’était bien le cas aujourd’hui. Dans sa chambre du Relais de Saint-Jacques elle regrettait même d’en avoir fait si peu ; elle n’avait pas assez profité d’Adrien. Elle ne lui avait pas tout donné. Alice ne se confia donc pas à Gilles et Adrien l'en dissuada un peu plus tard.

– On ne peut pas tout dire à tout le monde, argumenta-t-il froidement à moins de vouloir se lier pour la vie, ce qui n’est pas ton cas. Et encore ! Combien de jeunes mariées ferment leur bec sur leur passé, définitivement. Rends-toi compte, si l'on savait tout sur chacun, la vie serait un enfer. La sincérité, c'est une friandise pour les vieux, très vieux amoureux. Quand rien ne peut plus bouleverser l'ordre des choses.

– C’est l’avis de quel philosophe ?

- Ce n'est pas d’un philosophe. C'est né de mes cogitations solitaires, ma...ma petite mère.

Ils décidèrent de fêter avec éclat les dix huit ans d’Adrien. Ce dernier aurait préféré réunir seulement quelques intimes, mais il s'était rangé à l'opinion d'Alice qui voulait marquer le coup et faire une vraie fête. Célébrer en même temps l'arrivée réelle du printemps, pendre la crémaillère à Villemars et rompre avec le cours habituel et, il faut bien le dire, très monotone des jours. Dominique, Gilles, Léo ainsi que plusieurs copains du lycée d’Adrien avaient été invités mais il n'avait pas trouvé plus de deux copines assez téméraires pour faire de l'auto-stop jusqu'à Villemars. Il l'avait déploré devant Léo qui s'étonnait qu'il y ait si peu de demoiselles. Il s'agissait, en fait, des petites amies de deux de ses invités. Elles s'appelaient Laetitia et Jacinthe, étaient gentilles et sans chichi, raisonnables et posées comme des ménagères de feuilleton télévisé et partant plutôt dépourvues de fantaisie. Adrien admit devant Léo, qui l'interrogeait en aparté, que les filles l'intimidaient et qu’il n’avait aucun flirt en cours. Léo, qui se considérait un peu comme son tuteur et qui ne lui ménageait pas ses conseils, ce jour-là, probablement effrayé par l’ampleur du sujet, n'insista pas et tourna les talons.

– Ton beau-fils n'a pas l'air d'être trop dégourdi avec les nanas, crut-il bon de révéler à Alice, c'est inquiétant ça. Moi, à son âge c’était autre chose, rien ne me résistait les jeunes, les vieilles…

La jeune femme le rassura du mieux qu'elle put en lui affirmant que de son point de vue, ce n'était pas bien grave et qu’il trouverait la femme de ses rêves tôt ou tard. C'étaient les vacances de Pâques. On s'installa donc dans des réjouissances qui devaient durer une semaine entière. En vertu de l'imprévisible météo qui régnait dans le coin, il faisait déjà chaud et sec pour la saison. Dans la journée on vivait dehors et la nuit on s'entassait à cinq par chambre, y compris dans celle d'Alice qui en profita pour soumettre tout le monde à une chasteté forcée. Léo, qui avait deviné en Gilles un prétendant bien en cour et qui connaissait les penchants de Dominique, se tint en retrait en s'attribuant le rôle du vieil ami de la famille un peu moralisateur et discret. En hôte bien heureux d'avoir eu en son temps les faveurs de l'hôtesse et n'en demandant pas plus. Gilles ne se formalisa pas non plus de dormir sur un matelas à même le sol en compagnie de Frédéric et de n'échanger avec Alice que des baisers amicaux. Il n'avait pas non plus un tempérament à compliquer les choses et elle l'avait amené facilement à se montrer réservé par mille câlineries.

– Et puis, je fais ce que je veux ! lui avait-elle signifié fermement et tendrement un soir qu’ils se promenaient tous les deux dans le bosquet de sapins proche. Elle avait répété l’injonction à Dominique, laquelle avait ployé l'échine avec une larme au coin des paupières. Et cela avait été tout. Adrien pour sa part n'avait eu besoin d'aucun ordre, il était le fils de famille et avait ses copains qui partageaient sa chambre, ses disques, ses bandes dessinées, ses CD et ses livres. La musique et le tumulte allaient bon train et l'on dansait dans le séjour. Ce n'était pas les cavaliers qui manquaient à la maîtresse de maison.

On se couchait après d’interminables conversations autour de la cheminée et les Parisiens se réveillaient, pas toujours de bonne humeur, selon les caprices du coq des Fontanier et les roucoulements amoureux des tourterelles. On faisait des barbecues dans la cour, loin de l'ombre froide du noyer et du vent, sous une pergola de canisses hâtivement installée et l'on y déjeunait sur une table de tréteaux et de planches recouverte de ce qui avait été jadis un drap brodé. Les narcisses, les lilas et les tulipes du jardin, embellissaient toutes les pièces. On dévorait aussi les premiers radis et les fèves crues que Bernard Fontanier apportait fièrement, par cageots entiers. On parlait de tout, d'amour, de musique, de sports, de voyages, on parlait surtout de l'avenir des jeunes gens présents. Avenir qu’il revenait à Laetitia, et à ses Tarots de Marseille, de définir. Elle tirait les cartes et lisait l’avenir avec l’assurance d’une voyante chevronnée et le jargon d’une pythie. Ses interprétations étaient si curieuses qu'elles provoquaient de franches rigolades avant de recevoir d'innombrables commentaires et exégèses à table. On rivalisait d'imagination et d’humour. En particulier à propos de cet homme brun censé vouloir la perte d’Alice. On s’essaya à deviner : Léo ? Gilles ? Bernard Fontanier était blond à l’origine. Un voisin ? En fin de compte on désigna son ex mari. Jusqu’à ce qu’elle reçoive de Jean une lettre des plus aimables et un chèque destiné à Adrien pour son anniversaire.

– Adrien a de la chance, murmura l'un de ses copains, tout en aidant Alice à ranger la vaisselle. Il est doué et beau garçon et vous êtes si belle et si jeune. Vous paraissez si heureux ensemble que l'on dirait des fiancés...

– C'est d'être toujours ensemble, justement, qui nous rend heureux, répondit Alice évasive. Et puis je suis comme sa mère et une mère est heureuse lorsque ses enfants sont heureux… Mince, si ce gamin s’est rendu compte de ça, pensa-t-elle atterrée, c’est que je vais à la catastrophe ! On ne porte pourtant pas ça sur notre visage ? Flattée malgré tout, elle fit un crochet par la salle de bains pour se recoiffer, se remaquiller, et reprendre pied. Ce jugement sur le fond la rassurait malgré tout, les goûts d’Adrien, son idéal féminin, étaient finalement ceux de tous les garçons de son âge.

Les deux filles, de leur côté, l’avaient élue pin-up de l’année. Elles buvaient ses paroles et copiaient jusqu'à son maquillage. Alice, qui habituellement lorsqu'elle était à Villemars, se maquillait peu et se coiffait sans afféterie se prit au jeu et se mit à leur donner, en aparté, des leçons de féminité. L’art de plaire, « J’ai été mariée les filles, et je sais de quoi je parle », figurait au cœur de causeries qui avaient lieu les trois quarts du temps dans la salle de bains d’Alice. Au grand dam de Dominique dont l’expérience vis-à-vis des hommes était nulle. Mais question maquillage, et même féminité, elle pouvait également leur en apprendre. C’était aussi une occasion de les draguer sans se cacher, avec des minauderies, des câlineries et des frôlements qui les faisaient sourire et allumaient dans leur œil une étincelle de curiosité. Durant ce temps de paix et de joie les hurlements ne se firent pas entendre, comme si celui ou celle qui les lançait avait choisi de ne pas troubler les festivités. À moins qu'il, ou elle, exerçât maintenant ses talents ailleurs. Ce qui n'empêchait pas Gilles qui avait l'ouïe exercée, de détecter durant la nuit des bruits furtifs qui l’intriguaient, comme des chocs ou des craquements dans le grenier et dans les murs.

– C'est une vieille bicoque qui travaille, raisonnait Alice, ce sont peut-être aussi les rats ou les oiseaux de nuit qui nous rendent visite. Nous sommes à la campagne...

– Peut-être, mais je n’aime pas beaucoup les mystères, surtout ceux qui cachent peut-être un danger.

Bernard Fontanier, éperonné par la curiosité et contraint par des récoltes potagères plus abondantes que prévues, leur rendait de fréquentes visites, chargé de cageots ou de ces paniers en bois qu’il confectionnait lui-même. Il en profitait pour boire un verre de vin à la santé de tout le monde quelle que soit l’heure. « Sans vous déranger, madame Alice » insistait-il en lorgnant la bouteille. S’il avait besoin de prendre les ordres d’Alice sur les semis qu'il était urgent de faire à cause des lunes, il s’arrangeait pour l’entraîner dans le jardin. Il pouvait alors la lorgner à sa guise, « de l'air d'un renard affamé guignant une poule » disait-elle. Sans qu’il soit gêné par le regard des autres. Car dans son dos, et il s’en doutait d’instinct, les jeunes gens faisaient leurs griffes sur la couenne de ce vieux bison. Ils se moquaient presque ouvertement de lui, de son parler bredouillant, de son allure pataude et de ses manières rustiques. Il n'avait pas quitté ses gilets de laine malgré la douceur de l'air et portait toujours ses bottes de caoutchouc. Son béret, de plus en plus verdâtre, laissait passer l’air par une multitude de trous comme s'il avait été traversé par une volée de plombs. Il avait encore grossi et poussait devant lui une bedaine énorme qui débordait largement du pantalon tout en repoussant ses gilets vers le haut. « Une outre gonflée de vin », ironisait Adrien.

– Le pinard ? Ouais, c'est bien ça qui l’engraisse ! avait confirmé laconiquement sa mère lorsqu’Alice était allée chercher des œufs.

Depuis quelque temps, son attitude, cette façon silencieuse et cauteleuse de s'approcher au plus près d’elle, n’inspirait plus confiance à Alice. Il était résolu à lui sauter dessus à la première occasion, estimait-elle. Parfois elle le découvrait juste derrière elle respirant fort. Ou bien il surgissait sous son nez ce qui la faisait sursauter et lui tirait un cri de surprise. Dans les premiers temps de son installation à Villemars les yeux de Bernard ne lui paraissaient pas inamicaux, au contraire. Mais, depuis quelque temps, depuis Noël croyait-elle, ils devenaient subitement fixes, parcourus d’éclairs de méchanceté et de convoitise. Le même regard qu'il avait eu un matin d'hiver en observant Adrien. En fait, il la regardait comme la regarderait un mari trompé.

– Comment ne pas être en rogne quand on est comme lui con et moche et que l'on côtoie toute la journée une femme belle comme toi ? Plaisantait Léo. Peut-être nous en veut-il pour ce que nous représentons d'inaccessible. Et puis, même au cœur du Sahara, il se trouvera toujours deux bédouins pour venir nous observer en douce et sur les deux, un qui nous considérera comme ses ennemis. L'hospitalité, pfft ! Les Corses sont hospitaliers disait-on jadis, aujourd'hui ils vous chassent de leur île à coup d'explosif !

– C’est surtout un ivrogne qui a l’ivresse méchante, analysait Dominique, donc potentiellement dangereuse.

– Peut-être, mais il ne fera rien tant que je serai là, disait Gilles.

On ne le voyait pourtant jamais ivre, mais plutôt entre deux vins. On savait aussi qu’il cognait sur sa mère de plus en plus souvent. « Quand il est soûl, il ne sait plus ce qu'il fait. Il pourrait même me tuer » avait-elle reconnu sans pour autant s’en émouvoir. Malgré cela, il continuait à travailler pour les uns et les autres, de-ci, de-là, à vendre ses légumes et à entretenir le jardin d'Alice avec assez souvent des sillons en zigzagues, avec ou sans son motoculteur. Léo, pendant les discutions, prétendait que le vin faisait partie du folklore rural depuis le fond des âges. La dope du paysan en quelque sorte, et que rien ne se concluait, même aujourd'hui, sans un verre de vin.

– On boit dans nos campagnes parce qu'on y travaille dur, affirmait-il du ton convaincu que prennent les profanes pour parler de ce qu'ils ignorent.

Le lendemain du dimanche de Pâques, André Texier, le propriétaire des champs qui jouxtent la ferme d’Alice, arrêta son tracteur devant le porche et comme il le faisait de temps en temps, entra dans la cour pour saluer la compagnie. Il s’apprêtait à passer les rouleaux dans son champ pour écraser les mottes après le labourage. Il s’agissait d’une douzaine d’énormes tubes d'acier enchaînés les uns aux autres et attelés derrière son gigantesque tracteur. Texier était aussi l’incendiaire qui, l’an passé, avait fait brûler le chaume jusqu'à enfumer la maison d’Alice et sa propriétaire. Venu s’excuser, ils avaient sympathisé. Il possédait l’une de ces fermes isolées, bâties comme des fortins, entre Nids et Villemars. Il était proche de la retraite mais aucun de ses deux fils ne voulait prendre la ferme après lui et cela le tracassait au point d’alimenter régulièrement ses conversations. Comme il était encore tôt pour l’apéritif, il but une tasse de café dans la cuisine en compagnie de Léo et de Gilles. De fil en aiguille, on en vint à évoquer la période d'avant la dernière guerre, époque de tous les changements en Beauce. André Texier ne l'avait connue que par ouï dire, étant trop jeune, mais cette époque le passionnait.

– Je me demande à quoi pouvait ressembler Villemars en ce temps-là ? dit Alice.

– Il ressemblait à tous les autres villages de cette époque, lui répondit Texier. Il y avait du monde dans les fermes, une douzaine, si ce n’est plus, de valets et de domestiques. Principalement à cause des animaux qu’il fallait soigner et à l’habitude que nous avions alors de vivre en autarcie en produisant l’essentiel de nos besoins. Songez, les Texier étaient fermiers depuis sept générations et cela va s’arrêter avec moi. Malheureusement, les jeunes ne veulent plus vivre la vie de leurs ancêtres, trop dure à leurs yeux. Chez mes parents, on employait dix gars et cinq ou six filles. Et des fermes comme la nôtre il y en avait deux ou trois fois plus qu’aujourd’hui. C’étaient des jeunes, des filles et des garçons vigoureux, pour la plupart célibataires. Pour qu’ils puissent se distraire il y avait cinq bistrots, pas moins, rien que dans Villemars. Cinq marchands de vin, car on n'y vendait que du vin rouge et du vin blanc. Du vin ordinaire bien entendu, une piquette acide et imbuvable pour nos gosiers d'aujourd'hui. Dans l’arrière cour de ces marchands de vin, le dimanche, on jouait aux cartes, aux quilles ou au palet. On dansait dans une grange arrangée pour le bal. Car la danse permettait aux garçons et aux filles de se rencontrer, de flirter et plus.

On faisait aussi des gueuletons pour un oui ou pour un non, pour les semailles ou les récoltes, pour les batteries et les fêtes paroissiales, les mariages, les naissances etc. Repas qui se terminaient par des danses, une fois épuisé le répertoire de chansons et de monologues des conteurs, en patois, qui faisaient se tordre de rire les convives. Les hameaux, en ce temps et pas seulement Villemars, explosaient de vie et de gaité. Celui qui avait un petit talent de société, chanteur, musicien ou conteur était toujours invité. Il était considéré comme une star, un vrai comédien en raison de son talent à amuser la galerie. À la veille de la guerre, la seconde, chez les Texier, nous possédions largement plus qu’aujourd’hui. J’ai l’inventaire à la maison. Imaginez : quarante vaches, douze chevaux, quatre cochons, six chèvres, vingt moutons et de la volaille plein la basse-cour, pintades, poules, oies et même paons. En matériel, nous avions une dizaine de charrettes et tombereaux. Plus un cabriolet pour les visites des maîtres chez l’un et l’autre et deux chars à banc pour emmener ces dames à la messe. Ajoutez douze machines agricoles diverses pour soixante-dix hectares de bonne terre à cultiver. Sans oublier le moulin à farine et le four à pain. Nous avions dans notre cour le plus gros tas de fumier des environs. Tous ces animaux, les poules, les lapins et surtout les cochons mangeaient nos restes et nous ne produisions pas le centième des déchets que nous produisons aujourd’hui.

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