Les yeux verts

Jean-Bernard Papi · Chapitre 10 sur 15

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Les yeux verts

Le lendemain, au réveil, il ne parvint…

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Le lendemain, au réveil, il ne parvint à se souvenir que du quart, à peine, des évènements de la nuit. Il se souvint seulement qu'Alice s'était laissé aller en arrière en soupirant lorsqu’après de lentes, très lentes pérégrinations, la main avait enfin atteint son but. Il avait voulu à ce moment-là la retirer, apeuré par ces humeurs qui semblaient se déverser comme d'une plaie brûlante. C'est alors que la main de la jeune femme était venue couvrir la sienne pour le guider. Il savait ensuite qu'il avait exploré, visité ce corps de velours et de soie. Il savait qu'elle lui avait parlé, d'un chuchotement d'amoureuse, lui fermant la bouche de la paume lorsque le désir montait de son sexe d'homme jusqu'à le faire gémir. Il ne fallait pas réveiller le frère et la sœur.

Lorsque les émissions de la télé cessèrent, elle se rendit brutalement compte des extravagances qu'ils avaient commises. Elle aperçut Adrien, étendu à son côté, rouge, effaré et brûlant de fièvre qui claquait des dents et paraissait ne plus savoir où il était. Elle savait pertinemment ce qu'ils avaient fait et ne se cacha pas les plaisirs qu'elle en avait tirés. Plaisirs dus en grande partie à la singularité de la situation et à cette main qui l'avait mis hors d'elle et jeté dans une sorte d'inconscience. Elle savait aussi que le pauvre garçon n'était pas allé plus loin que les caresses qu'elle lui avait permises et que son corps n'avait pas eu sa part. Elle aperçut une bosse éloquente sous son pyjama et sourit.

– Tant pis, mon petit vieux, lui souffla-t-elle dans l'oreille. Ta curiosité d'accord, ta faim non.

Adrien l'embrassa sur la joue en balbutiant des excuses et courut se réfugier dans sa chambre. Alice porta Mireille puis Frédéric dans leurs lits. Lorsqu'elle se glissa dans ses draps, le corps apaisé et fatigué, elle entendit la bête hurler, deux fois de suite et si tristement qu’elle eut envie de pleurer. Et comme par le passé cela se rapprocha jusqu'à résonner dans la maison. Trop épuisée pour avoir peur, elle chercha une fois de plus une explication logique à ces manifestations. Elle pensa à des eaux violentes et souterraines, à des animaux emportés qui se débattaient dans des cataractes. Elle se promit de faire boucher les galeries si elle venait à les découvrir. Puis elle s’endormit.

Que faire maintenant ? se demanda-t-elle le lendemain matin, au moment de quitter sa chambre. Elle pensait à Adrien bien sûr et réfléchissait à l’attitude qu’il convenait d’adopter. Elle avait repoussé sa décision jusqu’au dernier moment et à court d’idées elle se laissa tomber sur une chaise devant sa coiffeuse, les bras ballants. Il faut lui dire de tout oublier, mais ce ne sera pas facile de le convaincre. Comment m’y prendre. Me montrer autoritaire ? « Une fois suffit, on ne recommencera plus ! Promets-le-moi ! » Jouer les copines ? Essayer l’indifférence ? Me montrer maternelle ? « Mon cher petit, ce n’est pas sérieux… » En bas Frédéric et Mireille découvraient leurs cadeaux avec des exclamations de joie. Elle se brossa longuement les cheveux et se maquilla un peu les lèvres pour se donner le temps de trouver une réponse adéquate.

– Joyeux Noël, dit une voix dans son dos qui la fit sursauter. Adrien était entré sans frapper et l'embrassait chastement sur la joue. Je ne me souviens pas trop bien de ce que nous avons fait hier au soir, continua-t-il avec désinvolture, mais, ce dont je me souviens était éblouissant, fantastique, super. Mon plus beau souvenir.

Il avait à peine dormi et avait beaucoup réfléchi, tentant de déterminer, lui aussi, quelle attitude prendre face à cette situation extraordinaire. Le plus simple lui avait-il semblé, était d'agir comme un homme blasé et d'aborder le problème de front. À la manière directe qu'aurait adopté Bruce Willis, ou Clint Eastwood, un truc dans le genre : « Salut baby, on s’est payé une sacrée tranche hier au soir, ouais ! » On pouvait nuancer et être moins abrupte mais surtout il ne fallait pas reculer, ou faire comme si rien ne s’était passé voire même laisser l’initiative à Alice. C’était le meilleur moyen de perdre ce qu’il avait conquis.

Alice avait rougi. Elle balbutia : « Il ne faut pas recommencer, c'est... Elle cherchait ses mots. C'est contraire à la loi. » finit-elle par dire piteusement. Le visage d’Adrien s'était assombri. Il ne s’attendait pas à voir la Loi se dresser entre eux. Elle le pria de descendre en le poussant gentiment vers la porte. Elle avait retrouvé son sang froid et reprenait le dessus.

– Tu as un cadeau en bas, mon garçon, dit-elle d’un ton ironique. Comme pour lui faire comprendre qu’il avait encore l’âge de croire au père Noël.

– Je ne veux rien ! Aucun cadeau ! Sauf ça, se rebiffa-t-il. Et, avant qu'elle puisse réagir, il écarta des deux mains le peignoir d'Alice qui en resta stupide et pétrifiée. Puis il lui pétrit gentiment un sein et tourna les talons en souriant d’aise. C’était lui maintenant le patron. Ouais !

À midi, ils firent un repas de fête et Adrien, c’était nouveau, fit le service. Il jouait au célibataire recevant chez lui sa copine et quelques amis. Elle haussa les épaules mais se promit cependant de le ramener sur terre et de le sermonner, plus tard. Surtout, elle ne voulait pas qu'il s'arroge des droits sur elle. Mais pour l’instant elle n’avait pas encore les yeux en face des trous. Et elle avait perdu la première bataille.

– Des droits, j'en ai autant que les autres hommes, que Gilles ou que Léo, lui répondit-il fermement alors qu'ils étaient seuls. Comme eux je veux te conserver, et t’aimer tout mon saoul. Quand j'étais petit, je disais partout que je voulais me marier avec toi. Aujourd'hui, je le veux plus que jamais. Pas me marier, mais enfin... Là-dessus, il prit dignement la porte pour rejoindre Mireille et Frédéric qui jouaient au ping-pong dans un petit coin dégagé de la grange.

Alice en resta pantoise. Elle récoltait ce qu'elle avait semé. À cause de sa foutue sensualité, elle était maintenant dans le pétrin. Pourtant, tout bien réfléchi, la situation n'avait rien de calamiteuse, le bateau ne sombrait pas et nulle vie n'était menacée. Elle n'avait de comptes à rendre à personne, sauf à sa conscience qui lui parut, depuis la veille, singulièrement silencieuse et ratatinée dans son coin. Mais à dire vrai, cette conscience n’avait jamais été, du moins pour tout ce qui avait trait à ses plaisirs, très active. Elle sortit à son tour pour se rendre à la grange. Adrien, la voyant à peine couverte d'une robe de lainage, se précipita dans la maison pour lui ramener un pull qu'il posa lui-même sur ses épaules. Elle le remercia d'un sourire timide et tendre, presque soumis. Ils jouèrent ensuite au ping-pong tous les quatre, les filles contre les garçons, ainsi que l'avait décrété Frédéric.

Alice finalement admettait l'attitude d’Adrien, un mâle comme les autres, peut-être un tantinet plus doux et largement moins expérimenté, mais ça viendra. Et puis que faire, le flanquer dehors ? Les quitter ? Absurde. Elle n'avait qu'à être plus prudente après tout ; avec son acharnement têtu de taurillon, il avait fini par obtenir ce qu'il voulait. Depuis combien de temps le voulait-il, la voulait-il ? Pouvait-elle lui en vouloir d'être comme tous les autres ? Malgré tout il était si jeune. Elle avait l’air de quoi, d’une mémère et de son gigolo ! D’une « cougar » et de son sexe-boy pour appeler ça comme les américains ! D’une Marie-Claire comme on les nomme en Afrique, sur ces plages du Sénégal où elles draguent les beaux mâles !

Bataillant autour de la table de ping-pong, ils étaient si enviables tous les quatre, une équipe unie et solide comme la plus unie des familles. Est-ce que cela allait changer désormais ? Elle n'avait plus qu'à se marier au plus vite avec le premier venu pour se sortir de ce guêpier et tenir Adrien à distance. Hormis qu’elle sortait d’en prendre, une présence supplémentaire ne pouvait que déséquilibrer et fausser les règles de leur petite vie pépère ; à condition même que tout le monde s’entende. Ses yeux se posèrent sur les murs solides de la grange, puis dehors, par le lourd portail ouvert sur la cour, sur le noyer effeuillé, ébranché et raide comme un Horse-guard. La vieille maison et tout le reste, la grange où ronronnait la chaudière du chauffage central, l’étable, les arbres, le jardin étaient partie prenante. C’était une matrice, un utérus dans lequel le désir et les rêves d’Adrien avaient mitonné. Elle pensa aux champs qui les entouraient, à la terre pénétrée et fouillée par les huit ou douze socs des « canadiens », ces charrues à socs multiples tirées par d’énormes tracteurs. La terre engrossée de semences. Comment résister à cette frénésie de vie qui fermentait en ce moment autour d'eux. Dans cette terre balayée par le vent glacé dans laquelle pourtant les graines, bien au chaud et patientes, attendaient leur heure, enfouie dans l’humus tiède et humide. Et dehors ce noyer dressé, ce tronc bourrelé et droit, quel symbole !

Tous les quatre formaient une île ; Gilles, Dominique et Léo n’étaient que des intrus qui de temps en temps venaient y accoster. En achetant et en réparant cette maison dans ce monde perdu, elle avait créé, involontairement, un espace unique et clos comme un œuf dans lequel elle s'était enfermée avec ses enfants. Un monde fait de joie et de bonheur où on ne vieillirait pas. Et en particulier la fée Clochette-Alice et Adrien-Peter Pan… Il y avait seulement un an qu'elle s'était séparée de Jean mais cette époque, celle où elle était mariée, lui paraissait immergée dans un passé épais comme une soupe auvergnate. Une sorte de préhistoire de sa vie. Tout de même ce n'est pas pour vivre avec Adrien que j'ai quitté son père, se ressaisit-elle. Il faut te secouer ma vieille, tu te racontes conneries sur conneries...

Tout en renvoyant machinalement la balle, son esprit dériva vers Jean, remarié un mois après leur divorce. Visiblement, il se désintéressait de sa première couvée, accaparé par la seconde en cours, et les mondanités. Sa position aujourd'hui était-elle plus enviable que la sienne ? Etait-il plus heureux qu’elle ? C'est maintenant que la présence d'un père s’avérerait nécessaire. « Pour redresser la barque et mettre les choses au point… » Aurait dit ce connard en se rengorgeant. Une phrase qu'il sortait à tout propos et qui ne signifiait rien d'autre que l'étalage de sa vanité. Il valait mieux qu'elle trouve seule son chemin. C’est pourquoi elle était arrivée à ce Villemars-Paradis, après avoir traversé les champs de blé-semence dans une chaleur d’enfer-désir. Elle se prit à sourire, un sourire serein et indulgent adressé au couple Alice et Adrien. Ce dernier en profita pour marquer un point, le point décisif qui accordait la victoire.

– 21 à 19 s'écria Frédéric, les garçons ont gagné !

Oui, les garçons avaient gagné, les garçons gagnent toujours, se dit-elle avec un brin d’amertume. Après le repas du soir, elle prit bien garde à ce que personne ne s'endorme devant la télé. Adrien l'aida à coucher Frédéric et Mireille, puis il lui souhaita courtoisement une bonne nuit et s'éloigna en direction de sa chambre. Alice qui s'était préparée au pire en resta comme deux ronds de flan. Elle verrouilla sa porte malgré tout et se coucha. Avant que le sommeil ne la gagne, elle eut honte de cette prudence déplacée et se releva pour retirer le verrou. Mue par une bizarre envie de défier le destin et sans même prendre la peine d’enfiler son peignoir elle sortit vêtue de sa courte chemise de nuit. Elle prit l’escalier, toujours et par chance aussi étroit car il lui semblait qu’elle tanguait sur ses jambes. Une fois au rez-de-chaussée, elle marcha sur la pointe des pieds jusqu'à la chambre d’Adrien. Pas un bruit, pas une lumière. Il n'est pas malade au moins ? S’inquiéta-t-elle. Elle poussa la porte et vit qu'il dormait, le visage paisible, le souffle régulier. Elle remonta se coucher tranquille et satisfaite non sans avoir remis une bûche dans la cheminée.

– Je t'ai reconnue hier au soir, quand tu es entrée dans ma chambre, lui dit-il calmement en beurrant une tartine.

C’était pendant le petit déjeuner, Mireille et Frédéric dormaient encore.

– Et alors ? répondit-elle tout aussi calmement mais paniquée intérieurement.

– Si tu crois que je m'endors facilement… J'entends sonner la grosse horloge du salon, minuit, quatre heures… La maison qui grince. Le vent dans la charpente et dans la cheminée. La pluie contre les volets. Les griffures du gel sur les ardoises. Des bruits étranges un peu partout et sous la maison comme des cavalcades de fantômes qui me fichent la trouille… Alors je me masturbe en pensant à toi.

Alice s'aperçut qu'elle avait chaud subitement. Très chaud même. Elle se leva et gagna sa salle de bains pour recouvrer ses esprits et arrêter le barouf de son sang qui cognait dans son corps. Il disait ça si naturellement, avec une telle sincérité ! Elle était épouvantée et heureuse en même temps. Elle se fit couler un bain et s'y glissa. Elle plongea la tête sous l'eau et lorsqu'elle ouvrit les yeux, Adrien était debout devant elle. Avant qu'elle ne dise quoi que ce soit, il prit une savonnette et lui savonna le dos. Elle le laissa faire.

– À moi aussi, tu me laveras le dos après ? demanda Frédéric par l'entrebâillement de la porte.

– Bien entendu, répondit Adrien, de sa voix la plus naturelle. Tu m'appelleras quand tu seras prêt, en attendant va manger. Ton petit déjeuner est prêt, sur la table.

Ébahie, Alice le regarda sans broncher pousser le verrou de la porte. L'instant d'après, il l'aidait à quitter la baignoire. Il la contempla alors avec une expression de bonheur intense dans les yeux.

– « Depuis que je sais tes endroits secrets, tu m'es plus encore inconnue », chuchota-t-il à son oreille… Ce n'est pas de moi, c'est de Paul Géraldy. « C'est que voici le grand moment, l'heure des yeux et du sourire… »

– Tu connais Paul Géraldy ? croassa Alice en cherchant désespérément quoi faire de ses mains et de ses bras qui pendaient le long de son corps. Qu'elle fût nue devant Adrien ne la gênait pas au sens où elle aurait eu à craindre de sa nudité. Elle se savait belle et nette comme une jeune fille, et que ce garçon l'admirât sans réserve la confortait dans son jugement. Néanmoins, elle se sentait si fortement à sa merci qu'elle en aurait hurlé. Contradiction pour contradiction, elle aurait aussi volontiers ronronné. Sans se soucier de ce qu'elle pouvait penser, il l'essuya méticuleusement. Puis il voulut la parfumer. Ses doigts, sa main d'une aisance aérienne d'oiseau, la frôlaient comme un duvet. Elle comprit que ses jambes allaient dans peu de temps céder sous elle et dans le même temps elle se sut brûlante et inondée. La main d’Adrien remonta le long de ses cuisses, longea ses fesses, tourna autour de ses seins, se glissa en elle et l'écarta. Elle perdit toute conscience d'elle-même, son ventre s'offrit et sa bouche chercha celle du garçon. Avec brusquerie, il l'abandonna et se déshabilla rapidement pour se laisser glisser dans l'eau. Elle fut stupéfaite de son sans-gêne et choquée de le voir en érection devant elle. Elle courut se sécher les cheveux dans sa chambre.

– Il fallait que tu voies l'état dans lequel tu me mets, lui dit-il d'une voix sourde un peu plus tard. Est-ce que je suis différent d'un homme, je veux dire de quelqu’un de plus âgé ?

Alice secoua la tête.

– Non, pas différent, souffla-t-elle.

Elle l'accueillit dans son lit le soir même. On eut dit qu'ils s'étaient donnés rendez-vous. « L'amour est une clairvoyance, lui avait-il dit dans l'après-midi, au cours d'une promenade. Je devine tes pensées et tu devines les miennes. Les vrais amoureux n'ont pas besoin de téléphone pour communiquer. » Quand il poussa la porte de la chambre, Alice lui tendit la main. Elle le déshabilla, le contempla comme s'il s'agissait d'un inconnu, puis le guida vers le lit. Ils restèrent très longtemps blottis l'un contre l'autre à respirer leurs odeurs, haleine contre haleine, se disant des mots dépourvus de sens, et sans importance. Alice parlait avant tout pour retarder l'instant inéluctable où elle allait lui ouvrir ses cuisses. Pour cette autre naissance, lorsqu'il referait, dans cette femme première le chemin inverse. La faim de l'un envers l'autre fut si soudaine, si intense et rapide, qu'ils ne se rendirent compte que tout était accompli qu'à l'instant où il se déversait en elle.

Vers le milieu de la nuit le hurlement, qu'elle connaissait bien désormais la réveilla. Il résonna dans la maison comme si la bête était tapie dans la cuisine ou près de la cheminée en bas qui devait rougeoyer encore. Une plainte claire d'animal dans la douleur. Une bête enfermée, prisonnière quelque part sous la terre ? C'est impossible et idiot, ce ne peut être qu’un rôdeur. À moins que ce ne soit pas un être vivant mais un fantôme, un revenant, la femme décapitée… Elle frissonna et secoua Adrien, mais il dormait si profondément qu'il n'avait rien entendu.

Tous les soirs qui suivirent, d'autorité, il entra dans son lit. Il ne l'aurait pas fait qu'elle serait allée le chercher. C'était Adrien et Alice et rien d'autre. Mais elle fut réveillée presque chaque nuit par le hurlement qui semblait tourner autour de la maison et même la traverser de part en part. Adrien accusa le chien des Fontanier qui devait rôder alentour et hurler à la lune. Bernard, questionné, se défendit. Son chien, Pipo, un descendant de chien de berger roux et blanc, dormait dans sa propre chambre depuis qu’il avait des rhumatismes et ne pouvait hurler sans qu'il l'entende. Il pensait plutôt aux chiens d'une quelconque ferme perdue dans les champs, de ces bêtes que l'on mettait en cage tous les soirs et qui hurlaient à la mort le reste de la nuit. On pouvait très bien l'entendre par vent favorable. Certains parvenaient même à se libérer et erraient plusieurs jours avant que les maîtres ne les retrouvent. Ils trouvaient parfois le chemin des souterrains et se mettaient à hurler sans raison, de tristesse ou d’ennui. Peut-être que son cri était un appel au ralliement à la meute, à la sauvagerie.

– Mais le mien ne hurle qu'une fois, rarement deux, fit remarquer Alice, et tout près d'ici. À moins de venir sous ma fenêtre avec ses copains ?

– Jamais entendu parler d’une bête comme ça qui hurle dans les parages du coin, grogna Fontanier en regardant obstinément le sol. Je devrais bien finir par l'entendre à mon tour moi qui ne suis pas sourd. Je vais chercher à savoir, promit-il en glissant un doigt gratteur et préoccupé sous son béret. Mais, peut-être qu'aussi cette bête, comme dans les histoires magiques, elle essaie de vous dire quelque chose, des fois, dans son langage à elle ? … Hum ? Je vous souhaite, en attendant, une bonne année, madame Alice, même si, comme le facteur, je m’y prends quelques jours avant.

Alice accepta un baiser sur la joue qui très visiblement réjouissait le vieux gars. Il s'était préparé à cet évènement car non seulement il s'était rasé de près, ce qui était rarement le cas, mais il s'était même parfumé les joues avec l'eau de lavande de sa mère. Invité à boire un verre, il porta ensuite un toast cérémonieux à la santé d'Alice et à sa beauté « suprême ». Son vin avalé, il reprit sa canadienne qu'il enfila par-dessus une couche imposante de tricots de couleurs différentes en promettant de nouveau de s'occuper de la bête.

Alice l'avait invité pour avoir son avis à propos de ces clameurs, mais c'était plus par acquis de conscience que pour en obtenir une réponse satisfaisante et définitive. Il traversa la cour en homme apparemment tourmenté, hochant la tête et en proie à un monologue intérieur qui lui secouait les épaules. Comme elle ne croyait guère dans les talents de détective de Bernard Fontanier, elle réunit sa petite tribu et décida, puisque la neige était tombée en abondance la veille, d'aller repérer des traces, pour le cas où il s'agirait d'un animal sauvage. Ils découvrirent un nombre incalculable d'empreintes autour de Villemars, celles du renard, de la martre et d'un bon nombre de lapins. Ils y virent aussi celles d'un ou plusieurs gros chiens.

– Comme je vous l'ai dit, certains chiens parviennent à quitter leur enclos et vagabondent la nuit, confirma Bernard. Faut questionner les gens pour savoir. Puis à voix basse : Il y a aussi les braconniers. La nuit, y a du monde sur les routes et dans les champs, faut pas croire.

Le lendemain, il toqua de nouveau à la porte de la cuisine pour informer la compagnie des premiers résultats de son enquête, négatifs comme l'on pouvait s'y attendre. Et boire un verre de vin, pour se réchauffer. Il était admis qu'il pouvait traverser la cour sans se faire annoncer, puisqu'il devait se rendre au jardin presque tous les jours. Car il avait beaucoup à y faire, disait-il. Alice le payait pour ça et elle voulait que son jardin fût aussi propre et bien entretenu que le petit square de son père. Ce qui faisait grognasser Fontanier plutôt partisan de l'à-peu-près en matière de désherbage. Il avait fini par prendre la bonne habitude de frapper deux coups brefs sur une vitre de la porte de la cuisine lorsqu'il souhaitait entrer. Ce qui était un progrès. Ensuite, malheureusement, il poussait cette porte sans attendre qu'on l'y invite. « On fait comme ça entre nous, dans le village », affirmait-il, du ton de quelqu'un dans son droit le plus inaliénable. Quand elle ne voulait pas de cet importun, elle fermait donc sa porte à clé ou plus souvent laissait en place le contrevent de bois. Trouvant la porte verrouillée, il n'insistait pas mais ne pouvait s'empêcher de coller son nez aux carreaux. Fort heureusement, une fois entré dans la cuisine, il n'allait jamais plus loin, se contentant de jeter un coup d’œil évaluateur vers la grosse cheminée quand le feu flambait. Du pur atavisme, chez ce sauvage, pensait Alice.

Petit à petit, elle vint à se poser des questions sur le rôle du vieux gars dans le hameau. Cette manière qu'il avait d'entrer chez les autres sans prévenir supposait une certaine ascendance, au moins morale, sur les habitants. Il connaissait naturellement tout le monde. « Je suis né ici, lui avait-il dit, j'ai grandi dans le patelin, je ne suis parti d'ici que durant une seule journée. J’ai bricolé chez tout le monde pour les moissons ou pour aider au jardin. Autant vous dire que les gens n'ont rien à me cacher ! » Est-ce que cela signifiait qu’il espionnait les uns et les autres ? Et dans quel but ? Sa mère avait dit qu'il cherchait « quelque chose » et que quand il l’aurait trouvé, ils seraient riches. Quelle sorte de chose cherchait donc cet hurluberlu ? Alice aurait donné cher pour le percer à jour et deviner ce qui se cachait derrière ses yeux fuyants. Il lui aurait suffi pour ça d'user de ses charmes. Elle eut un haut le corps, plutôt mourir !

Après avoir débité quelques banalités à propos de sa fameuse enquête et échafaudé des hypothèses, à propos d’un loup, qui tenaient plus de la superstition que du raisonnable. Un survivant, supposé, des lointaines époque où les hardes parcouraient la plaine. Voire même d’une vieille de Nids qui avait le mauvais œil et pouvait très bien se transformer en vouivre la nuit, pour emmerder et effrayer les étrangers. Ce matin-là, il avait jeté un coup d'œil étrange à Adrien qui tisonnait la cheminée en lui tournant le dos. Un regard de violence aiguë et de haine. Cela n’avait duré qu’une courte seconde, mais ce regard avait glacé Alice. Il était redevenu ensuite placide et débonnaire, comme à son habitude. Une jalousie d'homme prématurément vieilli et décrépit, supposa-t-elle, face au jeune éclatant de beauté virile. Et d'assurance nouvelle, car l'adolescent d’emprunté hier, s’était maintenant transformé en jeune homme épanoui qui manifestait son bonheur de vivre à chaque seconde.

– Je vais continuer à enquêter. Faut voir plus loin que le hameau. Je finirai par savoir, allez ! Tout se sait à Villemars, madame Alice. Vous vous croyez à l'abri derrière votre porte ou votre fenêtre, près de votre cheminée, vous vous chauffez bien paisiblement, ce n’est pas pour vous que je dis ça, notez bien, c’est manière de causer. Mais bernique ! Tout se sait à n'hieure et vite… C'est bien le diable, si je ne découvre pas, à force d'à force, à qui appartient ce bestiau hurleur.

Il repassa deux jours plus tard. Alice lui offrit un verre de vin chaud et les enfants l'entourèrent

– J'ai fait le tour de toutes les fermes, toutes. Rien. Pas un chien ne couche dehors par ce froid, donc pas un ne hurle à la mort. Legoin, de Pressailles, m'a même raconté qu'un soir, y a plus d'une quinzaine, il avait entendu comme des plaintes humaines près de chez lui, du côté de son jardin et que son chien, qui était dans la cuisine, avait eu peur au point de se cacher sous le buffet. Il était sorti pour voir mais la nuit était trop sombre ; ça avait duré une dizaine de minutes puis plus rien. Faut dire qu'il est vieux ce cabot, plus de vingt ans. C’est un bon chasseur encore capable de trotter toute la matinée, mais dame, à cet âge on prend peur d'un rien. La Maria qui habite pas loin et qu'est fada comme chacun sait, dit que c'est un loup-garou et que c’est l’affaire des gendarmes de le débusquer. Mais, elle ne l'a point entendu hurler, son loup-garou, vu qu'elle est aux trois quarts sourde. Ni vu non plus, malgré qu’elle soit toujours à regarder derrière ses carreaux… Faudra la faire enfermer si elle continue comme ça, à radoter sans savoir, cette vieille chouette.

Sitôt Bernard parti, Alice s'enveloppa dans son châle et fonça chez Maria. Sa maison, à une centaine de mètres, après une courte impasse se tenait au fond d’une petite cour où picoraient poules et pigeons.

– Pourquoi ce ne seraient pas un loup-garou, ou un loup tout seul ? Se rebiffa Maria. On croit, parce que je suis vieille que je suis folle. Des loups, il y en a eu à Villemars jusqu'à la veille de la guerre en 39, ce n’est donc pas si loin. Ils sortaient l'hiver de la forêt d'Orléans et venaient chez nous rôder la nuit près du bétail et des poulaillers.

– Mais il n'y a plus de bêtes ici qui puisse les attirer ? observa Alice.

– Y a toujours des poules, des oies, un mouton ici ou là, et une ou deux chèvres et même les chiens ou les chats. Ça suffit pour les faire venir. Ils sont à leur aise dans cette plaine, ils peuvent courir leur saoul et repérer leurs proies, ce n’est pas les haies qui les en empêcheront. Et puis, des fois, y a des gens qui les attirent, et même qui le font exprès, des femmes surtout, je parle des loups-garous, ces hommes qui rodent la nuit. Des diablesses qu'ont l’œil, comme on dit et qui croient qu’elles maitriseront les Garous. Mais ça ne se laisse pas mener par le bout du nez, ça non ! J’en connais une pas loin de ces diablesses… Même des enfants peuvent les attirer sans le savoir. Elle jeta à Alice un regard soupçonneux, laquelle se demandait qui pouvait "avoir l’œil" dans le coin, elle, Mireille, Adrien ? Elle se secoua. C’étaient des superstitions dont il valait mieux ne pas exagérer l'importance.

– Il faudrait organiser une chasse comme dans le temps, poursuivit Maria après quelques secondes de silence. Mais les paysans d’ici ils ne pensent plus qu'à eux, maintenant qu'ils ont la télévision. Dans le temps, ils poussaient les femmes et les gosses dans les caves, prenaient leur fusil, leur faux ou leur fourche et partaient faire des battues. Contre les loups ou contre les brigands, ou contre autre chose. Ils se rebiffaient. Aujourd'hui, ils ne sont plus bons qu'à conduire des machines, comme des ouvriers, et à rester ensuite des heures à regarder des images et à écouter des trucs qu'ils ne comprennent même pas, posés sur leur gros cul comme des poules qui couvent…

Maria fit une pause, se moucha et s’essuya les yeux qu’elle avait bleu lavande. Elle fit un sourire à Alice qui réfléchit combien Maria devait être jolie dans le temps malgré qu’elle soit toute cassée et tordue aujourd’hui.

– Ils ont perdu tout leur bon sens à mener une vie de valet aux ordres de ces morveux d'ingénieurs agronomes et des fonctionnaires de l'agriculture, reprit-elle. Même leurs semences de blé ou d’autre chose, ils ne les sélectionnent plus eux-mêmes depuis longtemps. Ils les reçoivent dans des bidons de fer cerclés de rouge, avec une tête de mort peinte dessus… Elle raccompagna Alice à travers sa cour, jusqu'à la route.

– Le Fontanier, faut s'en méfier, murmura-t-elle en lui prenant la main. C'est un drôle de client, pas fin du tout. Et puis d'être un vieux gars, à son âge, ce n’est pas sain, ça lui monte au cerveau de n'avoir point de femme. Et sa mère, elle n'est pas fine non plus, croyez-moi. Je ne dis pas que c'est une sorcière, non pas. On va en prison de nos jours en disant moins que ça. Mais je dis : faut s'en méfier. Maria baissa la voix : Elle a l’œil ! Et puis, se marier à un Belge, je vous demande un peu. Pourquoi pas avec un Boche ou un nègre… À la fin de la guerre, sa mère à elle qui n'était pas plus fine que la fille, a eu des ennuis avec la résistance pour des commerces pas clairs et des coucheries ici ou là. Je vous dis ça, n'en parlez à personne surtout, mais dans cette famille c'est des drôles de gens. Et le vieux gars, le Bernard, faut s'en méfier. En plus il boit, c'te vache-là, et les trois quarts du temps, il est plein comme mon seau et pas avec de l’eau, c’est sûr.

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