Les yeux verts

Jean-Bernard Papi · Chapitre 3 sur 15

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Les yeux verts

En traversant Gidy, le bleu presque violet…

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En traversant Gidy, le bleu presque violet d'une paire de contrevents la propulsa près de Montmartre, vers la rue Berthe où vit sa mère. Elle habite au premier étage d'une vieille maison dont les volets et la porte d'entrée sont de ce même bleu violent. C’est là que Mireille, neuf ans bientôt, et Frédéric, sept ans sont en vacances. Elle revoit, comme un film au ralenti les deux enfants qui lui font des gestes d’adieu par la fenêtre ouverte. « Trouve-nous une belle maison maman ! » avait crié Mireille. Pour elle et son frère un nouvel environnement, de nouveaux visages, ne pouvaient qu’être profitables. C’était plus dramatique pour Adrien qui savait qu'il avait désormais peu de chances d'être avec son père, qu’il adore, plus d’une semaine par an.

Elle pénétra dans Patay ; ce qui fit surgir en elle de lointains souvenirs scolaires. Rappels d’une bataille pour la prise d’Orléans menée par cette drôlesse de Jeanne d'Arc. C’est sa nana préférée parmi toutes les héroïnes bien françaises y compris Louise Michel l’anarchiste. Laquelle Jeanne aurait dû être, depuis longtemps, le vrai symbole et le porte-drapeau de la femme émancipée. Et non celui des conservateurs de tous crins avec qui elle n'avait aucun point commun, si ce n'est la bigoterie. Combien de compagnons d'arme avait-elle fourré dans son plumard ? Aucun voyons ! Selon l'église et les actes du procès. Mon œil ! Les troufions de son temps, les Etienne de Vignoles dit La Hire, le valet de cœur du jeu de cartes, tout un symbole, et les Dunois n'étaient pas des porteurs d'encensoirs ou des gardiens du sérail.

Un pucelage, même celui blindé d'une future sainte, ne pesait pas lourd pour ces violeurs et étripeurs de métier. « Si Dieu se faisait homme d'arme, disait La Hire, Dieu serait alors pillard. » Et paillard ! Disons qu'il y avait derrière tout ça un truc de bonne femme et que si les minutes du procès sont sincères, elle avait berné les matrones venues l'examiner. Peut-être s'était-elle frictionnée l'objet du délit avec de la rue fraîche ? une plante dont on dit qu'elle resserre les chairs et transforme une traînée en petite fille modèle. Dans le bourg elle faillit s’arrêter devant un restaurant « Au bonheur de Jeanne » mais, comme son estomac paraissait endormi, elle décida de continuer sa route. Le repas attendra. Il n'empêche, pensait-elle, c'était une rude donzelle cette Jeanne ! En revanche menteuse sans envergure et sans imagination, comme bien des gonzesses. Comme avocate, elle en avait entendu des fables éhontées et des supercheries sans noms, un vrai catalogue de menteries à usage des dames. Comme les curés, à l’époque où ils confessaient les ménagères, elle faisait semblant de croire aux sanglots déversés sur son bureau. Mais jamais aucune de ses clientes n'avait osé, comme Jeanne, appeler saint Antoine, sainte Marguerite ou saint Expédit à la rescousse. Elle entendait des voix célestes ! C'est tout ce qu'elle avait trouvé comme explications à sa violence et à son besoin de traîner ses fesses au milieu des soldats.

D'accord, c'était pour le bien du royaume et il fallait bien trouver une raison valable à toute cette débauche d’armes et de canassons. Une raison de qualité supérieure qui en bouche un coin aux ruffians. Mais allez donc raconter à votre chéri, lorsque vous rentrez à trois heures du matin : « Henri, ne te fâches pas, j'ai entendu les voix de l'archange saint Michel et de sainte Marie Madeleine qui me disaient d'aller danser avec un sergent artilleur pour assurer le salut de la république ! » Cependant les hommes ne la faisaient pas trembler, ni reculer. Pas d'un poil. Pensez, une bergère habituée à affronter les loups, et les bergers.

Depuis l'année postérieure à son bac et les cours en Sorbonne du beau Paul Mironneau, Alice avait combattu l'État capitaliste et ses séides. Une cause soutenue par la moitié du monde. Elle pouvait logiquement être qualifiée de combattante. Comme Jeanne, finalement. Sauf que Jeanne c’était pour les capitalistes qu’elle mouillait sa chemise ; mais nulle n’est parfaite. « Combats justes, proclamait Mironneau, destinés à assurer le bonheur irrévocable du genre humain ». Un objectif exaltant, même si Mironneau reconnaissait être totalement coupé des réalités prolétariennes, et même des réalités du genre humain tout court, planqué qu’il était derrière le bouclier de l'Université. Dans l’igloo sur la banquise de l’université, disaient certains.

Peu avant cette époque l’Italie avait vibré aux slogans hurlés par sa jeunesse étudiante emmenée et galvanisée par Antonio Negri, qualifié depuis « d’intellectuel difficile à comprendre ». Un Negri à qui l’on attribuait la lourde paternité des Brigades Rouges. « Tout doit être gratuit », proclamait-il. « Nous voulons faire ce qui nous plaît » lui répondait le chœur des étudiants. Paul Mironneau dans ses livres, trois épais bouquins, tous illisibles sauf par lui-même et une poignée de disciples viscéralement convaincus, s’inspirait largement des écrits et discours de Negri. En les compliquant encore un peu plus de considérations humanistes franco-françaises et de spéculations métaphysiques et économiques en bon prof qu’il était. Pauvre Mironneau. Aujourd'hui ses provocations et ses tirades font sourire, mais elle y avait cru, avec bien d’autres. Après sa mort dans un accident d’automobile - ses disciples avaient hurlé à l’assassinat- elle avait marché derrière son héritier spirituel, un trotskiste barbichu tout cassé et délabré par les vaines batailles autant que par l’alcool et la drogue. Ils allaient manifester toutes les semaines, avec rassemblement obligatoire place de la Bastille et sit-in à l’autre bout de Paris. Une paire de tennis neufs tous les trois mois. Les mauvaises langues affirmaient que le trotskiste barbichu était battu par sa femme et qu’il préférait manifester dans Paris plutôt que de rester chez lui. La marche ne pouvait faire de mal à personne, songe-t-elle aujourd’hui ; mais quelle période féconde !

Plus tard, elle avait abordé les difficultés existentielles sous l'angle des féministes radicales afin de défendre une nouvelle idée de la femme. Le droit d’accéder au bonheur, au plaisir, et à la liberté de choisir son destin. C'était peu après qu'elle eut fait l'amour pour la première fois. Eblouie par l'expérience, elle était persuadée que la morale bourgeoise, par l'intermédiaire de ses censeurs, n'aurait de cesse désormais de l'empêcher de recommencer. Ou plutôt de l’empêcher de recommencer souvent et avec qui elle voulait. C'est avec la volonté de défendre les femmes opprimées qu'elle était devenue avocate. Tant de parti pris en faveur du bonheur universel et tant de travail personnel pour finalement aider des gens, et souvent des femmes, à divorcer ! Quelle dérision et quelle caricature de ce qu’elle aspirait à être ! Elle croyait à cette époque, chaque génération a ses obsessions et ses marottes, en l'existence d'une conscience sociale, -le bon sauvage-, enfouie au fond de chaque individu. Une sorte de sens civique transcendant qu'il fallait réveiller et mettre en branle par des actions collectives spectaculaires et exemplaires. C'était aussi l'un des chevaux de bataille de Mironneau et l'argument fondateur de ses livres. Cette conscience réveillée devait permettre l'épanouissement et la venue de l'homme nouveau, bon, beau, généreux, sincère et altruiste.

– Ou plus certainement l'apparition d'une sorte de fourmi laborieuse et stupide, avait ironisé un jour un peintre chez qui elle posait pour se faire un peu d’argent. Elle venait de lui confier ses espoirs dans un monde gratté, poncé et rénové. C’est en général ce à quoi l’on parvient quand on gomme les différences chez les hommes, avait-il ajouté. Car on nivelle toujours vers le bas, c’est plus facile et je dirais même, plus naturel, plus accessible. Ramener Hugo, Proust ou Lamartine au niveau de saint Béotien, belle réussite ! Les communistes fusillaient ceux qui n’avaient pas les mains calleuses… Seule l’église est crédible quand elle prêche l’égalité, mais c’est dans l’autre monde et personne ne peut lui apporter la contradiction. L’intelligence est naturelle, elle ne se décrète ni s’achète, mais la connerie s’acquiert, par contre, sans difficulté. Je sais que certains de mes collègues peignent des êtres, on ne peut les appeler autrement, tous identiques et flous, c’est l’expression de probables regrets idéologiques sans doute…

Elle avait claqué la porte et dit adieu aux quelques francs qu’elle gagnait mais le peintre avait ouvert une brèche dans ses convictions. Deux mois plus tard, durant un sit-in devant l'ambassade américaine, elle avait rencontré son futur chef de cellule. Il lui avait proposé ce jour-là de militer plus utile et plus efficace qu'avec son vieil épouvantail de trotskiste. C'étaient ses propres termes. Il lui proposait un parti structuré, avec des chefs résolus et une idéologie solide. Mais déjà, elle ne croyait plus qu'à demi dans la nécessité d'une révolution. Elle l'avait suivi quand même, pour voir, entraînée par le bagou du vieux bougre. Elle avait lâché, reconnaît-elle aujourd’hui une bande de guérilleros d’opérette pour s’enrôler dans la Légion étrangère mexicaine.

– Tu t’es laissée embringuer comme une sotte par les cocos alors que leur idéologie prend l’eau de partout ! avait ironisé Jean. À l'époque, il n'était que son employeur. Ils s'étaient alors disputés car elle n’admettait pas que l’on rabaisse ses idéaux. Elle avait même pensé lui jeter sa démission à la figure. Elle aurait dû, pour l’avenir. Mais comme elle ne tenait plus tellement à avoir raison coûte que coûte et que la place était bonne, ils s'étaient réconciliés autour d’un repas dans un restaurant étoilé. Un restaurant éminemment bourgeois et à tendance cryptocapitaliste. Peu après ils s'étaient mariés car, dans la famille de Jean, ça ne se faisait pas de vivre en concubinage. Elle avait été attirée par ses chaussures, il était toujours coûteusement et élégamment chaussé.

– Sous la robe d’avocat, lui avait-il expliqué, il n'y a que les godasses de visible, il faut donc les soigner.

Elle avait découvert en discutant de- ci, de- là, qu'elle avait obéi à une des formes les plus primitives de l'amour, le fétichisme. Une fois mariée et installée, elle avait continué à militer, peut-être pour ne pas renier tout à fait ses idéaux et résister à un progressif embourgeoisement. Pourquoi s’était-elle mariée avec ce vieux jeton, Jean était veuf et avait dix ans de plus qu’elle ? La question méritait d’être posée. Aujourd’hui elle n’a toujours pas de réponse tranchée. Elle n'était pas femme à chercher en l'homme une protection, elle ne souhaitait même pas avoir d'enfant, Jean lui en amenait un tout fait. Ses amies se mariaient ou vivaient « avec un homme » et il lui avait semblé que Jean lui plaisait. Pourtant, une fois dépouillé de son uniforme d'honnête et libéral citoyen, vêture qu'il peaufinait comme le chat sa fourrure, il n'était qu'égoïsme et arrivisme. S’il méprisait les intellectuels en raison de leurs principes moraux incertains, il n'avait aussi que dédain pour les femmes en particulier pour celles qui se prétendaient libres, malgré qu'il fût galant comme un petit marquis. Il prétendait aussi avoir toujours raison, et il balayait d'un revers de main tous les arguments qu'on pouvait lui opposer, ceux de sa femme en priorité. Elle avait mis du temps, presque dix ans, avant de s’en rendre compte.

Il y a six mois, il s'était littéralement jeté au cou d'un sénateur dont la fille, une bi-divorcée, de son côté, avait fait des pieds et des mains pour l'amener dans son lit. La rumeur accusait ce politicien de brasser des affaires peu catholiques, mais la rumeur ne constituait pas une preuve. Coïncidence, ce sénateur qui avait son fief dans le sud de la France, avait besoin d'un conseiller juridique et accessoirement d'un gendre présentable. Il était prévu qu'il épaulerait Jean en politique en échange de quoi ce dernier assainirait « ses affaires », s’il ne se faisait pas assassiner par la concurrence ou s'il ne se faisait pas jeter en prison avant. Alice connaissait l’oiseau. « Il se sortira des pires embuscades et même, finalement, il dépassera son mentor en magouillage et fripouilleries » assurait-elle quand on en parlait.

C'est un portrait peut-être un peu trop chargé, pense-t-elle aujourd’hui avec du recul. Mais Jean était devenu au fil du temps si contraire à l'homme idéal ! À son homme idéal à elle, naturellement. Comment avait-elle pu lui céder avec autant de facilité ? Il aurait été grand prêtre dans une secte, chaman, sorcier ou hypnotiseur, j’aurais compris. Il était venu à la fac chercher une assistante pour son cabinet. Elle se trouvait là, diplôme en poche, sur le pas de la porte pour ainsi dire, et elle avait sauté sur sa proposition. Sans réfléchir, sans même savoir combien elle gagnerait. Les pieds de son futur patron lui inspiraient confiance.

Pour le fuir, une fois mariée et après un temps d'apathie durant lequel elle avait répondu aux invites du Parti de manière très épisodique, elle était devenue la plus assidue aux réunions. Elle y retrouvait quelques révolutionnaires de style bolivien, c'est-à-dire les ouvriers bien payés d'une imprimerie voisine en mal d'exploits, qui la tutoyaient et l'appelaient familièrement Pascale. Un prénom qui garantissait son anonymat. Après avoir évoqué Pol Pot, Castro, Staline et quelques-autres comme autant d’humanistes et de bienfaiteurs méconnus et injustement calomniés, ils allaient tous ensemble une fois la réunion terminée dans un bar-tabac proche. Elle y buvait, toujours en leur compagnie, des pastis bien tassés en grignotant des olives. Parce qu'elle était avocate et femme, une femme digne de confiance et capable de les comprendre, parait-il, d’aucuns lui racontaient en tête-à-tête, après que les camarades fussent partis et sans l'ombre d'une retenue, leurs vies très insignifiantes. Des existences lisses et plus encore dépourvues d'attraits et de piquants que ne l'était la sienne, coupées par de non moins insignifiantes coucheries qui les tracassaient énormément.

À l’évidence, ils la prenaient pour la conseillère conjugale du Parti, la bonne mère à qui l'on peut tout dire. Dans les premiers temps, elle les imaginait comme des êtres combatifs et altruistes. Des sortes de Don Quichotte généreux prêts à mourir pour un idéal de fraternité et de justice. Des gens prêts à vous entraîner vers l'aventure, de celle qui vous modifie un destin dans la seconde et qui ne vous demande pas de réfléchir mais d'agir. Jeanne d’Arc encore. En réalité, ils ne se bagarraient que pour avoir un jour de congé supplémentaire et trois pour cent d'augmentation par an. Ce n’étaient que des Candide qui voulaient changer le monde à leur profit et se partager la fortune « du grand capital » afin de jouer aux boules tous les jours, manger des merguez et des frites quand bon leur semblerait et remplacer leur bagnole par une plus grosse qui en mettra plein la vue aux copains. Une caricature de nomenklatura.

C'était à elle, l'intellectuelle, l'avocate, d'agir dans le bon sens et de réfléchir pour eux, pensait-elle alors. C’était son devoir de militante. Elle avait dépensé beaucoup de salive pour les convaincre de se montrer plus magnanimes, de participer plus volontiers aux actions en faveur du Tiers-monde (Un Tiers-monde frère, nommément désigné et dans les petits papiers du Parti, pas n'importe quel ramassis de nègres ou de chinetoques). Palabres et discours qui se continuaient souvent tard, qui l'assoiffaient énormément, mais qui donnaient parfois des résultats encourageants. Elle avait même été reçue par le Secrétaire Général du Parti qui l’avait soutenue dans cette voie, à condition qu’elle se montre disciplinée, qu’elle rende compte à son chef de cellule et surtout qu’elle ne dise pas n’importe quoi pouvant être mal interprété. Après ces réunions elle rentrait chez elle par le dernier métro, un brin pompette, pour tenir à Jean des discours impeccables sur la lutte des classes et l'Internationale communiste.

Souvent couché depuis plusieurs heures, il lui criait de la boucler et éteignait la lumière avant même qu'elle ne sorte de la salle de bains. Elle lui chantait aussi, et souvent, la chanson des Canuts en se glissant dans le lit conjugal : « C'est nous les Canuts qui vivons tout nus… » Ce qui le faisait glousser avant de l’attirer contre lui. Car cet abruti, elle devait se l'avouer, lui faisait admirablement l'amour et ce avec une énergie, une imagination et une délicatesse qui paraissaient infinies. Avec lui, elle avait connu non seulement le plaisir, mais aussi la joie d'être assouvie. Pour ça au moins, elle savait qu’elle le regretterait. Avec les étudiants pressés qui l'avaient courtisée, elle avait obtenu du plaisir, elle ne le niait pas. Mais aujourd'hui avec le recul cela pouvait se résumer à quelques frissons et en général à l'impression d'avoir été secouée pendant dix minutes dans un malaxeur.

Les militants, malgré leurs confessions pitoyables sur leurs malheurs conjugaux et leurs maux divers, et malgré leurs larmes, cela arrivait parfois, n'étaient pas des anges asexués. Il faut dire qu'elle se laissait facilement attendrir. Certains, parmi les plus jeunes ou les plus téméraires, faisaient à la camarade Pascale, si jolie, si fraîche, si disponible et si bien roulée, des propositions directes et franches, après les pastis. Ils étaient si mignons avec leurs yeux humides et leurs reniflements. On pouvait même ajouter qu’ils étaient héroïques quand ils ramenaient de glorieuses blessures au cours d’une nuit passée à arracher les affiches électorales de l’adversaire. Ils arrivaient en réunion avec des gnons sur tout le corps, un œil poché, des lèvres fendues ou les doigts écorchés par ces morceaux de verre que ces salauds de réactionnaires mélangeaient à la colle avant d’en badigeonner leurs maudites affiches. Il lui suffisait alors de glisser une main compatissante et maternelle dans leur tignasse, pas toujours fraîchement lavée, pour transformer leurs jérémiades en sourires. Combien de fois leur avait-elle cédé ? Deux ou trois fois peut-être, pas plus, admet-elle ce soir dans la chambre du relais Saint Jacques si loin, si loin de ce temps, en ajoutant in petto : si c'est plus, je ne m'en souviens pas. Leurs manières rudes, leur force physique, l'odeur de leurs cheveux et de leurs aisselles, leurs façons de lui faire l’amour la transportait, allez savoir pourquoi, dans les geôles de Pinochet. Là un moustachu postillonnant la giflait, puis la violait en la traitant de sale petite garce gauchiste.

Se souvenait-elle de ces hommes aujourd'hui ? À peine. Et pourquoi s'en souvenir. On se souvient des péripéties d'une liaison enrichissante, d'une passion qui vous comble. Elle savait que c'était arrivé, c'est tout. Elle avait juste donné un peu de son corps, comme une dame fortunée donnerait un peu de monnaie à un mendiant. Et eux qu'avaient-ils retirés de l’aventure ? La question méritait d'être posée. Petit à petit, avec le temps, le travail envahissant, les maternités, elle avait pris ses distances, assistant de loin en loin aux réunions pour finir par rompre définitivement avec le Parti. Elle ne milite plus nulle part, même pas pour la Croix-Rouge et aujourd’hui moins encore qu’hier. Elle a atteint, pense-t-elle, et depuis longtemps la limite d'âge des insoumis et des agitateurs patentés. Quand on pense à ce Carlos bedonnant, ce faux Che, capturé comme le dernier des scouts au cours d’un vague jeu de piste, et qui déblatère encore sur son juste combat, il y a de quoi rigoler ! Ce dont elle est sûre c’est qu’elle n'a plus ni les aptitudes à nier l'évidence ni les dispositions intellectuelles requises pour développer des batailles verbales en vue de démontrer que deux et deux font cinq.

Déjà, bien avant de rendre sa carte, elle n'admirait plus, comme lorsqu'elle était plus jeune, la longévité et l’opiniâtreté des vieilles badernes qui venaient aux réunions en vélomoteur depuis la banlieue. Ces hommes, mais surtout ces femmes têtues, confites dans le culte de Mao, de Lénine et de Marx comme des bigotes dans leur foi en Christ, la faisaient désormais sourire. Le Parti avait bien cherché à la retenir, on lui promettait même une place dans les instances du Comité central. Mais non, car de la philosophie de Mironneau - que son embourgeoisement avait consumé- il ne restait dans son esprit que des cendres. Bientôt le vent de l’indifférence, et de l’égoïsme allait les éparpiller. Elle découvrait à cette époque, et elle rejoignait son ex mari sur ce terrain car la vie conjugale vous dénature et vous nivelle, quoi que vous fassiez, vers le médiocre, la joie ineffable d'être insensible aux malheurs du monde. À se moquer comme d’une guigne des cris et des pleurs de la Grande Misère beuglés par l'amplificateur médiatique. Elle se penchait avec amour et sollicitude sur elle-même. Elle se chérissait, se peaufinait et se papouillait.

Dans son auto qui filait vers la Sologne, à l’approche de la quarantaine elle voulait conquérir la plus banale et la plus belle des libérations : la sienne. Ses idées sur le bonheur individuel, le sien surtout, étaient simples : Elle allait profiter au mieux de ce que la providence lui présentera, ou poussera vers elle, si cela lui convient naturellement. « C'est le quotidien d'un alcoolique ou d'un drogué », lui avait fait remarquer une amie. Peut-être bien, mais si ceux-là ne sont pas heureux dans l'alcool ou la drogue, alors pourquoi boivent-ils et pourquoi se droguent-ils ?

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