Les yeux verts

Jean-Bernard Papi · Chapitre 4 sur 15

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Les yeux verts

À la sortie de Tournoisis, perdue dans…

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À la sortie de Tournoisis, perdue dans ses pensées, Alice ne fit pas attention aux panneaux indicateurs. Machinalement, elle contourna une vieille église grise, un peu de guingois et cabossée par l’âge. Elle se retrouva, passé les deux ou trois dernières masures ensevelies sous le lierre, sur un chemin étroit mal carrossé et à peine bitumé, guère plus large que sa voiture. Interloquée par cette situation inattendue, elle arrêta son moteur et descendit. Ce fut comme si elle venait de prendre pied dans la vieille campagne, celle des cartes postales d'avant la dernière guerre. Et même en deçà. Le quadrillage coloré des champs, dans toutes les nuances de vert et de jaune, s’étalait sous ses yeux, somptueux et démesuré. Pour elle un monde nouveau et inconnu. Le charabia marxiste sur le rôle éducatif et anoblissant du travail de la terre, sur l'irremplaçable sol nourricier, remonta à sa mémoire, séquelles des cours de Mironneau. C’était, écrivait-il, le train éternel et généreux des saisons, la nature domestiquée par la peine qui rendra à l’homme sa bonté naturelle. Et patin couffin.

Finie la route nationale et son escorte de platanes. Finis les villages claquemurés, les rues tristes aux boutiques à vendre, les façades noircies par les gaz d'échappement. La Beauce, jusqu’alors cachée par un enchevêtrement d’habitations et d’industries, venait d’entrer en scène. Sans haies pour casser le regard, les blés, les maïs et les orges s’étalaient sur la plaine, plate et égale comme un marbre d’ajusteur. Vide d'hommes, aussi tranquille et sereine que le ciel lisse dépourvu de nuage qui la coiffait jusqu’à une lointaine ligne d’horizon. À partir du chemin, et dès le bord, les blés frémissaient et claquaient au soleil comme un étendard, bousculés par un vent qui sautait d'est en ouest avec l'inconstance d'un oiseau ou d’un essaim de moucherons.

Elle emprisonna un épi entre ses doigts et serra jusqu'à ce qu'il s'égrène. Puis, penaude devant cette semence tiède qui coulait dans sa main, elle dispersa les grains d'un geste ample. Une perdrix grise à quelques pas pointa son bec, prudente comme un piéton parisien à un carrefour. Devant Alice qui la regardait vaguement apeurée, elle hésita puis choisit de s’envoler comme si de rien n’était. Histoire de montrer qu’ici elle était chez elle. Des villages se détachaient sur la ligne circulaire de l'horizon, silhouettes minuscules et clochers acérés crevant le ciel d’un bleu hypnotique que l’on sentait chargé d’énergie comme une pile. Son attention dérapa et chancela. Après avoir respiré dans Paris l’air empoussiéré, cet air trop pur, cet oxygène fabriqué par l’énorme usine végétale, la saoulait.

Elle ferma les yeux, écouta cet océan qui froufroutait comme un taffetas. Des odeurs fortes lui parvenaient. Rien à voir avec celles pourrissantes de la Sologne marécageuse. Ce que charriait cet air, c’étaient les multiples puanteurs du fumier qui années après années depuis des millénaires, enrichissait encore cette terre. Elle savait qu’il n’y avait plus un seul troupeau en Beauce, une première depuis cinq mille ans. Parmi toutes ces odeurs déplacées par le vent, des parfums d'orage et de silex prisonniers des épis montèrent vers elle, comme un encens.

Elle se secoua, se dit qu'elle en faisait trop, qu'elle magnifiait ces champs avec l'ingénuité d'une parisienne devant le premier pommier venu. Elle se dit aussi que cette plaine n'avait d'autre fonction que de faire de l'argent. Que le blé, le maïs ou l’orge sont des produits de consommation comme les autres. Qu’ils sont arrosés de pesticides, d'engrais et d'herbicides, qu’ils sont barbouillés du gazole des tracteurs. Que les champs sont maculés par les poussières d'Orléans proche, et même par celles de Paris. Qu'importe. Elle se récita les vers de Péguy, l'orléanais. Des vers bien drus que sa mère lui avait fait apprendre par cœur quand elle était gamine, quatrain après quatrain. Ils revenaient à sa mémoire d'eux-mêmes, comme arrivés à destination.

"Etoile de la mer voici la lourde nappe

Et la profonde houle et l'océan des blés

Et la mouvante écume et nos greniers comblés… »

Du calme Alice, se dit-elle. Elle était à la recherche de la Sologne et pas d’un paradis pour babas-cool. Partie à la conquête de son Eldorado, un enchantement façon Merlin l’avait fait passer de la route civilisée à cette nature brute, voilà tout. Il fallait maintenant revenir sur la route, faire marche en arrière et dénouer cet enchantement. Elle cueillit un bleuet au bord du chemin. Bleuet porte-bonheur et garant d’un heureux voyage qu’elle glissa entre ses seins. Assise dans son auto, son regard dépassait à peine les blés qui effleuraient et heurtaient la carrosserie. Elle roula lentement vers un espace plus large qui lui permette de manœuvrer. Par-dessus tout, elle craignait qu'une bestiole, n'importe laquelle pouvait être assez sotte pour le faire, se précipite sous ses roues.

Elle arriva ainsi à un petit carrefour où la chaussée étroite et rectiligne croisait à angle droit un chemin de caillasses, tout aussi rectiligne. Elle imagina ces deux traits poudreux, cette croix vue du ciel, telles les sculptures de Nazca. Mais la Beauce est un lieu d'ordre, tracé au cordeau comme un potager, sans haies ni barrières, elle n’a rien d’un plateau perdu dédié à des dieux farfelus. Un chevreuil au galop traversa un champ et se réfugia dans l’abri d’une poignée d'arbres, sapins, chênes et bouleaux au beau milieu de la plaine. Un abri entretenu et voulu par les chasseurs du coin, apprendra-telle plus tard, qui entretenaient cette faune pour avoir le plaisir de l’abattre. Dramaturgie qui ne figure pas dans les vers de Péguy.

Un petit calvaire, avec un socle de pierre tavelé de mousse et une croix en fonte peinte au minium, dominait le carrefour du haut de son mètre cinquante. Un brin de buis se desséchait entre les branches de la croix et faisait comme une ombrelle au petit Christ en croix qui semblait surveiller les cultures du coin de l’œil. Un panneau bleu-charrette, indiquait qu'à gauche on allait à Nids, dix maisons roulées en boule vers l'est, mais qu'en continuant tout droit, on aboutirait à Villemars. Elle s’interrogea sur ce nom, peut-être un lieu consacré au dieu Mars. Dieu de la guerre mais aussi protecteur de la végétation, dieu du réveil de la force et de la vigueur dans l’homme et la nature ? Plus prosaïquement ce qui reste de la villa d'un Marsius, soldat-vétéran romain, récompensé par une part de terre conquise, ses fondus, après vingt-cinq ans de service ? En tous cas, un lieu perdu, bien oublié et abandonné des hommes En décidant d’aller vers Villemars elle allait chambouler le destin de ceux qui allaient l’approcher.

Un petit tracteur Renault rouge, sans cabine, venant de Nids arriva à sa hauteur. Le conducteur, basané et frisé comme un Romain, après avoir ralenti examina Alice d’un œil brun et chaud et lui demanda si elle était en panne. Après sa réponse négative, il la salua d'un hochement de tête, lui souhaita bon voyage et poursuivit son chemin. Elle accompagna des yeux ce beau centurion dans sa salopette grise maculée de cambouis et de terre. Un second calvaire au centre d’un carrefour, avec le même brin de buis et le même petit Christ, marquait l'entrée de Villemars. De part et d’autre de la route qui se continuait vers Epieds-en-Beauce, alternaient les jardins, aux clôtures chargées de liserons et les façades grises, sans fioritures, percées de rares et étroites fenêtres. Les maisons uniformément basses, dépourvues d’étage, étaient coiffées de toits pentus d’ardoises envahis de mousse. Aucun clocher, aucun grand arbre ne crevait la rectitude des toits. Derrière cet unique alignement d’habitations recommençaient les blés. Elle s’arrêta au carrefour pour consulter sa carte.

Une fois le moteur coupé, ce fut le silence absolu. Silence inquiétant qui la rendait mal à l’aise et s’ajoutait à la canicule réverbérée par les murs alentour qui lui chauffaient le corps comme la sole d’un four. Elle regarda sa montre : arrêtée sur midi. Un cadeau de Jean qu’elle avait oublié de remonter. Elle jeta un regard circulaire à la recherche d’un être vivant qui puisse la renseigner. Rien, personne. En face d’elle, de l’autre côté de la route, un muret haut d’un mètre cernait une vaste cour. Au fond de cette cour la masse épaisse et solide d'un bâtiment était en partie cachée par le feuillage sombre d'un énorme noyer. La demeure d’une Belle au bois dormant. Alice replia sa carte, Villemars n'y figurait pas. Simple oubli des cartographes ou monde inconnu ? Etait-elle entrée dans le pays de l’autre Alice ? Elle eut un sourire, voilà qui plairait à Adrien assoiffé de mystère.

Les habitants doivent faire la sieste, se dit-elle, ce qui prouve leur bon sens. Il faut être inconsciente, pour crapahuter comme elle par trente-cinq degrés au soleil. Sa carte à la main, elle traversa la route en direction de la ferme et de son noyer avec l’intention au moins de demander à boire. Elle franchit un porche qui ne possédait plus que la moitié gauche d’une grille calée au sol par un gros moellon. L'autre moitié, à cause d'un gond arraché, était adossée contre le muret. La structure en fer forgé datait d'un bon siècle, un magnifique travail de forgeron, apprécia-t-elle. Plusieurs vagues de tourterelles s'envolèrent à grand fracas lorsqu’elle traversa la vaste cour. Une cour où pourraient aisément se garer une douzaine de camions de déménagement. Elle se réfugia sous le noyer lequel enveloppait de son ombre froide la partie réservée au logis prolongée par un long bâtiment rectiligne comme une barre d’HLM. De solides planches étaient clouées en travers des contrevents. Les portails, tous élégamment voûtés et suffisamment larges et hauts pour que passent tombereaux et charrettes, étaient cadenassés. Elle devina une grange probable avant la maison d’habitation, puis une étable, peut-être juste après une remise dans laquelle les brancards d'une carriole hauts levés lançaient comme un appel à l’aide.

La façade du logis haute et large, crépie au sable d’Etampes d’une vague couleur ocre, et ses six fenêtres, représentait tout comme la taille de l’étable et des greniers l’un des signes de richesse du propriétaire. Comme jadis la hauteur du tas de fumier. Le toit de vieilles ardoises, barbu par endroits d’herbes et de mousses, coupé par une haute cheminée, était pentu comme une pyramide égyptienne. Deux lucarnes obstruées par une porte de bois cadenassée permettaient d'accéder aux greniers où jadis s’entassaient les récoltes. Trois larges marches de pierre, profondément creusées en leur milieu, encadrée par deux énormes racloirs scellés dans le mur, rehaussaient l’entrée de l’habitation. Ce qui restait de la margelle d'un puits à demi-encastré dans la façade, disparaissait sous le lierre. C’est vraiment, se dit-elle, le château de la Belle au bois dormant et ce n’est pas ici que l’on me désaltèrera. La ferme était à vendre, c'est ce que l'on pouvait lire sur un écriteau à l'en-tête d'une agence immobilière d'Orléans. La Beauce est peut-être singulière se dit-elle, mais elle est surtout misanthrope et peu accueillante au visiteur assoiffé. Certes, les bisons et les hordes de chevaux sauvages ne la parcourent plus mais enfin c’est un pays sans âme, sans vie… Il faudrait avoir le tempérament de Charles de Foucault pour venir s'enterrer dans ce trou. Et que faire de tous ces bâtiments ? Un hôtel ? Un gîte rural ?

À l’instant d’ouvrir sa portière, il lui sembla entrevoir, derrière l'angle d'un mur, une face lunaire et des yeux ronds sous un béret qui l'observaient. Une apparition vite évaporée dans le flamboiement du soleil. Le fantôme de Villemars ? Elle traversa le village à petite vitesse, contournant les nids de poule. Les cours toutes vastes et en retrait de la route, étaient nettes et comme balayées. Des œillets, des bégonias et des marguerites, s’épanouissaient dans les bassins de pierre qui servaient autrefois d'abreuvoirs. Elle chercha la place publique, le champ de foire, la promenade, un lieu de rencontre ou une boutique, un café voire un dépôt de pain, mais elle ne vit rien de tel. Une mare, à sec, délimitée par un mur de briquettes brunâtres pouvait prétendre au titre de centre du hameau. Pas gai ce coin, se dit-elle ça ressemble un peu à une cité ouvrière. Pourtant ce n'est pas laid. Austère mais pas laid. Et quel calme !

Figée dans le soleil, une vieille toute tordue, les épaules couvertes d'un fichu noir se tenait devant sa porte de jardin. Elle regarda passer l’auto avec l’œil méfiant d’un pygmée en face d’un prédicateur. Que de témoignage de sympathie ! Alice lui fit quand même un petit signe de la main que l’autre ne parut pas remarquer. Une chèvre poussa un bref béguètement qui s'effilocha derrière les toits et une poule quelque part lui répondit. Bon, il y a tout de même de la vie, il n’y a pas que des momies, conclut Alice en accélérant. Dans les champs de nouveau visibles, et à bonne distance les unes des autres, de grosses fermes cernées de hauts murs comme des forteresses, languissaient sous le soleil.

– Trêve de vagabondage, grogna-t-elle en montant les vitesses, il faut que je sois à Romorantin avant six heures ce soir, je boirai plus loin dans un bar. Romorantin, la petite Rome de François 1er qui voulait y faire bâtir un château de rêve par Léonard de Vinci. Malheureusement la malaria empêcha les travaux. C’est marqué sur mon guide touristique. La malaria en Sologne ! Et un château à cet endroit, quelle idée baroque !

L’Agence Immobilière Solognote, établie sur l’une des rues qui bordent la place principale de Romorantin, était encore ouverte lorsqu’elle rangea sa voiture le long du trottoir. À l’intérieur, avachi dans un fauteuil pivotant et sous la brise d’un puissant ventilateur de plafond, un gros moustachu, s'épongeait le visage avec un mouchoir à carreaux. Après les présentations, car elle avait téléphoné pour prendre rendez-vous, il la fit asseoir.

– On trouve, madame, bien entendu ! Des demeures exceptionnelles avec des colombages, un étang, un petit bois ! Il n'y a que ça par ici, des petits bois et des étangs. Il étala des photographies, des plans, compulsa des fiches, lut des descriptifs, s’épongea derechef le cou et lança des chiffres. Demain je vous ferai visiter. Vous n'aurez que l'embarras du choix. À neuf heures du matin. Ici, à l'agence ? Parfait.

Le lendemain à neuf heures sonnantes, Alice se gara devant l'agence encore fermée. Après avoir dînée la veille, à l’hôtel Bon-Repos, d'un poulet basquaise caoutchouteux et de légumes en bouillie à force d’être recuits, elle avait découvert que sa chambre hébergeait déjà plusieurs tribus de moustiques. En outre elle donnait sur une rue où roulaient sans interruption tous les camions de la région. La malaria sous sa forme moderne !

– Les militaires font des manœuvres dans le secteur, avait avoué l’hôtelier penaud. Et hélas ! Ils le font tôt.

Comble de malchance, ses règles, qu'elle n'attendait pas avant quatre jours, étaient arrivées dans la nuit. Et par-dessus le marché le moustachu de l’agence avait oublié de se réveiller ! Elle soupira, irritée. Elle admettait à la rigueur de mal dîner et de mal dormir, ce sont les aléas du voyage, mais pas d'attendre ce gros connard désinvolte. Lequel l'obligeait à ronger son frein dans une auto dont le pavillon était maintenant suffisamment chaud pour que l'on y fasse cuire un œuf. Il me met en condition ce sournois, pensa-t-elle. Une dinde de Parisienne, pensez, c’est facile à plumer. Pendant ce temps le libraire et le pharmacien, de chaque côté de l'agence, se saluaient et commentaient les informations du matin en déroulant leurs stores de toile. Elle brancha la radio pour apprendre que le président remaniait son gouvernement. Puis elle découvrit un fond de poche de bonbons à la menthe qui avaient échappé à la gourmandise de Mireille et de Frédéric.

Vers dix heures, le moustachu déboucha d'un pas tranquille d'une rue adjacente. Dès qu'il aperçut Alice recroquevillée dans son auto, il se mit à trotter en agitant son mouchoir à carreaux comme un éventail. Il s'excusa d'une voix d'asthmatique. Une demi-heure encore s’écoula en appels téléphoniques, puis, comme à regret, il prit un trousseau de clés dans un tiroir et invita sa cliente à s’installer dans la voiture de l'agence. En fait de pimpantes fermettes à colombages, ce furent de sordides masures qu'Alice visita en s'enfonçant jusqu'aux chevilles dans des gravats et des détritus peu ragoûtants. Les sentiers qu'ils empruntèrent, défoncés d'ornières, se perdaient dans des champs de topinambours ou zigzaguaient entre des haies d'arbustes rabougris avant d'aboutir, les trois quarts du temps, devant une bicoque délabrée et cernée d'orties. Partout, les étangs, les mares, les moindres taillis étaient entourés de barbelés. Les panneaux "Propriété privée" se succédaient tous les vingt mètres en affichant bien en vue les arrêtés préfectoraux et municipaux qui les autorisaient à accaparer bois et marécages. Aussi accueillant qu’un terrain vague quelque part dans une banlieue pourrie, sur lequel camperait une bande de Romanichels.

– Excellent pour la chasse et quel bon air pour les enfants ! dégoisait son cicérone qui semblait se délecter de ce paysage revêche.

À six heures du soir, il se déclara épuisé. « Sur les rotules », gémissait cet homme en la regardant de biais. Un regard rusé de maquignon qui pressent que vous êtes mûre pour confondre une bourrique quadragénaire avec un cheval de course. De retour dans son officine, installé dans son fauteuil pivotant et respirant fort par le nez, il écouta les remarques de sa cliente en se faisant la tête du mari à qui l’épouse demanderait de peindre le salon alors qu'il vient de terminer de le tapisser. Alice n'avait pas l'embarras du choix promis. Une seule maison réunissait à peu près ses aspirations mais le prix en était celui d'un château en Touraine. Le vendeur en s'épongeant le cou de son mouchoir, préparait déjà le compromis de vente.

– Vous verrez, presque pas de frais. Habitable tout de suite, la ville à deux pas. Très recherché par les Parisiens, vendable plus tard comme des petits pains. Et les bois, vous avez vu les bois ? Et l'étang ? Comme dans vos rêves !

La ville était à dix kilomètres et les bois, des sapins froids comme le Grand-nord, barraient l'horizon aussitôt sorti du minuscule jardin. Quant à l'étang, c'est un marécage qui appartient à un paysan lointain « qui vous le vendra, pour presque rien, j'en mets ma main à couper ! » affirmait le vendeur.

– Et demain ?

– Demain ? Impossible ! Un chantier à surveiller. Revenez dans huit jours, j'aurai des rentrées ! Une maison du 17éme siècle au bord de la Sauldre, en parfait état, avec un verger sur l'arrière et une façade à colombages typiques. Un héritage bradé pour une bouchée de pain, tout à fait ce que vous recherchez. Je suis pris jusqu'à mardi… De la promotion, une résidence tout-confort à l'ouest de Romorantin, pour les militaires de l'entrepôt. Des gens paisibles et laborieux quand ils ne font pas de manœuvres. Ça ne vous intéresse pas ? Non ? Bon, tant pis.

Agent immobilier ça ! se dit Alice. Mon cul ! Agent immobile oui !

– Il fait bon se loger en Sologne mais avoir son héritage en Beauce, dégoisa l’hôtelier alors qu'elle lui contait sa journée devant un verre moitié glaçons, moitié Martini.

La Beauce ? Villemars, la ferme, mais oui ! Elle se souvint du nom de l'agence : « Prune et Successeurs », à Orléans. Demain matin elle téléphonera, pour au moins en connaître le prix. Elle verra alors si elle doit poursuivre ses recherches en Sologne. Le lendemain à neuf heures l'Agence Prune lui répondit avec la voix légère et musicale d'une femme. Le prix réclamé pour la ferme en Beauce était la moitié de celui de la bicoque de Romorantin.

– On peut visiter ? demanda Alice.

– Quand vous voudrez. Bien entendu, il faudra moderniser l'intérieur. Il y a un grand jardin. Les murs, les huisseries et les toits, ainsi que les portails, il y a beaucoup de dépendances, sont solides et en bon état…

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5

 

Adrien est dans sa chambre, à Lyon. Il est en vacances chez ses grands

parents maternels, et il lit. Par la fenêtre on voit le Rhône et la Saône s’unir. La famille de sa défunte mère habite près de Notre-Dame de Fourvière dans une maison de quatre étages, vieille de plusieurs siècles. Sa chambre est tout en haut, au quatrième, presque sous les toits. Sous les toits logent aussi les domestiques. La cuisinière, une cambodgienne, est plutôt jolie. Il lui donne la trentaine bien qu’il soit difficile de lui donner un âge précis. Elle est mince et bien faite même si ses seins ne sont guère plus gros que des demi-citrons. Elle s’appelle Lita. La femme de chambre, Zora, une maghrébine laide et sentimentale le chouchoute, elle prétend qu’elle l’a connu tout petit.

Souvent elle lui parle de sa mère. Au bout de deux phrases elle se met à pleurer. Elle lui dit qu’elle ne peut pas s’en empêcher, qu’Hélène, sa mère, était une femme extraordinaire. Elle dit aussi que Dieu en la rappelant auprès d’elle ne s’est pas montré des plus justes et qu’à tout prendre Alice ne lui arrive pas à la cheville. Quant à Jean mieux vaut ne pas en parler. Mais c’est un homme et les hommes, même s’ils ne valent pas la corde pour les pendre, sont les protégés de Dieu etc. Ces pleurnicheries énervent le jeune homme et font rire Lita. Adrien aime le rire de Lita, un rire de jeune fille. Elle a dans ces moments une façon de le regarder qui le fait frissonner. Son regard est comme une invitation, une sorte d’encouragement à s’approcher d’elle. Mais Adrien n’ose pas, elle l’intimide. Il vit son adolescence comme un monceau de chaînes qui l’enserrent et dont il ne parvient pas à se libérer.

Le matin, au petit déjeuner, quand Lita lui verse son chocolat elle se place tout près de lui et il respire son parfum, un parfum piquant et léger. Parfois elle s’appuie contre lui du buste ou de la hanche. Il n’ose pas bouger, même si un seul mouvement accentuerait cette pression délicieuse. Il se concentre alors sur la sensation de cette chair souple, sein et cuisse, appuyée contre sa propre chair. Lita a eu des malheurs, raconte Zora. Elle tenait un petit magasin exotique dans le vieux Lyon et un jour son mari s’est enfui avec la caisse. Elle ne l’a plus jamais revu.

Adrien écoute. Il aime entendre parler de Lita, même par Zora. Il s’efforce chaque jour et même la nuit, de retrouver le contact de la hanche de Lita. Il aimerait se coller contre elle et déshabiller ce corps qu’il trouve fragile et plus délicat qu’une orchidée. Il voudrait découvrir enfin le secret de cette femme, un condensé à ses yeux de toutes les femmes. Il veut savoir ce qui provoque l’envie de les aimer et pourquoi cela agit si fortement et si exclusivement à la manière d’une goutte de colle sur du papier. De tout le corps de Lita, ce sont les fesses qui attirent son regard comme le péché attirait Adam. Quand il est seul avec elle, il la suit des yeux, il sent que cela amuse la jeune femme. Elle traîne plus que nécessaire autour de lui, elle a toujours quelque chose à ramasser par terre et sa croupe se tend vers lui. Le matin ses cheveux sont dénoués mais quand elle fait le service dans la salle à manger ses cheveux sont attachés en chignon et son visage est impénétrable. Elle ne fait pas plus de cas de lui que de son grand-père ou de sa grand-mère. Adrien pense alors que les minauderies de Lita, ses provocations quand ils sont seuls, sont une manière « cambodgienne » de se moquer de lui.

Son grand-père est un ancien officier général de l’armée de terre qui a combattu en Indochine – il dit toujours Indochine- après avoir commandé entre autres un régiment de blindés qui fut longtemps basé à Angoulême. C’est là qu’il a rencontré celle qui allait devenir sa grand-mère. Il a terminé sa carrière au ministère à Paris, chef du bureau chargé des matériels. Sa famille était très riche et depuis sa retraite il fait fructifier les bons du trésor et les biens immobiliers qu’elle lui a laissés. C’étaient des négociants en passementerie qui traitaient avec l’Italie, l’Espagne et l’Amérique et qui s’étaient si rapidement enrichis qu’on les disait, avant qu’ils ne meurent, propriétaire de presque tout un quartier de Lyon autour de la rue Childebert. Adrien ne cherche pas à en savoir plus, il ne s’intéresse pas à l’argent. Il a de nombreux cousins et cousines, tous plus âgés que lui qui eux s’intéressent aux affaires familiales. Il a ses études à terminer, pour être avocat comme son père ou pilote d’avion, ou cascadeur ou autre chose.

Son grand-père raconte toujours avec beaucoup d’humour ses souvenirs militaires en particuliers les mésaventures d’un engin amphibie, un poseur de pont, qui refusait toujours de fonctionner et qui même faillit causer plusieurs fois la mort de son équipage. Ce bidule était ensorcelé. Il avait le don de tomber en panne là où le danger était le plus grand. Ce machin aurait dû aller rapidement à la casse mais celui qui s’en occupait s’entêtait, persuadé de l’utilité future de cette machine rebelle.

– Un jour on est venu annoncer que ça y était, raconte-t-il, que l’engin était au point et que l’on pouvait commencer les essais d’homologation. Nous nous sommes tous retrouvés sur le lieu des essais persuadés que c’était l’affaire d’un après-midi en comptant large. Hélas ! Rien à faire pour qu’il démarre. Alors nous avons cassé la croûte puisque c’était prévu. Puis nous avons dansé sur le pré, comme au temps de la cour de Louis XIV puisque la musique du régiment s’était déplacée. Je suppose que cette musique devait saluer l’entrée dans l’eau du poseur de pont et sa sortie indemne. J’ai invité à danser la femme de celui qui commandait les essais, il me devait bien ça. Sa mécanique avait coûté une fortune à l’Etat et il était trop tard pour reculer. On parviendra quand même à terminer les essais mais l’engin restera à l’état de prototype. On ne pouvait trouver plus contrasté que cette femme et son mari. L’attelage d’une biche et d’un sanglier. Elle était née et avait vécu toute sa jeunesse à Angoulême, comme ta grand-mère. Une beauté ! Et quelle danseuse ! Je me serais bien enfermé huit jours avec elle dans le poseur de pont, avait-il chuchoté pendant que la grand-mère était occupée à la cuisine. Appréciation crue qui avait épaté le jeune homme.

Sa grand-mère est pieuse, bigote et grande admiratrice de François Mauriac. C’est la sévérité incarnée, pas question d’aller le soir au cinéma seul et encore moins de se promener dans Lyon après dîner, même dans le quartier. Il lui arrive, lorsqu’il s’est levé tôt, de l’accompagner à la messe de neuf heures à Fourvière. Il s’ennuie dans l’église remplie à peine d’une quinzaine de fidèles, tous et toutes de l’âge de sa grand-mère. Louez le Seigneur ! chantonne le prêtre tourné vers ses fidèles.

– Demande à grand-père de louer le Seigneur pour quelques jours, lui avait-il chuchoté un matin. Et si c’est super, dis-lui de l’acheter. On dira au pape que nous l’entretiendrons comme la prunelle de nos yeux.

La grand-mère lui avait décoché un coup de coude dans le foie qui l’avait à moitié asphyxié. Mais elle avait beaucoup ri. Tout au début de ses vacances, le deuxième ou le troisième jour, pendant l’élévation il avait croisé le regard d’une fille de son âge qui accompagnait comme lui une vieille personne. C’était une jolie brune au regard perçant et directe qui lui avait d’autorité fait baisser les yeux. Il avait compris, en la voyant enfouir son visage dans son livre de chants, qu’elle riait et se moquait de lui. À table, peut-être pour lui faire plaisir, sa grand-mère avait dit quelques mots sur les parents de cette fille brune. Ils habitaient deux rues plus loin. En passant par les traboules, ces passages sous les immeubles, il lui faudrait trois minutes pour arriver devant chez elle. Il s’y rendra plusieurs fois sans jamais l’apercevoir, même à une fenêtre. Elle ne revint pas non plus à la messe de neuf heures. Il supposa qu’elle avait quitté la ville. Lita le consola de ce petit chagrin d’amour en gazouillant d’invraisemblables histoires de suicides d’amoureux depuis les ponts sur le Rhône.

La jeune fille, tout bonnement était partie en vacances chez ses grands-parents, dans un village où avait eu lieu un massacre d’otages durant la dernière guerre. Lita l’apprendra en faisant ses courses et en discutant ici et là. Adrien poussé par la curiosité s’était lancé dans une recherche effrénée sur les villages martyrs. Ce qui l’avait mené à peu de choses, même en utilisant les moyens de la bibliothèque municipale. Il en profita pour se documenter sur l’essentiel du sexe, sa pratique et ses vertus. Il parvint même à glisser entre deux bouquins d’histoire quelques livres plus osés achetés dans une librairie de livres d’occasion, place Bellecourt. Mais tout ça c’était de la volupté sur papier et même si toute une collection de Play-boy et de Penthouse lui passa entre les mains, il brûlait d’en savoir plus. La masturbation n’était qu’un mauvais exutoire. À chaque fois il se maudissait d’y avoir recours car il pensait que cela lui enlevait des forces et usait son énergie. Il retardait tant qu’il le pouvait le moment où, n’y tenant plus, il glisserait sa main dans son pantalon de pyjama, mais plus il retardait, moins vite il trouvait le sommeil. Il multipliait les obstacles, prenait un livre, buvait verre d’eau sur verre d’eau, jusqu’au moment où il cédait au plaisir. Il se demandait si de pervers au départ il n’était pas devenu sadique à son corps défendant.

Et comment expliquer toutes ces taches qui raidissaient son pyjama ? Par des rêves mal maîtrisés ? Alice s’en contentait, sa grand-mère aussi. Zora quand elle changeait les draps marmonnait dans sa langue et évoquait les mânes d’Hélène. Le pire c’est que l’envie lui venait seulement lorsqu’il s’allongeait et qu’il fermait les yeux. Il avait essayé dans la journée, au-dessus de la cuvette des WC mais rien à faire, l’endroit ne l’inspirait pas et il avait peur d’être surpris. Souvent il s’était demandé comment les adultes s’étaient sortis de ce mauvais pas. Aucuns mémoires d’anciens branleurs, même repentis, n’étaient disponibles sur les rayons de son libraire. Dans cette librairie il se fit un copain prénommé Ghislain d’un an son aîné. Pour le 14 juillet, il y eut un grand feu d’artifice et ses grands parents consentirent à le laisser sortir. Il avait un peu d’argent, une somme à peine écornée par ses achats de livres. Il rejoignit donc Ghislain avec trois cents francs enfoncés au fond d’une poche qu’il couvrait de son poing de peur des pickpockets. Sans se soucier des fusées qui éclataient au-dessus de leur tête, ils partirent à la recherche des putes.

D’après Ghislain, elles devaient œuvrer pas loin du port, au-delà du pont Lafayette, là où les hôtels miteux sont légion. Il ne se trompait pas. Après une heure de marche, ils en virent deux sur une placette, une blonde et une rousse qui bavardaient sous un lampadaire. Adrien choisit la rousse et Ghislain partit avec la blonde. De près cette rousse faisait mémère mais c’était une femme. Il ne discuta pas le prix, il avait suffisamment dans sa poche. Il fallut payer l’hôtel et louer des serviettes, une location qui l’intrigua. Il n’était pas venu pour prendre une douche. Il faillit le déclarer au portier qui baillait d’ennui derrière son comptoir. Il s’était habillé « vieux », chemise et cravate, plus une veste ce qui avait étonné sa grand-mère.

– En juillet, tu t’habilles comme pour un 11 novembre ?

– Le soir est frais et il y a les satanés brouillards lyonnais, avait-il répondu.

Une fois dans la chambre et sous l’éclairage brutal du lavabo la femme, qui se lavait alors sur son bidet, eut un sursaut de surprise et d’inquiétude en le découvrant dans la lumière.

– Tu n’es pas majeur toi ? Quel âge as-tu ?

– Juste dix-neuf ans, mentit Adrien en rougissant. Il défit sa cravate sous l’effet d’une bouffée de chaleur. Ça commence bien, se dit-il. Il regarda du côté de la porte.

– J’ai un fils de ton âge, bougonna la femme et je n’aimerais pas qu’il aille aux putes.

Désarçonné par l’accueil, il n’eut plus envie de faire l’amour. Il examina d’un œil critique les gros seins, le ventre rebondi, les joues couperosées et la tignasse trop teinte. Il sortit la poignée de billets qu’il écrasait dans sa poche et les posa sur le lit. Sans un mot il prit la porte laissant la femme éberluée. En descendant l’escalier il se demanda si Ghislain avait eu plus de chance que lui. Sur la placette, il le vit qui fumait une cigarette.

– Alors ? lui demanda Ghislain.

– Bof !

Il quittera Lyon pour Nice patrie de la famille de son père, vers la fin du mois de juillet avec un regret au cœur, celui de ne pas avoir été plus hardi avec Lita. Mais quel scandale si elle avait été froissée par ses avances, forcément maladroites et si elle s’était plainte auprès du grand-père. Il n’osait imaginer la suite. À Nice il fut hébergé chez une sœur de son père. Le dimanche, les deux sœurs et les deux frères de Jean se réunissaient dans un restaurant de la côte, environnés d’une épouvantable marmaille. La discussion après repas portait invariablement sur Alice qui n’avait pas réussie à rendre heureux leur aîné. Ce qui l’exaspérait et l’obligeait à prendre fait et cause pour la jeune femme à qui il écrivait chaque semaine, commençant toujours sa lettre par un « Très chère Alice » cérémonieux. Il se sentait chez eux comme un esquimau obligé de vivre au Sahara et partagea ses journées entre le cinéma et la plage. Il croisa des putes fort belles, des poules de luxe comme disait son oncle Hervé, mais s’en tint à distance parce qu’il savait maintenant que ce n’était pas auprès d’elles qu’il apprendrait l’essentiel du bonheur. Il draguera quelques jolies gamines qui fonceront dans la nasse comme des goujons. Elles avaient pour elles la fraîcheur, la grâce et une grande curiosité. Parce qu’il avait embrassé l’une d’elles, il crut, à la fin de ses vacances, avoir fait un pas significatif dans la connaissance de l’amour.

Ainsi finit par oublier totalement Lita.

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