Les yeux verts
Chapitre 7
Alice emménagea une semaine plus tard, et dès le compromis de vente signé. Campa plutôt, vu le mobilier très réduit qu'elle avait emmené avec elle. Un lit de camp, un réchaud à gaz, un réfrigérateur ainsi qu'une table et des chaises de camping formaient l'essentiel de l'ameublement auquel elle avait adjoint un petit poste de radio et quelques bouquins. Elle espérait faire par elle-même un maximum de travaux, de ceux qui ne nécessitent ni machines, ni force musculaire importante. Une maison doit porter témoignage du travail de son propriétaire, professait-elle devant un Fontanier qui ne pipait mot, se contentant, dubitatif, de se gratter le crâne sous son béret. Une des premières tâches fut de dégager le puits de sa végétation. Malheureusement, il était à sec et très profond ce qui le rendait impossible à curer, sauf par un puisatier professionnel. Tant pis pour ma source d’eau minérale personnelle, se dit-elle un brin dépitée, on verra plus tard pour le faire nettoyer. En attendant je me contenterai de l’eau du robinet.
Dominique avait promis d'asticoter le notaire et la conservation des hypothèques pour que l'acte de vente soit signé dès que possible. Elle fit tant et si bien que moins de quinze jours après le compromis la vente était conclue et entérinée. Les héritiers avaient dépêché l'un des leurs pour les représenter, une femme muette et taciturne qui se contenta de signer rapidement avant de repartir sans même une poignée de main. Après son travail et presque tous les jours, Dominique montait à Villemars rendre visite à Alice. Il lui arrivait même de lui donner un coup de main pour gratter les carreaux de terre cuite du sol ou lessiver les poutres. Célibataire, elle s’ennuyait toute seule dans son studio. Dans les fins d'après-midis brûlantes, en attendant un repas sommaire, elles bavardaient assises dans l'ombre du noyer, un verre de bière à la main. Dominique lui décrivait la région, parlait de ses amis, de son enfance à Saran, dans la proche banlieue d’Orléans, de son travail. Alice racontait son divorce, ses enfants, ses activités de militante lorsqu’elle était étudiante, les sit-in, les bagarres contre les CRS, les occupations de locaux. Tout ça étonnait Dominique habituée à plus de pondérations. Pour elle, les filles n’avaient pas à faire le coup de poing. Ce qui faisait rire Alice. Elles s'entendaient bien, autant que de vieilles copines.
– Tu ne t'es jamais mariée ? Tu n’as pas d’homme ? lui demanda Alice, alors qu’elles décapaient une porte avant de la peindre.
– Je n'aime pas les mecs. J'aime les femmes, répondit Dominique d’une voix unie, en la regardant toutefois droit dans les yeux. En vérité les hommes me font peur, je ne me sens bien que seule ou avec de vraies amies, s'était-elle dépêchée d'ajouter en voyant le regard d'Alice s'assombrir et vaciller.
Alice avait continué machinalement son travail en balbutiant des généralités sur « l’homosexualité qui n’est ni un pêché ni une maladie ». Elle se sentait gênée par cette confidence trop crue, trop directe et ne savait plus quoi dire de censé, ni même où poser ses yeux. Voilà autre chose, avait-elle pensé une fois Dominique partie, une gouine, ça manquait dans mes relations. Elle rangea l'aveu au fond de sa mémoire, se contentant d'agir avec Dominique comme s'il s'agissait d'une copine de fraîche date dont on ne connaît pas très bien encore les qualités et les défauts et qu’il convient de tenir à distance.
Sitôt terminés les nettoyages et les peintures les plus urgents, elles allèrent ensemble acheter une armoire, une bonnetière et deux buffets bas, brillants de cire, dans une salle des ventes de Beaugency. Les lampes, des petits meubles et deux ou trois bibelots furent dénichés chez un antiquaire ami de Dominique. Elles fouinèrent chez les chiffonniers d'Emmaüs qui venaient de s'installer à Ormes. Ces derniers, des patibulaires autant que pouvaient l'être les forbans de Beau-François, lui livrèrent une table ronde en noyer à abattants, un buffet de cuisine d'avant la guerre et des chaises paillées. Elle avait commandé vaisselle, literie et électroménager aux Nouvelles-Galeries d'Orléans. Elle ne voulait rien ramener de Paris. Elle voulait avoir de nouveaux objets autour d'elle et disposer d'une totale liberté dans ses choix. Elle avait trop supporté les goûts exagérément tape à l’œil et dispendieux, de Jean. Un cousin de Dominique était artisan plombier, un peu carreleur et plâtrier. À la campagne un artisan doit savoir tout faire, au moins en ce qui concerne les métiers voisins du sien. Le cousin se présenta à Villemars, en fin d'après-midi et décida de commencer le chantier sur-le-champ. C'était un gaillard grand et blond d’une quarantaine d’année, d’un modèle courant, ni laid ni beau, avec l’accent traînant et empâté de la Bretagne où il était né. Jeune et costaud certes, mais infiniment plus rustique que les typographes parisiens.
Il travaillait sans même s'accorder cinq minutes pour boire un verre d'eau et ne semblait pas plus enclin aux confidences qu’un boisseau de cailloux. Alice, grimpée sur un escabeau, peignait depuis l'aube quand il s'était présenté ; elle ne faisait que ça, peindre, depuis huit jours. Elle rêvait de prendre enfin un bain tiède, un vrai, dans une vaste baignoire où elle marinerait pendant une heure. Elle en avait aussi sa claque de laver la vaisselle à l'eau froide sur un évier de ciment grand comme un porte-bagages de vélo. C'est pour ça que l'artisan était là et qu'elle l'avait priée de commencer au plus vite.
– Ils se lavaient comment, les précédents propriétaires ? avait-elle demandé à Bernard Fontanier venu inspecter les travaux.
– C'étaient des vieux pas bien informés des nouveautés, avait-il répondu tout en se grattant le crâne sous son béret, visiblement embarrassé par l’ampleur de la question.
Alice achetait ses œufs et ses légumes chez madame Fontanier, une boulotte joviale aux cheveux gris et clairsemés ramenés en chignon, toujours vêtue d'une blouse de toile à petits carreaux et chaussée de charentaises à cause de ses pieds douloureux et déformés. Elle lui nettoyait sa salade et lui pelait ses légumes avant de les lui remettre.
– Soyez pas gênée pour si peu avait-elle dit à Alice. Je nourris mes poules et mes lapins avec vos épluchures. Plutôt que de les jeter pensez-donc à moi.
L’intérieur de la maison des Fontanier ressemblait à une caverne et, la première fois qu'Alice avait franchi leur seuil, elle s'était crue dans un tunnel ferroviaire. Ils n'avaient, pour faire entrer le jour dans la grande pièce, qui leur servait à tout sauf à dormir qu'une minuscule fenêtre et une porte vitrée qui donnait sur la route. La cuisinière à bois, en fonte émaillée, encastrée dans le foyer d'une grande cheminée traditionnelle, recrachait sous le vent d'ouest un filet de fumée qui, avec le temps, avait noirci murs et plafond. Cette cuisinière, véritable cœur de la maison servait au chauffage, à faire bouillir la lessive et à la cuisine. Ni madame Fontanier ni son fils n’avaient la moindre idée sur ce qu’avait été la couleur originelle des murs et du plafond. Ils ignoraient naturellement à quand remontait l’application de cette couleur et si même elle existait. Les deux chambres apprendra-t-elle, se situaient dans le prolongement du séjour et n’avaient pas de fenêtre.
– Dans une chambre, ça sert à rien qu’à faire rentrer le vent coulis, avait décrété madame Fontanier à propos de la fenêtre.
Il pourrait repeindre tout ça ce gros flemmard, s'était dit Alice, ça ne lui coûterait pas grand-chose, mais il se sentirait diminué de rendre ce service à sa mère ! Leur unique arrivée d'eau était installée dehors, près de la porte d'entrée. Manifestement le robinet avait été placé là en priorité pour arroser leur jardin, de l’autre côté de la route. Ils utilisaient des bassines et des seaux pour se laver ou faire la vaisselle, ustensiles qu’ils vidaient ensuite dans le caniveau lequel aboutissait dans la mare. Témoin involontaire du quotidien de ces Cro-Magnon, Alice avait aperçut Bernard un matin, les jambes de pantalon relevées, qui se lavait les pieds directement sous le jet du robinet. La chose n’aurait rien eu de surprenant si ça avait été un spectacle journalier, ou à la rigueur hebdomadaire mais en trois semaines et plus cela ne s’était produit qu’une fois. Il faisait ses besoins au bout de son jardin dans un trou masqué par un paravent de planches et urinait devant chez lui directement dans le caniveau quand il y avait urgence. Sa mère, à chacun son style, allait déverser son seau hygiénique chaque matin dans la mare à une cinquantaine de mètres de chez elle. Une mare à sec qui ne se remplissait que les jours d’orage. Et bizarrement quand un peu d’eau s’y maintenait quelques jours on entendait coasser les grenouilles. D’où sortaient-elles ? mystère.
Les orages d’été sur la Beauce, elle s’en souvient encore aujourd’hui, prenaient les dimensions titanesques d’une bataille navale. Le ciel, noirci comme le plafond des Fontanier, se zébrait d’éclairs d’un bout à l’autre du vaste horizon illuminant d’une lumière brunâtre les blés courbés par le vent. Les coups de tonnerre se répondaient, se télescopaient, se chevauchaient tandis que les éclairs filaient au-dessus des têtes comme autant d’oiseaux sauvages. Après une demi-heure de cette folie burlesque arrivait le déluge. La rue en une minute se couvrait de vingt centimètres d’eau, les gouttières débordaient et crachaient jusqu’à un mètre de distance des jets gros comme le bras, chargés de brindilles et de balles de blé. Après une heure de tintamarre et de cataractes, le jour revenait sur les cours transformées en autant de mares. La vraie mare, à ce moment-là, se remplissait à ras bord pour se vider en moins d’une journée. Alice découvrit non seulement qu’elle n’aimait guère ce genre de boucan champêtre mais que nombre de vénérables fuites apparaissaient à cette occasion dans ses toitures. Ce que l’irremplaçable cousin colmata petit à petit, ce qui fit ricaner Bernard qui traitait ce genre d’inconvénient par le mépris.
Les Fontanier possédaient depuis un an une télévision en couleur. Un progrès manifeste qui ne paraissait pas avoir une quelconque influence sur leur mode de vie. Les images d’intérieurs des télé films ou des séries auraient pu leur faire prendre conscience de leur crasse et de leur misère, les amener à réfléchir sur leur sort comme se l’imaginait Alice. Mais non, ce qu'ils voyaient, disaient-ils, y compris les objets les plus courants et les plus ordinaires, comme une machine à laver le linge ou une cafetière électrique, appartenaient soit au domaine chimérique du cinéma, soit au mode de vie des villes dont ils étaient exclus, fatalement, puisqu’ils vivaient à la campagne. Même les journaux télévisés, aussi dévoyés qu'ils puissent être, leur montraient des évènements qui se déroulaient dans des milieux si étranges à leurs yeux et si lointains qu'ils ne pouvaient les troubler en rien. La vie vraie, selon eux, était à Villemars et nulle part ailleurs. Leur route de la soie, leur Internet, la voie qui véhiculait idées et biens matériels, c’était la route qui passait devant chez eux.
Dans Villemars, si on avait une lettre à poster, on pouvait rencontrer le facteur qui faisait une pause café chez les filles Ferron, vers neuf heures le matin. Lesquelles, dans la minute qui suivait son départ, filaient chez les deux commères, Maria et madame Fontanier, colporter les dernières nouvelles d’Épieds et alentours. À cette heure, on pouvait aussi croiser un tracteur qui traversait le hameau pour se rendre dans les champs par des chemins de terre, les ouches. Ce ne pouvait-être que le tracteur de l’une des trois grosses fermes du village. Lorsque son conducteur s’en revenait vers midi, il s’arrêtait chez Fontanier, chez Texier ou chez l’un des Bourreux pour boire un verre. Comme il n’y avait pas de bistrot dans Villemars, l’homme assurait un lien social entre les uns et les autres. Sa visite pouvait durer jusqu’après le journal télévisé et sa machine, garée sans plus de précautions qu’une mobylette, encombrait jusqu’à bloquer la maigre circulation. Peu avant midi on pouvait aussi bavarder avec le boucher ou l’épicier ambulant. On discutait aussi avec les voisins venus s’approvisionner, mais pas avec tous indifféremment. Il y avait des coteries, des clans séparés par d’inoxydables querelles.
Toutes sortes de véhicules traversaient Villemars, souvent à vive allure, sans qu’Alice comprenne, dans le cas des nombreux véhicules étrangers au Loiret, ce qui les amenait sur cette chaussée poussiéreuse coupée de dos d’âne et défoncée de nids de poules. Ils filaient, expliquait Dominique, vers Tournoisis et Patay, Châteaudun et plus loin vers la région parisienne persuadés que les chemins vicinaux étaient moins encombrés que les nationales. Alice, qui avait un jour pensé au plateau de Nazca, se disait aujourd’hui que les ouches dans les champs formaient peut-être d’immenses et allégoriques figures qui attiraient les visiteurs à leur insu.
Autobus du ramassage scolaire, autos des fermiers, du curé, du médecin, des Postes, des artisans, vélos et mobylettes des employés, tous avaient leurs horaires de passage. Ainsi, disait madame Fontanier, on savait qui était malade, qui allait faire ses courses ou plus prosaïquement qui travaillait chez qui ou qui allait se promener. Il fallait comprendre les signes qui s’échangeaient le long de la route et dans le hameau. Si les conversations avaient trait au temps qu’il fait, à celui de la veille comme à celui du lendemain, ou même si on parlait des récoltes, derrière ces apparences sereines se cachaient des arrières plans, des sous-entendus. Seuls les initiés, ceux qui étaient nés ici, qui connaissaient tout le monde et leurs comportements, étaient à même de comprendre. Ainsi quand Potier, un petit fermier de Nids, sut qu’il avait un cancer la nouvelle se propagea instantanément. Par la suite on n’en parla plus mais chacun savait que l’on parlait de Potier dès qu’il était question de maladie sérieuse, de médecin ou de médicaments.
Bernard ne possédait pas d’auto n’ayant pas les moyens d’en acheter ni même l’envie d’en conduire une. Il avait seulement un vélo sans dérailleur, mais nanti d’un guidon de course. Par beau temps il allait, à petite allure, jusqu’à Pressailles dans l’après-midi pour faire de l’exercice et aider à sa digestion. Une fois par semaine il poussait plus loin, jusqu’à Epieds-en-Beauce, six kilomètres, ce qui lui prenait plus de trois heures. Il s’y rendait pour acheter le pain de la semaine, un peu de viande et commander son vin. Une fois par mois, il y allait pour toucher le mandat, très modeste, de la retraite de sa mère. Avant de rentrer, il en buvait une partie « Chez Léon », le bistrot d’Épieds. Ses copains d’enfance, du moins ceux qui étaient restés au pays l’y attendaient. C’était un rite, bien plus qu’une distraction pour chacun. Qu’ils fussent toujours là, comme dans le temps, à échanger des confidences et à se renseigner sur les uns et les autres, était à leurs yeux proprement extraordinaire. Ils en convenaient eux-mêmes et le jour ou Clément, un des leurs mourut, ils en pleurèrent encore plus de peur que de détresse.
Le dimanche matin, madame Fontanier suivait la messe sur son téléviseur dont elle montait le son pour faire plus vrai. À cette occasion, elle s’habillait de la blouse propre qui allait faire sa semaine, coiffait un chapeau à voilette qu’elle tenait de sa mère mais gardait ses savates. Alice était entrée alors qu’elle priait à genoux à même le sol et face à l'écran. La jeune femme avait rougi comme si elle venait de la surprendre dans son bain. Celle-ci l'avait invitée à s'agenouiller près d'elle.
– Faut pas faire de chichi, ma belle, après on boira un verre, lui avait-elle dit en lui tapotant les fesses. Elle avait baissé la voix. J’essaie de me mettre au mieux avec le bon Dieu, je ne peux pas aller à l’église rapport à mes pieds qui me font mal mais ce n’est pas une raison pour jouer les mécréantes. Je suis une bonne chrétienne, je renouvelle le buis du calvaire et j’y mets des fleurs fraîches quand j’en ai.
– Tout ça c'est bien joli, avait-elle grommelé un jour où Alice l'avait entraînée à discuter sur la condition féminine et sur la sienne en particulier. Elle avait fait un geste large qui englobait tout autant la modernité en général que la télévision qui diffusait cet après-midi-là un téléfilm américain, mais on n'a pas les moyens de faire autrement. Et, argument suprême et irréfutable : On a toujours vécu comme ça ! Un jour peut-être, avait-elle ajouté en baissant la voix jusqu'au murmure et après un silence passé à jauger le degré de confiance qu'elle pouvait accorder à sa visiteuse, si mon gars trouve, on sera riche et on quittera ce trou perdu.
– Pour aller où ?
– N’importe où fera l’affaire.
Elle n'avait pas voulu en dire plus, en particulier sur ce que son gars était censé trouver. Elle lui avait raconté aussi que Bernard, qui n'avait pas fait de service militaire, le maire l'ayant fait classer soutien de famille, ne s'était jamais aventuré au-delà de Coulmier, à une quinzaine de kilomètres à vol d'oiseau. C'était pour le mariage d'un lointain parent, il s’y était rendu en vélo. Il était parti avant le jour. Au retour, étant donné qu’il était saoul comme un cochon, il s’est trompé de route. Il a erré dans la plaine comme un chemineau, poursuivi par les chiens et les menaces pour rire des fermiers qui faisaient semblant de ne pas le reconnaître. Ça lui a pris la nuit entière pour retrouver la maison. Ce qui ne l’empêchait pas de rêver de Paris. Il parlait d’un voyage dans la capitale comme d'autres évoquent les îles du Pacifique ou l'Australie. Il économisait pour s'y rendre et le premier monument qu'il se promettait de visiter, une fois sur place, était la Maison de la Radio et de la Télévision.
– Il doit s'en passer des choses, une fois le spectacle terminé, avait-il murmuré un jour devant Alice venue chercher des œufs. Il regardait une émission de variété avec danseuses, jupes courtes et décolletés.
Qu'imaginait donc ce benêt ? Elle aurait donné cher pour le savoir. « Il suppose qu'ils font la fête, lui avait confié madame Fontanier comme dans le temps chez nous après les moissons et les battages, filles et garçons dans les meules de paille ou dans les granges… Ces filles tout de même doivent être de jolies catins à ce qu'il me semble, pour lever comme ça la jambe, à moitié nues devant le monde entier. » Alice avait essayé de la convaincre du contraire, parlé de danse, de musique et d’art. Elle l'avait écoutée les yeux mi-clos. « Quand même, quand même, à chacun son opinion. » avait-elle marmonné en lui tournant le dos. Un autre jour Alice avait tenté de leur décrire les richesses du Louvre, l’Opéra, le Panthéon, Versailles. Bernard avait haussé les épaules et tranché « C’est point pour nous, ces conneries ». À ses yeux seule la maison de la télé avait de l'intérêt.
– La municipalité, dit-elle un soir à Dominique, devrait abonner ces troglodytes à un canard local, au moins pour que leur vision dépasse leur simple horizon.
– Tu raisonnes en colonialiste, en Parisienne qui veut rendre le monde conforme à sa vision personnelle. Et pour qui rien n’est bon hors de Paris. Après tout ils sont heureux comme ça. Pourquoi les inquiéter en leur décrivant un monde où ils n’ont pas leur place ?
Parce que le facteur avait coutume de jeter le courrier par-dessus le mur de clôture, Alice demanda à Fontanier de visser une boîte aux lettres sur ce mur, au plus près de la route. Elle lui proposa aussi des travaux de peinture qu'il refusa énergiquement. Le vieux gars se montrait si effrayé, si embarrassé par ces tâches visiblement au-dessus de ses compétences qu'elle dut se tourner vers le cousin plombier. Non seulement il ne savait pas faire, mais il estimait aussi déchoir en le faisant. C'était du travail d'artisan, pas du travail de paysan, le seul noble à ses yeux. Elle comprit alors pourquoi leur tanière était si peu engageante et pourquoi de nombreux meubles chez eux étaient bancals ou rafistolés de fils de fer. Une armoire ancienne très moulurée qui avait perdu sa porte servait même à entreposer la nourriture des lapins, des sacs de granulés évidemment. Tant d'incapacité et de stupidité l’ulcéraient. Elle n’avait pas tout à fait perdu ses envies de changer le monde et les hommes qui l’habitent. Dans la foulée de la boîte aux lettres, le plombier devait aussi sceller le gond qui manquait à la grille. Mais les travaux intérieurs terminés, la facture payée il oublia le gond, et Alice.
À force de l’observer en douce, Alice s’aperçut que Bernard disparaissait des journées entières sans que personne ne sache où il allait. Sa mère, quand on le lui demandait faisait des gestes vagues ou ne répondait pas et les voisins proches quand elle les interrogeait, se moquaient de savoir où il se cachait comme de colin-tampon. Il devait être en train de chercher ce que sa mère avait prudemment avoué, la chose qui les rendrait riches. Mais avec le temps, Alice finit par supposer qu’il dormait dans un coin et qu’il cuvait le vin qu’il commandait par cinq ou six casiers à la fois. Car malgré tout, il gagnait un peu d'argent en effectuant des travaux saisonniers dans les fermes des environs. Il vendait aussi à l'épicerie de Tournoisis ou à l’épicier ambulant quelques légumes courants qu’il produisait dans son jardin. Il n’était pas du genre à se lancer dans des produits rarissimes et originaux, pâtissons ou brocolis, de toute façon invendables dans le coin. Il connaissait une demi-douzaine de légumes différents et s’en tenait là.
Quand il arrosait son jardin de l'autre côté de la route, il tirait ses tuyaux et engueulait avec force gesticulations ceux qui roulaient dessus. Pour éviter les dommages de la circulation, il arrosait le plus souvent à midi, quand tout le monde est à table. En pleine chaleur par conséquent. Cette manière de procéder avait étonné Alice et lui paraissait contraire à tout ce qu'elle avait entendu dire par son père qui préconisait les arrosages à la nuit tombante. À midi, il arrosait aussi le jardin d'Alice qui était pourtant pourvu d'une arrivée d'eau commode, loin de la route et de la circulation. Devant l’étonnement de la jeune femme, il avait répondu, avec le dédain du professionnel face au béotien, qu'il faisait comme ça depuis qu'il était en âge de marcher et qu'il n'avait pas de raison de changer de méthode.
– Est-ce que vous buvez et mangez la nuit ? Les plantes sont comme vous, madame Alice, la nuit elles dorment et faut pas les réveiller avec de l’eau froide ! On m'enterrerait dans ma jauge, avait-il ajouté fièrement en parlant de la profondeur de son bêchage. Je sais tout cultiver dans un jardin, tous les légumes et tous les fruits d'ici… Y a que le persil que je ne fais pas, le semer porte malheur. C'est la mère qui le fait.
Pour Alice, son père était une référence en matière de jardinage. Ce fils de vigneron monté à Paris après la guerre, n'avait plus jamais quitté son quartier, même pour les vacances. Le monde lui faisait peur, avouait-il. Son père, le grand père d’Alice par conséquent, pris en otage à la suite d’une embuscade menée par la résistance avait été fusillé par les SS du régiment Das Reich et sa mère était morte de chagrin quelques mois plus tard. Le grand-père avait des frères et des sœurs dispersés sauf le dernier, François, qui avait repris les vignes de son père et comme lui avait une passion pour le travail de l’osier. Ce François était un homme taciturne et grossier, Alice enfant n’ira qu’une seule fois en vacances chez lui avant de le qualifier d’Ostrogoth peu fréquentable. Son père s’était marié avec une jeune femme débarquée du même train que lui et qui errait dans la gare d’Austerlitz à la recherche d’une cousine qui lui avait trouvé du travail. Cousine qu’elle ne verra pas, car celle-ci s’était trompée de jour. Seul contact avec le village natal de son père, les visites d’une femme d’une grande beauté, une amie d’enfance qui menait une carrière d’actrice de théâtre à Paris.
Il lui rendait de menus services et l’accompagnait quelque fois comme chauffeur en dehors de Paris, car même sans posséder de voiture il savait conduire. Il avait même envisagé un temps de se faire chauffeur de taxis. La mère d’Alice, sans que l’on sache pourquoi, ne s’était jamais opposée à ces voyages, au contraire elle les approuvait, ce qui intriguait la petite fille d’alors. Et l’intrigue encore aujourd’hui. À la maison on ne lisait que des livres consacrés aux arbres, aux fleurs et aux légumes et son père ne manquait jamais un salon de l'agriculture. Ce qui peut-être avait orienté inconsciemment Alice dans sa décision d’acheter la ferme. Les débats, au cours des repas familiaux, étaient consacrés à un sujet agreste, jamais à de l’actualité, encore moins à la guerre à quelque endroit de la planète qu’elle soit. On y parlait de la vigne bien sûr mais aussi du chou, de la cerise, du melon selon les saisons et les jours. On y taillait les arbres en hiver, on les traitait au printemps et on en surveillait ensuite les fruits, on sarclait les pommes de terre, on mettait les endives en nourrice…
Tout ça alors qu'ils vivaient dans un appartement sans balcon où seul un bégonia, près d'une fenêtre au nord, avait la place de s'épanouir. Alice s’était souvent interrogée sur l’origine de cette marotte, une sorte d’atavisme, supposait-elle, hérité de ses ancêtres paysans. Elle comprenait aujourd’hui que son attachement pour Villemars avait probablement la même origine. Indifférent devant les animaux qu’il jugeait égoïstes et cruels comme les hommes, son père aimait les plantes parce que disait-il, elles donnent selon leurs promesses et vous remboursent même au centuple. Le jour de sa mise à la retraite il était allé s'acheter une bêche, un râteau, des bottes et d'autres petits outils de jardinage. Dès le lendemain, il était parti de bonne heure avec son attirail sur l'épaule et un casse-croûte dans la poche. La mère d'Alice, le croyant devenu fou n'avait pas ouvert le bec et même avait fait semblant de ne rien remarquer. Il était rentré le soir, éreinté et les bottes crottées de terre. Le jour suivant, il était reparti avec son fourbi.
Il cultivait un square, tout bonnement. Il n'avait rien dit pour leur faire la surprise d'une première récolte. Il avait découvert, quelques mois auparavant, un minuscule jardin public à l'abandon, à deux pas de chez eux. Il était passé devant, un jour qu'il avait par inadvertance changé son itinéraire. L'endroit n'était guère plus grand que leur salle à manger et l'administration de Paris semblait l'avoir oublié. Les mauvaises herbes avaient proliféré à leur aise et la rouille avait même bloqué le petit portillon. Il huila la serrure et le repeignit d'un vert identique à celui des autres portillons de Paris. Vêtu d'une cotte comme les employés de la ville, il arracha l'herbe et retourna la terre. En son milieu il planta un poirier, un arbre issu du jardin du roi à Versailles, une treille de chasselas doré contre un mur, et des légumes dans de petits carrés proprets. Le voisinage s'étonna bien, au début, qu'un jardinier soit affecté en permanence dans un si petit endroit et qu'il y cultive des haricots, du thym, du persil, des radis ou fasse venir des glaïeuls. Mais, comme il permettait que l'on se serve, tout le monde y trouvait son compte et personne ne le dénonça.
Alice passait le voir après ses cours. Il l'attendait assis sur l'unique banc, vert lui aussi, triant et nettoyant la récolte du jour dans un seau de fer. En hiver, elle lui apportait un thermos de café. Car même sous la bise et pendant le gel, il continuait à venir dans le petit square pour couper une branchette, arracher une herbe ou redresser des babioles de plantes. Il venait surtout pour rêver aux fleurs, aux fruits et aux légumes qui allaient lever. Parfois, madame Koenig, son amie, très belle malgré ses soixante ans lui rendait visite après les répétitions à la comédie française. Ils bavardaient alors, longtemps, assis côte à côte sur le petit banc. Un jour il apprit qu’elle était morte et il en fut très affecté mais jamais il ne dévoila la teneur de leurs conversations. C’est un secret, disait-il en riant, un secret de vieilles personnes.
Alice le découvrit un soir de mai, affalé dans un carré de petits pois en fleurs, victime d'une crise cardiaque, comme son amie. Après sa disparition, la ville reprit en main le jardinet, arracha le poirier et la treille et y installa un transformateur électrique encombrant qui avait au moins l’avantage de se moquer des saisons et de la pluie. Aveuglée par sa foi de militante, elle s’en rendait compte aujourd’hui, elle n’avait pas vu que son père vivait alors une vie très particulière, presque monastique seulement coupée par ses échappées de plusieurs jours dont elle ignorera, par manque de curiosité et parce que c’était « un secret de vieilles personnes », toujours les buts. Chef du rayon textile chez Félix Potin, il avait envié ceux qui travaillent au grand air au point de cacher ses ennuis de santé pour assouvir, enfin, dans le petit square, sa passion des semailles et des récoltes.
Manifestement il regrettait son village bien qu’il n’y ait plus remis les pieds depuis la mort d’Amélie sa mère, la Mélie comme il l’appelait. Il aurait aimé Villemars à la folie.
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