Les yeux verts

Jean-Bernard Papi · Chapitre 1 sur 15

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Les yeux verts

Sept ans après la mort de Bernard…

1.

 

Sept ans après la mort de Bernard Fontanier, Alice revint dans Villemars qu’elle n’a jamais oublié. Madame Fontanier s’est éteinte quelques mois après son fils, tuée par le chagrin, dit-on ici. La chère vieille ferme d’Alice, sa ferme, après l’incendie reconstruite à l’identique, est de nouveau à vendre, chez Prune et Successeur comme jadis. Mais Dominique n’est plus là pour la faire visiter et en vanter la solidité. L'herbe et les ronces ont envahi la cour et le jardin, preuve qu’elle est à l’abandon au moins depuis une année. Naturellement, les entrées des souterrains ont été obstruées et le couple de retraités qui a acheté la maison des Fontanier n’en a jamais entendu parler.

Des détails, parfois imperceptibles, témoignent des transformations qui continuent à s'opérer dans le pays. Villemars figure désormais sur les cartes routières. Depuis deux ou trois ans, depuis la montée du prix de l’immobilier dans la grande ville, le hameau se repeuple de mères célibataires et de jeunes ménages qui travaillent à Orléans, certains même à Paris. Ils habitent, pour la plupart, dans des maisons neuves ; un lotissement sur un terrain de Bourreux « le spéculateur » est en cours d’aménagement à la sortie du hameau.

Bourreux « l’aimable » est mort d’un cancer il y a trois ans, sa veuve et ses enfants continuent l’exploitation après l’avoir modernisée. Tracteurs, remorques et moissonneuse-batteuse partagent un hangar tout neuf équipé de plusieurs silos de stockage et d’une tour de séchage pour le maïs et le blé. Maria est toujours là, à peine changée. À presque cent ans sa silhouette toute cassée et rabougrie ressemble de plus en plus à une branche morte apportée là par le vent. Alice est allée jusqu’ à sa maison, au fond de l’impasse pour lui souhaiter le bonjour, mais Maria ne l’a pas reconnue et ne lui a pas ouvert sa porte. Elle est, selon ses voisins, des jeunes fraîchement installés, totalement brindezingue et sourde.

Le fils cadet de Texier, Rémi, a repris finalement la ferme de son père. La veille, il avait montré fièrement à Alice sa dernière acquisition, un tracteur énorme équipé d’un ordinateur et du GPS. « Du ciel, un satellite guide le tracteur tandis que l’ordinateur donne, au gramme près, le poids d’engrais à répartir sur le champ, mètre après mètre ». Rémi dispose aussi de son ordinateur personnel pour gérer l’ensemble de la ferme, ses stocks de céréales, régler les factures et s’occuper des rendez-vous avec les acheteurs. Il voit venir le jour sans déplaisir, où le tracteur sera piloté par un satellite artificiel et où il pourra enfin, comme les bourgeois, nager l’après-midi avec ses enfants dans sa piscine toute neuve. Texier, le père et sa femme, à la retraite, se sont retirés il y a deux ans à la Grande-Motte.

Les champs, à perte de vue, prennent l'allure magnifique des jardins de Versailles car les agriculteurs depuis quelques années arrosent à grandes eaux, des eaux puisées à trente mètres sous terre, blés et surtout maïs, du printemps à l'automne. À l'image de Bernard Fontanier, ils le font assez souvent pendant l'heure de midi.

– Les sols sont littéralement lessivés par cet arrosage, lui a confié un ingénieur agronome de passage au Relais de Saint-Jacques à Tournoisis, où elle loge pour quelques jours. Il faut craindre une perte irréversible des qualités du sol dans les vingt ans à venir, a-t-il ajouté. Après ce lessivage l’odeur si forte de la terre de Beauce que vous aimez tant, ne sera bientôt plus qu’un souvenir car le fumier animal ne peut être remplacé, au moins sur ce plan, par les engrais chimiques. Mais peut-être verrons-nous, d’ici là, une nouvelle race de maïs à petite sur tige et génétiquement modifié qui réclamera moins d’eau pour arriver à maturité. Mais il y a plus grave. La terre se tasse sous le poids des tracteurs de plus en plus lourds, sous l’action des produits chimiques et des arrosages et elle devient de moins en moins perméable.

Sans que l'on puisse parler de cause à effet, une petite rivière, la Conie, qui coulait près de Patay où les carpillons et les grenouilles abondaient naguère, Alice s'en souvient, est aujourd’hui tarie. Le maire d'un village voisin, un « gros », plante du maïs dans son lit. Epieds-en-Beauce a vu sa population presque doubler du fait de l’industrialisation d’Orléans qui s’étend inexorablement vers le nord. Les rues ont été refaites, élargies, et l'église, grattée et poncée, est comme neuve. On lui a servi, au cours du déjeuner dans un restaurant de Patay une sorte de boulgour, l'Ebly, qui est concocté à partir d’une certaine catégorie de blé. Pas mauvais mais sans grande prétention culinaire. On parle aussi d'un aéroport à construire, à une quarantaine de kilomètres à vol d'oiseau vers le nord qui emploiera du monde. Des projets d’usines pour fabriquer un carburant extrait du colza et des betteraves sont dans l’ascenseur…

On dresse aussi des éoliennes, un peu partout autour de Villemars, pour utiliser ce damné vent d’ouest qui secouait si fort la charpente de sa ferme, et fournir de l’électricité subventionnée. Eoliennes qui, au repos, ressemblent à de gigantesque crucifix qui bouchent l’horizon de leurs silhouettes grêles et disproportionnées. Lorsqu’elles fonctionnent, elles grincent dans le vent comme autant de girouettes démesurées. Tout ça, ces nouveautés extravagantes, éloignent encore un peu plus la plaine de Beauce de sa fonction originelle qui est la nourriture des hommes.

En revoyant la fenêtre de ce qui fut sa chambre, sous le toit, le souvenir d’Adrien traversa Alice et ce lui fut comme un coup de poignard dans la poitrine. De toutes ses forces, elle voulut l’atteindre par la pensée pour lui faire partager un peu de cette forte émotion qu’elle ressentait en ce moment. Trois mois après le drame, le bac en poche, Adrien était parti étudier le droit aux Etats-Unis, dans une grande université, études payées par son père devenu député pour la quatrième fois. Il travaille maintenant dans un cabinet d’avocat de New York. « Il faut que j'oublie » avait-il murmuré le jour de son départ ; sans préciser ce qu'il voulait oublier. Elle a longtemps pleuré en lui le seul homme qu’elle ait aimé et dont elle conserve le souvenir jusque dans les fibres les plus profondes de sa chair.

Frédéric et Mireille vivent toujours avec elle et poursuivent leurs études à Paris, l’une vise les études de lettres, l’autre s’interroge. Ils dînent avec leur père lorsqu’il qu'il siège à l’Assemblée nationale. Elle n'a plus de nouvelles de Gilles. Après avoir quitté l’armée de l’air il a été embauché par Air France. Il est maintenant commandant de bord, s’est marié, et devenu père de famille. Il a oublié Villemars, Alice et son passé. Seule, Dominique, établie à son compte dans une station de sports d’hiver des Alpes passe régulièrement la voir. Elle vit avec une copine depuis dix ans mais ne cherche pas à faire reconnaitre son état et sa liaison par un mariage en bonne et due forme.

Alice, de son côté, continue à faire l'avocate. Elle possède son propre cabinet et ses affaires sont prospères, c’est ainsi qu’elle a acheté une maison dans l’ile de Ré. Une ile devenue à la mode près de La Rochelle. Même pendant la saison estivale, elle s’y ennuie à mourir malgré la présence de nombreux amis dont Dominique et sa copine. « Je suis une terrienne, pas une navigatrice, dit-elle. Ici on élève des huîtres dans l’eau froide, là-bas en Beauce, des millions de graines germent dans la terre chaude… » Elle ne s'est jamais remariée et elle regarde les hommes toujours avec le même appétit de ses yeux verts au regard si joliment chargés d’innocence.

Après son dîner en compagnie de l’ingénieur agronome et un café suivi d’un bon bain dans sa chambre, elle s’est allongée sur son lit. Elle n’a pas sommeil et trop de souvenirs se bousculent dans sa tête. Dans cette chambre d’hôtel anonyme avec son papier peint terni par le soleil et les volets qui laissent passer un peu de la lumière d’une ampoule électrique allumée dans la cour, il lui suffit de fermer les yeux pour se souvenir.

C’était un début de juillet quelques années auparavant. Elle venait de Paris, seule dans sa Ford blanche. Une casquette bleu marine, propriété d’Adrien, enserrait ses cheveux châtains presque roux et de larges lunettes de soleil dissimulaient ses yeux. Elle se revoit tournant à droite aux feux tricolores d'Artenay. Le bitume par endroits brillait comme de la glace et, par les vitres baissées, un courant d’air chaud traversait l’habitacle. Il était presque midi. Elle se rendait en Sologne. Elle voulait acheter une résidence de vacances, une maison pour elle toute seule, et pour ses enfants. Seule, dans son esprit cela voulait dire sans homme. « Si l'immobilier en Sologne continu de grimper, lui avait dit Léo, un ami de son ex devenu depuis peu son patron, ça pourrait être une bonne affaire pour plus tard. » Elle avait ses idées sur la maison en question. Elle la voulait confortable, bien entendu, comme son appartement de Paris, avec un étage ou deux et de nombreuses chambres. Elle souhaitait une façade bien proportionnée voire originale, mi bois mi torchis, et un terrain attenant suffisamment grand pour y planter des arbres. Des fruitiers, parce que les fruits à Paris sont beaux mais sans saveur, dégueu comme disent les enfants. Et aussi des arbres à fleurs qui sentent bon.

Elle devait pouvoir y loger également l’indispensable piscine sans quoi une maison de vacances n’est rien d’autre qu’un bagne ordinaire destiné à faire suer le burnous de la ménagère. Et, comme à Versailles, pourquoi ne pas y installer un bassin à poissons, un bosquet d’arbres rares et même une grotte avec une ou deux statues… Autant fixer la barre au plus haut. Il fallait aussi qu’elle soit, cette masure de rien du tout, à proximité d'une route et à deux pas d'une petite bourgade typique avec tout ce qu’il faut de commerces. Elle ne voulait pas d’une grange retapée, paumée dans une nature « sauvage et indomptée » comme les copains qui font des kilomètres en auto, ou en vélo pour les plus écolos, pour acheter leur pain ou se faire prendre la tension. Disposait-elle de fonds suffisants ? On verra ça plus tard. Fraîchement divorcée, elle se sentait particulièrement disponible et neuve.

À trente-huit ans passés de trois semaines, elle voulait que s’ouvre une vie nouvelle « débarrassée des contraintes sociales et bourgeoises de la ville », comme aurait dit son vénéré maître en philosophie le beau Mironneau, fils spirituel d’Herbert Marcus, de Mao et du Che. Réflexions faites, Paul Mironneau ne l’avait peut-être pas dit, ni même écrit, mais on pouvait le déduire de ses discours. D’après un notaire ami de Léo, de nombreux Parisiens achetaient pour presque rien des fermettes Solognotes à des patriarches pressés d'aller s'entasser dans des villages où il y a encore un médecin-pharmacien, un croque-mort et un club du troisième âge. Si elle avait su ce qui allait se passer, elle serait restée à Paris se contentant d’escalader les escaliers de la Tour Eiffel pour le sport et l’air pur. Mais voilà, Alice était une aventurière. Enfin presque…

On vivra chez moi comme sur une île déserte, songeait-elle en poursuivant ses rêveries de laitière. Les nanas célibataires ne s’emmerdent pas avec la bouffe et la poussière. On fera très peu de ménage, naturellement, et chacun concoctera ses repas en piochant dans les provisions qui rempliront le cellier. On dînera dehors. On allumera des bougies dans toutes les pièces et même dans le jardin. On restera jusqu'à l'aube à bavarder, à danser, à boire du vin des bords de Loire. Ne pas oublier une cave dans mes prétentions immobilières, pour le vin, ainsi qu’un cellier, pour les provisions de bouche. Je me ferai une niche bordélique, rien que pour moi, une chambre avec mes jupes, mes pantalons et mes pulls entassés sur des poufs. J’aurai des journaux et des bouquins, ceux que je n’ai jamais eu le temps de lire à Paris, éparpillés un peu partout. Sur une chaise longue, car la Sologne c'est déjà le Sud, elle jure de lire les philosophes contemporains qu'elle ne connaît que par leur passage à la télé.

Son imagination s’emballe et prend de la vitesse comme un skieur débutant sur une piste noire. Elle n'a jamais eu la possibilité de choisir elle-même son cadre de vie. Elle n'a même jamais connu cette liberté-là, toujours à la traîne du mari, de Jean qui pensait, payait et décidait pour elle. Un peu grisée aussi par l’état euphorique de son compte en banque et par cette joie toute nouvelle de décider seule, elle fonce sur la route au mépris des radars et des gendarmes.

Après son divorce, elle avait éprouvé une énorme fatigue, un harassement de cheval, comme si un poids posé sur ses épaules l’empêchait de bouger et même de penser. Elle se trainait comme ces grosses tortues qui peinent sur le sable pour regagner la mer. Elle avait été trompée, roulée par « Jeannot Lapin », son ex, qui avait refusé tout bonnement de partager la garde des enfants. Elle n’avait pas éprouvé de chagrin à se séparer de lui, c'était plutôt le contraire, mais elle s'était bagarrée, en vain, pour qu’il prenne au moins sa part de garde, selon la loi. « Il avait désormais autre chose à faire que de jouer les nounous, » lui avait-il dit avec hauteur et une grimace comme si elle lui avait demandée de vider le pot de chambre. Texto. Il lui laissait le grand et les deux petits. Il les verrait de temps en temps, mais pas trop. « Un jour par an, inutile de prendre des habitudes difficiles à modifier ensuite ». Ce Tartuffe qui, comme avocat, le meilleur de Paris pour les divorces, s’efforçait de convaincre ses clients de penser d’abord à leur progéniture. Aujourd’hui, il prenait le contre-pied de ce qu’elle avait toujours cru bien ancré chez lui : ses louables et nobles convictions.

– L’immonde ! grogne-t-elle en serrant son volant de colère. Il faut que l’autre, celle qui avait pris sa place, la fille du sénateur Machin, le cramponne par les couilles, ou par le fric. Ou les deux.

Les femmes de la tribu de Jean, car de son côté elle n'avait ni sœur ni frère, seulement quelques nièces et cousins-cousines lointains, avaient soutenu leur Jeannot avec des postures de tragédienne. « C'est à nous les femmes, bêlaient-elles, de nous occuper des gosses. C’est notre devoir. » Leur devoir ! Et quoi encore… Alors elle avait choisi de partir à l’aventure vers un lointain et douillet cocon. Pas trop loin de Paris quand même parce qu’il faut bien y retourner bosser. Je me vois nabab avec ma piscine, se disait-elle, mais pourquoi ne pas chercher dans un paysage minéral de rochers gris et d’herbe fauve, une humble maisonnette et son minuscule jardin de sable ratissé. L’idéal pour méditer sur l’ignominie du monde et des hommes… Ne pas oublier le sac de riz, la théière en fonte, deux ou trois pinceaux et un bol d’encre pour calligraphier et faire surgir des paysages abstraits sur du gros papier buvard. Hélas ! impossible ! Entre ses doigts le stylo le plus étanche fuyait au bout de deux jours, alors un pinceau… Jean râlait quand il découvrait ses pâtés dans les dossiers. De toute façon, il râlait tout le temps.

Le souk, le plein air ou la cellule de nonne, deux faces de sa personnalité : L’avocate disciplinée et la femme libertine et sensuelle. Changer de décor, cela signifiait aussi se faire de nouveaux amis. Il lui arrivait même d'envisager de faire un autre métier sans trop savoir lequel. Journaliste chez Marie Claire ? Libraire politique ? Enseignante en n’importe quoi ? Marchande de bonbons ou de jouets ? Pute ou plutôt Escort-girl, c’est plus distingué ? Deux virages pris trop vite firent hurler les pneus et la ramenèrent sur terre. Ces départementales vous réservent de ces surprises connes ! On se demande pourquoi il y a tant de virages dans cette plaine à betterave plate comme la main ?

Pas de flagellation, se morigène-t-elle. Encore moins le renoncement monacal, mais s’épanouir comme une graine qui retrouve le terreau après des années d’oubli dans un sachet en plastique. Et pas de dépression nerveuse en vue non plus. Elle ne voulait surtout pas ressembler à ces femmes qui ont hanté son bureau avec leur orgueil en capilotade et leurs yeux rouges exhibés comme les stigmates du martyr. Au bout d'un temps décent d’affliction, la vie doit repartir en faisant ronfler ses moteurs.

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