Les yeux verts

Jean-Bernard Papi · Chapitre 5 sur 15

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Les yeux verts

La porte grinça puis céda sous la…

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La porte grinça puis céda sous la poussée de la vendeuse, une grande bringue avec des épaules de nageuse et des cheveux blonds coupés courts, « à la garçonne ». Une forte odeur de bois moisi et de renfermé fit reculer Alice. Sans plus de manières, la fille prit un marteau et un pied-de-biche sur un dessus de cheminée et en quelques coups fit sauter les planches qui maintenaient les volets fermés.

– Nous ne sommes pas venus depuis huit mois et l'hiver est passé par là, admit-elle en ouvrant les fenêtres d'une bourrade. Orléans n'est pas tout près non plus et la Beauce n’est pas notre secteur le plus actif.

Les cinq grandes pièces étaient barbouillées soit de bleu tendre soit de rose saumon, uniformément et du sol au plafond. De la peinture à l'eau, fit remarquer la vendeuse en passant son doigt sur un mur puis sous l'un de ses yeux gris. L'étrange halo rose qui souligna son œil fit rire Alice qui la trouva d’emblée amusante et originale. Autre chose que le gros poussif de Romorantin.

– Ça s'enlève facilement avec une éponge et un peu de lessive. C'est vieux comme le village tout ça et Dieu sait quel âge a ce bled, mille ans ? deux mille ans ? Plus peut-être. On dit que, à cinq ou six mètres sous terre il y aurait une véritable ville creusée dans le calcaire au temps des Gaulois, ou bien avant peut-être même. Quelque chose comme Iss, Ix ou Liss, une ville qui s’étendrait sous la Beauce avec des rues et des logements pour cent mille habitants.

Alice écoutait avec les yeux ronds et incrédules de quelqu’un à qui on annoncerait qu’il se trouve assis pile au-dessus du graal.

– C’est vrai ?

– C’est ce qui se dit. Il y a même un fada qui a fait un livre dessus, à compte d’auteur naturellement, et qui démontre par A plus B le bienfondé de la chose. Et je le connais bien ce fada, c’est le père Prune, mon patron. Probablement pour attirer le chaland dans la région. Mais personne n’y croit à cette ville, même les Parisiens n’y croient pas, et la vente immobilière n’a pas décollé.

Alice partit d’un grand rire. Cette fille, décidément, lui plaisait. La maison aussi lui plaisait. Malgré la peinture des murs qui tache, et le plâtre qui s'écaille et dégringole au plus léger choc. Les pièces sont propres et en tout cas très grandes et ensoleillées, avec des carreaux de terre cuite au sol et de grosses poutres au plafond, peintes en vert caca d'oie malheureusement.

– Ce n'est pas très joli comme couleur, reconnaît la vendeuse en désignant le plafond, c’est très personnalisé comme on dit, mais là aussi c'est de la peinture à l'eau. Au-dessus, c'est de la « baugie », de la terre mélangée à de la bouse et à du crin de cheval, le tout posé sur un lit de lattes de châtaignier. Ça isole bien et c'est solide. Vous pourrez aménager le grenier sans problèmes. Les paysans y entassaient leurs récoltes dans le temps, vous n'avez pas à craindre que ça s'effondre. On pourrait y héberger un troupeau d'éléphants.

– À condition de l'y faire monter.

La vendeuse eut un rire.

–Appelez-moi Dominique, dit-elle si cela ne vous dérange pas. Comme acheteuse, je vous trouve très sympathique et courageuse. Ce n’est pas tous les jours qu’une femme seule s’aventure dans le coin. Ici, c’est plus paumé et retiré que l’Amazonie. La civilisation est passée à côté.

Alice qui arpentait les pièces rougit autant par plaisir que par gêne. « D’accord, répondit-elle, moi c’est Alice ». Elles poursuivirent la visite. Dominique poussait des portes, découvrait des placards, bousculait des araignées énormes qui les faisaient hurler de frayeur. Ce qui ne les empêchait pas d’échafauder des projets d’aménagements. Dans la partie gauche, à partir de l’entrée au milieu de la façade, une chambre pour chaque garçon. Pour Mireille, au besoin on coupera une pièce en deux. La chambre d’Alice sera installée dans le grenier dès que possible. En attendant, elle couchera dans le séjour. Quelle vue elle aura de là-haut, sur la plaine et les blés ! L'escalier de bois qui conduisait au grenier était un peu étroit mais paraissait solide. Alice s'y engagea d'un pas prudent.

– Les termites ?

– Pas de ces sales bestioles ici. Vous pouvez y aller c'est du costaud. Vous savez Alice, il n'y a pas tout le temps du blé dans les champs, murmura Dominique comme si elle devinait ses pensées. L'hiver, il n'y a que de la terre labourée, marron nuance merde de bébé, comme dit notre directeur adjoint. L'été en sus des blés, ce sont aussi les maïs, impénétrables et hauts comme une savane, les tournesols plus secs et froissés que des fleurs en papier. Il y a aussi des petits pois, du colza jaune pétant qui embaume autant que du 5 de Chanel, ou encore, pour les graines, des carottes qui en fleurissant attirent les abeilles et les guêpes. C’est aussi plutôt loin de la mer et de la montagne. En confidence, vous pouvez demander une ristourne sur le prix. Malgré la cité sous la terre chère à mon patron et toute la pub qu’il paye dans la « République du Centre », on ne se bat pas pour acheter cette bicoque.

– Mais on espère les blés et on les attend, répondit Alice d'une voix enjouée en ouvrant la porte en bois de l'une des lucarnes. Et quand ils sont là, on les regarde grandir et dorer. Pour la ristourne, je ne demande pas mieux, c’est si gentiment proposé. Dominique eut un petit rire de connivence tout en détaillant Alice qui se penchait dans le vide. Elle me reluque les fesses comme un homme, se dit Alice embarrassée.

– C’est quand même haut, dit-elle, quand on pense que des hommes grimpaient jusqu’ici avec des sacs de blé sur le dos.

– Des sacs de soixante et parfois même de cent kilo, c’est à ne pas croire, compléta Dominique en se penchant à son tour. Les hommes et parfois même les femmes ; aussi il faut voir comme ils sont tordus ceux qui ont survécu à ce bagne.

Alice, de plus en plus troublée, sentait la hanche de Dominique qui s’appuyait contre la sienne. Le grenier réfléchit-elle, un peu pour détourner son esprit de ce singulier contact, est spacieux, vaste comme un terrain de tennis et vierge de cloisons. Les poutres et la charpente sont en bon état, du gros bois brut à peine écorcé, assemblé par tenons et mortaises sans lésiner sur la marchandise. Entre les chevrons, on aperçoit des ardoises solides, épaisses comme le pouce. Comme au rez-de-chaussée, le sol est couvert de carreaux de terre cuite avec encore ça et là des poignées de grain mêlé aux crottes de mulots.

– On dirait les combles d'un château, mais que de nettoyages à faire dans cette baraque avant de l'habiter, soupira-t-elle.

– Chasse aux rats, souris et mulots, nettoyage, lessivage, modernisation, remise en état général et réparations, renchérit Dominique en hochant la tête. Mais après, vous verrez, on se sent bien dans ces maisons qui ont un vrai passé. Je vous donnerai des adresses d’artisans.

Elles regagnèrent le rez-de-chaussée.

– La cuisine sera ici, dit Alice, pour profiter de la porte qui donne sur le jardin. Et là, la salle de bains des enfants. En attendant d'en aménager une autre près de ma chambre, là haut sous les toits, rien que pour moi… J'ai même droit à une cheminée dans le séjour, et quelle cheminée, on pourrait s'asseoir dedans ! Le foyer sacré ! Je suis comblée. Le jardin est-il encore en culture ?

– Un voisin, très gentil, mais un peu rustique sur les bords, s'en occupe. Dominique se pinça le nez et fit une grimace. Un vieux garçon pas très net de la tête qui vit avec sa mère dans une maison tout près, ajouta-t-elle.

Elles se rendirent dans le jardin. Des pruniers, un pommier moussu et tordu, des guigniers et des noisetiers occupaient la bordure d'un potager suffisamment grand pour nourrir une famille candidate du prix Cognacq. Mis à part un carré de quelques légumes à l’abri du vent, poireaux, salades, choux, le reste était inculte mais bêché et exempt d’herbe. Les allées étaient tracées au cordeau et bien entretenues. À l’autre bout du jardin, derrière une haie de noisetiers, les blés filaient jusqu’à l’horizon, à peine mouchetés par les taches sombres de trois ou quatre bosquets répartis de manière égale dans la plaine.

– N’enlevez pas les noisetiers, conseilla Dominique, ils sont là depuis toujours pour couper le vent. Je vous dis ça parce que quand je vends une maison, les propriétaires commencent par foutre les arbres en l’air. Sans penser qu’ils ne sont pas là par hasard et qu’il leur faudra vingt ans pour avoir les mêmes.

Un tracteur invisible démarra et ronronna quelque part rompant l'impressionnant silence qui enveloppait la plaine et désorientait Alice habituée au bruit depuis toujours.

– On se fait très vite à l’absence de bruit. Et la nuit, vous verrez les étoiles ! Des millions d'étoiles qui grouillent comme des asticots, blanches et grosses comme des ampoules électriques, prêtes à vous tomber sur la tête !

– L’arbreciel d’étoiles, lourd d’humides fruits bleu-nuit, sourit Alice.

– Si, si, ne riez pas Alice ! C'est à cause de la pureté de l'air et de l'absence d'éclairage public. Et les couchers de soleil ! Vous verriez ! Avec des rouges sanglants et des verts Véronèse somptueux et profonds. Comme au bord de la mer… L'eau et le sable en moins. Il y a bien une mare mais elle est à sec depuis qu’un engin de terrassement est venu la nettoyer. Il aurait crevé le sol, paraît-il et l’eau s’en irait maintenant au diable Vauvert. Si le père Prune était là, il vous dirait où…

Alice voulait visiter les dépendances. La vendeuse ouvrit une ancienne grange pour constater, une fois le portail ouvert, qu'elle était encore pleine d'un fourbi innommable abandonné par les anciens propriétaires. Bottes de paille dure comme le béton, débris variés de charrettes, vieilles planches pourries et caisses entassées pèle mêle la remplissaient aux deux tiers dans un tel désordre que l’on n’apercevait même pas les murs. Elle avait aussi servi d’écurie pour les chevaux et il restait des débris de mangeoires et de stalles entassés avec le reste.

– J'y mettrai une table de ping-pong et des agrès, dit Alice optimiste, pour les garçons. Après nettoyage.

– Les héritiers se sont disputés ce qui était vendable et ont laissé le reste, comme d'habitude, rouspéta Dominique. Il vous faudra du courage pour évacuer toute cette merdouille.

– J'ai du temps devant moi. Les vacances, et Paris n’est pas loin…

Dans la remise qui prolongeait l’étable, un bâtiment ouvert au vent sur deux côtés, Alice retrouva la carriole rouge qui levait ses brancards vers le ciel. Hélas ! mangée à cœur par les vers et dépourvue de roues. D’une pression du doigt elle traversa le plancher.

– Une fois enlevée cette charrette, j'y rangerai la réserve de bois, et je ferai un coin garage pour la voiture. Il me faut aussi, quelque part, un atelier pour bricoler. J'aimerai faire de la sculpture, de la poterie ou du tissage… J'ai fait une année d'arts déco avant d'entrer en faculté de droit.

– Vous aurez de l'espace à revendre pour vous installer et bricoler, concéda Dominique en ouvrant le portail d’une ancienne étable. Ce n'est pas ce qui manque.

– Cherchez pas les animaux, y a plus de bestiaux en Beauce depuis le lendemain de la guerre, leur cria à cet instant un petit gros qui venait d’entrer dans la cour. Je viens aux nouvelles, j'ai vu les volets ouverts…

– Ici, tout le monde hurle, prévint Dominique en refermant le portail. L'habitude de s'appeler d'un champ à un autre, probablement. Les femmes, c'est encore pire. Elles vous percent le tympan avec leur voix de tête. Celui-ci, c'est le voisin rustique, celui qui s'occupe du jardin.

L'arrivant, un joufflu rougeaud au nez court, à la bouche noirâtre en grande partie édentée, poussait devant lui une bedaine imposante qui débordait largement d’un pantalon de travail en coton bleu abondamment rapiécé. Chaussé de bottes en caoutchouc malgré la chaleur et la sécheresse, il était vêtu d’une chemise sans col, verte à fines rayures de couleur indéfinissable, boutonnée jusqu’au cou et aux poignets. Plusieurs auréoles de sueur s’étalaient sur sa chemise par ailleurs souillée de taches diverses. Chez cet homme visiblement prudent, son pantalon était retenu à la fois par de larges bretelles graisseuses et par une ficelle effilochée nouée sous la panse. Son béret verdâtre percé de trous était coquettement enfoncé au ras de ses oreilles, comme un bonnet de nageur. D'emblée il déplut à Alice, comme si son aspect négligé cachait de douteuses pensées. Comme s’il avait deviné qu’il n’obtiendrait rien d’elle en faisant l’aimable, il se mit à l’examiner sans aucune gêne de ses petits yeux bleu pâle en partie dissimulés sous un pli de graisse. Son regard rusé de maquignon lui rappela celui du gros moustachu de Romorantin. Visiblement il cherchait à deviner ses intentions. Elle revit la tête, et le béret, qui l'avait observée fugitivement deux jours plus tôt. Ça pourrait bien être ce gros chafouin, se dit-elle.

– La probable future propriétaire, présenta Dominique.

Comme l’avaient fait des milliers de fois ses semblables devant les patrons, propriétaires ou seigneurs, il enleva son béret respectueusement et découvrit un crâne rose-tendre presque chauve. Il gratta sa médiocre couronne de cheveux roux d'un ongle perplexe, ébréché et maculé de terre. Dans le cas présent il voulait se donner le temps de mettre de l'ordre dans ses idées et de s’imprégner de cette situation nouvelle. N’étant pas assez riche pour l’acheter, il avait espéré la venue d’un jeune qui remettrait en route la ferme, prendrait peut-être un ou deux ouvriers et louerait des champs aux voisins. Lui-même pouvait proposer une belle pièce du côté de Pressailles qu'il tenait d'une tante. Mais voilà que débarquait une bonne femme, une Parisienne, sans alliance au doigt, qui devait connaître moins que rien à la culture. Pour lui, cette invasion d’étrangers c’était la ruine programmée de la Beauce.

– Mais faut qu’elle signe d’abord, répond-il à Dominique avec dans la voix l’espoir qu’elle renonce à ses prétentions abracadabrantes. Et ça, la signature, ce n’est pas encore fait !

Tout de même c’est une jolie femme, dira-t-il plus tard à sa mère. Ça pourrait être pire ajouta-t-il. Comme c’est le cas à Villamblain où un groupe de musiciens de rock qui loue une baraque à l’année, fait jour et nuit un boucan à réveiller les morts. Plus personne ne ferme l’œil dans le village. Cette femme apportera peut-être un petit quelque chose de jeune et de frais dans ce bled de vieux.

– J'habite à deux pas avec ma mère. Il fit un geste vague du côté du calvaire. Si vous voulez des œufs ou des lapins, faudra pas vous gêner. Elle en vend. Il suffit de demander la mère Fontanier. Moi, c'est Bernard, Gustave, Henri, Abel au choix, mais tout le monde ici m’appelle Bernard.

Il annonça son âge comme un titre nobiliaire. Peut-être pour impressionner les deux femmes et leur faire comprendre qu'il était un homme fait, un vrai, sur qui on pouvait compter. Alice, apprendra ainsi qu'il était plus jeune qu'elle de trois ans bien qu'on pouvait, même de très près, le prendre pour un quinquagénaire un brin décati. C'était, dans le langage local, un "vieux gars", un célibataire.

– Nous sommes quelques vieux gars dans la paroisse, reconnut-il. Il aurait pu se marier, avec l'une des filles Ferron. Elles habitent à l'autre bout de Villemars, sur la route de Tournoisis, si la mère Ferron avait accepté. Car fallait que la mère accepte, bien que les filles aient toute les deux dépassé la trentaine. Le père Ferron était décédé quand elles avaient quinze et seize ans, des suites d'un arrêt du cœur sur une batteuse à vapeur dont il était le chauffeur et le mécanicien. Une belle machine, la dernière batteuse à vapeur du pays. L’autre batteuse, l’avant dernière donc, qui appartenait aux Lamiroux avait explosé après la guerre en tuant quatre personnes dont la mère Lamiroux qui avait à peine cinquante ans. Au moment où elle apportait à boire, précisa Bernard avec ce sens du zigzag qui rendait sa pensée parfois difficile à suivre. C'est qu'il fallait les alimenter en eau et en bois ces cochonneries de machines, on n'arrêtait pas de fournir. Avec ça que le père Ferron avalait autant de vin rouge que sa batteuse consommait d'eau. Depuis, ce sont les filles qui font marcher la ferme. Elles ont été élevées à la dure par leur mère. Une saloperie celle-là, une vieille garce, une vraie sale bête ! Fontanier admit, avec simplicité, qu'il se serait marié avec l'une ou l'autre des deux filles, indifféremment. Avec celle qui aurait dit oui la première, bon Diou ! Mais leur mère n'a pas voulu, rapport aux biens que j'avais point… Total, elles sont vieilles filles et moi vieux gars, soupira-t-il en sortant de sa poche une blague à tabac en caoutchouc. Il roula et alluma sa cigarette.

– Alors, c'est-y vrai ce que dit la dame, il regardait Alice de biais à travers la fumée de sa cigarette, que vous allez acheter cette baraque en ruine ? Dans ses yeux pâles dansait une lueur indécise faite de crainte et de méfiance.

Alice eut envie de l’envoyer promener puis elle se morigéna, c’était un brave plouc, un voisin et il convenait qu’elle se montre gentille et bien élevée. Il n’était peut-être pas très astucieux, mais c’était un homme honnête, ça se voyait. Elle admit qu’elle n’était pas accoutumée aux gens de la campagne, à leurs manières brusques et soupçonneuses. Elle se força à sourire.

– C'est plus que vraisemblable

– Bon, alors faudra que je sorte mes patates de la cave.

– Il y a une cave ? S’exclama-t-elle en battant des mains. Allons vite voir !

– Y en a même deux.

On accédait aux caves par une entrée extérieure sur l'arrière de la maison côté jardin, comme c’est souvent le cas lorsque la maison est détruite puis reconstruite un peu plus loin. L’ouverture ressemblait à une sorte de guérite bâtie à la diable, fermée par une porte étroite de quatre planches. En passant devant tout à l’heure, Alice avait pris cette étrange maçonnerie pour une niche à chien, pour gros chien. Ou pour les toilettes. Groupées derrière Fontanier qui, entre temps était allé prendre une lampe électrique, elles descendirent plus de vingt marches découpées dans le tuffeau avant d’atteindre la première cave. Sa fraîcheur détendit Alice comme lorsque on traverse la bruine légère d’un jet d’eau en pleine chaleur d’été. Taillée dans le tuffeau à plus de quatre mètres sous le sol, voûtée, rectangulaire mais de modestes dimensions, elle contenait effectivement des pommes de terre, deux ou trois cents kilos. La seconde, deux mètres plus bas, décalée par rapport à la première, était haute, étroite et circulaire, avec une banquette qui en faisait le tour.

– De la belle ouvrage, commenta Fontanier en passant la main sur la paroi où l'on distinguait des traces de pics. Dans le temps, on y entassait la glace de l'hiver sous de la paille et ça devenait une glacière pour la viande et le beurre. On peut y mettre aussi son vin, il n’y a pas de risque qu'il s'échauffe. Ça date du temps des rois au moins, si ce n'est plus. Les paysans, -il prononçait paisans-, s'y cachaient pour se protéger des brigands. Y a toujours eu des brigands dans le pays, des bandes de va-nu-pieds et de pillards qui avaient leurs repaires dans les forêts des alentours, celle d'Orléans entre autres. Les derniers en date furent les gars de Beau-François du pays d'Orgères, à une vingtaine de kilomètres vers l’est. On les appelait les chauffeurs, car ils rôtissaient les ripatons des gens dans la cheminée pour leur faire avouer où ils mettaient leurs sous. C'était au début de ce siècle. Quand ils trouvaient l’entrée de la cave, ils les enfumaient pour les faire sortir. Mais les caves communiquaient souvent entre elles par des galeries et les gens pouvaient se sauver chez d’autres. Avant de se cacher, les paisans laissaient un commis ou une servante pour masquer l’entrée des caves avec des fagots et accueillir les brigands. Quand ils leurs chauffaient les pieds à ces pauvres bougres de valets, ils n'avaient pas intérêt à vendre la mèche et à révéler la cachette des maîtres ou pire montrer où étaient les sous. Dans ce cas, quand les brigands étaient partis ils recevaient une rouste et étaient foutus dehors sans dédommagement. Fontanier hoche la tête et prit un air apitoyé. Après ça, à la saint Michel, ils pouvaient toujours se mettre avec les autres sur la place d'Epieds pour se louer, personne n’en voulait. Ils n’avaient plus qu'à crever de faim dans un coin. Ils étaient malins les gros, les maîtres, et ils s'entendaient entre eux. Ils seront toujours plus malins avec leurs sous que ceux qui n’ont rien, rien que leurs bras, leur chemise et leurs bottes, comme moi. Ici ce n'est pas la même chose qu'en ville, y a des pauvres, des vrais. En ville, surtout à Paris, tout le monde est riche même le pauvre de Paris est riche par rapport au pauvre de chez nous. Y a qu'à voir à la télé, Paris c’est tout paillette, lumière dorée et champagne, même les matchs de foot c’est lumières, chansons et compagnie. Chez nous, les pauvres, y chantent pas ! Y n’ont pas la force.

Ils remontèrent à l'air libre. De la manière dont il la regardait, Alice comprit qu’il la considérait déjà comme un "gros". Sinon, pourquoi achèterait-elle une ferme ? Elle retrouvait, exprimé par Bernard, ce qu’elle avait toujours combattu, l’oppression du plus faible par le plus fort. Plus brutalement exposées, et exemples à l’appui, ce qui leur donnait un poids énorme et un relent plus humain, que les opinions et les partis pris de Mironneau et consort.

– Ils arrivaient à cheval, continua-t-il en parlant des brigands de Beau-François. Ils surgissaient par surprise et les gens avaient juste le temps de disparaître. Finalement, ils ont tous été pris par les gendarmes et pendus à Orléans ou à Patay.

– Mais qui a creusé les caves ? demanda Dominique.

– On ne sait pas. Peut-être que c’est d’anciennes carrières romaines d’où les paysans extrayaient de la pierre en hiver, quand y a plus d’ouvrage dans les champs. Un travail qui s’est continué jusqu’au siècle dernier. La pierre partait en charrette, pour la construction des villes, et comme ça, les paysans occupaient aussi leurs chevaux ou leurs bœufs quand ils en avaient. Les résidus étaient écrasés et mêlés à de la paille pour faire le sol et les murs des maisons. Les carrières communiquent aussi entre elles par des galeries de taille. Mais beaucoup se sont effondrées, c'est grand, là-dessous…

– C’est comme en Cappadoce, a écrit Prune dans son bouquin, murmura Dominique.

– En Cappadoce comme vous dites, ça je ne sais pas, ce village n'est pas dans le coin. Il y a aussi des gouffres naturels creusés par la mer quand elle était là. Fontanier montrait l’horizon d’un geste large. De temps en temps un tracteur tombe dedans, c'est comme ça que l'on sait où ils sont ces gouffres. Les Beaucerons ne sont pas curieux et personne ne descend plus sous terre. Il n'y a plus de bandits, et c'est même devenu dangereux. Parfois on entend des effondrements quelque part, des fois proches, des fois lointains. On entend de la flotte qui s'écoule comme un torrent, comme une poche qui se vide. On entend aussi des bruits bizarres qui font croire que quelqu'un, et même plusieurs, habitent sous terre, sous les maisons. Plus souvent ce sont des animaux sauvages qui s'y perdent, tombent dans des gouffres et appellent, les galeries portent les bruits très loin, à des kilomètres. On est habitué à ce tintouin et, pour que personne ne s’y égare, on mure les entrées et les puits d’aération quand on les trouve. Certains comblent les gouffres avec leurs ordures et la merde de leur fosse d’aisance. Avec leurs ordures et leurs merdes ! répéta Fontanier avec un ricanement de mépris. Puis sans un mot de plus et sans saluer personne, il tourna le dos et s’en fut.

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