Les yeux verts

Jean-Bernard Papi · Chapitre 7 sur 15

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Les yeux verts

Durant son chantier chez Alice, le cousin…

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Durant son chantier chez Alice, le cousin de Dominique arrivait avec sa camionnette au chant du coq et en repartait à la nuit tombante. Aidé de son apprenti, il posa des cloisons en briques de plâtre, un monumental évier, un chauffe-bain énorme et déroula ses tuyaux de cuivre pour alimenter la grande baignoire et les vécés. Il travaillait en short kaki et, la plupart du temps, torse nu. Dans les premiers jours, Alice, de l’échafaudage d'où elle continuait de peindre murs et plafonds, jetait de fréquents coups d’œil sur cette peau bronzée qui sentait, le matin, l'eau de Cologne de Prisunic. Privée d'amour depuis son divorce, elle serrait les dents en contemplant ces muscles tendus et ces poils brillants de sueur si perversement exposés.

Ma fille, on ne badine pas avec le personnel, même appétissant. Sinon, où irions-nous ? Se sermonnait-elle. Au lit, répondait alors un petit diable intérieur qui soupirait à fendre l'âme. Vais-je devenir vertueuse à Villemars ? L’apprenti, un gamin insignifiant, portant casquette à l’envers et boutons d’acné, faisait plus de bruit en sifflant et en chantant que la radio ce qui ne semblait pas gêner son patron, le cousin plombier. Finalement sa turbulente présence empêcha Alice de bâtir des châteaux en Espagne et l’aida à se concentrer sur son travail. Malgré cela on réfléchit beaucoup en maniant le rouleau et la brosse, sur énormément de choses qui n'ont rien à voir avec la peinture. Aussi, pour éviter toute inutile dispersion de son attention, elle installait son échafaudage dans des pièces où n’allaient pas les deux hommes. Là elle faisait comme les peintres professionnels, elle chantait et écoutait la radio. C’est fou d’ailleurs ce que l’on peut apprendre en l’écoutant.

Dans ces moments elle faisait son examen de conscience. Elle se demandait alors si la liberté de mœurs qu’elle avait pratiquée, même avec prudence, elle était mariée, qu'elle voulait désormais laisser s’épanouir sans contraintes, et qu’importe le qu’en-dira-t-on, ne ferait pas d'elle une authentique pouffiasse. Pour parler comme sa tante Henriette. C'était une question à laquelle elle s'efforçait de répondre avec sincérité. En général sa réponse était oui. Hélas ! Son mariage l’avait contrainte à porter un masque, à cacher sa vraie nature qui était indépendante et passionnée. Le divorce la libérait. Une petite usine à fièvres, à éblouissements et à plaisirs, se nichait entre ses cuisses, entre ses seins mais pas seulement là, elle existait aussi entre ses lèvres, au bout de ses doigts et finalement partout sur sa peau. Et même dans ses cheveux. Comment résister à son propre corps, se demandait-elle ? Comment le fuir ou le faire taire ? À moins d'être nonne et de chercher ailleurs ses plaisirs. Dans la prière ? Les flagellations ? Puisqu’elle n'était pas nonne, elle savait qu’elle s’accorderait toutes les permissions comme une affamée qui se jetterait, tête la première, dans une marmite. Rien que d’y penser, elle avait les yeux qui étincelaient.

Physiquement elle était fabriquée pour plaire. Dotée d’un corps bien proportionné et doux comme du marbre, d’une poitrine ferme sans être volumineuse, de jolies jambes et de fesses rondes et hautes, elle n’avait rien de commun avec les pin-up commerciales. Celles, si peu érotiques, qui peuplent les journaux féminins de leurs silhouettes au regard vide. Son regard, un regard d’ogre, d’un vert intense, n’était jamais absent ou endormi au contraire, il cherchait une proie, en permanence. Le rayon vert. Les yeux d'une duchesse anglaise peinte par Gainsborough, délirait Léo, son employeur et ami. Un homme qui n'hésite jamais à utiliser les superlatifs les plus maousses pour séduire. Elle se trouvait un peu petite peut-être, trop miniature à son goût, comparée aux mannequins et aux sportives qu’elle pouvait connaître, mais cette taille convenait à sa silhouette juvénile et à son visage sans une ride où brillaient ses fameux yeux de duchesse. Visage auréolé d’une opulente chevelure châtain-roux. Auprès d’Agnès Sorel qui ne mesurait qu’un mètre quarante, elle était une géante d’un mètre soixante. Elle se savait aussi normalement intelligente et cultivée, du moins Jean, pingre en compliments l'avait-il reconnu un jour.

Donc son corps pétillait comme une braise lorsqu’elle contemplait en douce cet imbécile de cousin qui ne levait les yeux sur elle que pour lui demander une précision sur l'emplacement de tel ou tel appareil. Au point qu'il lui fallut aller, deux ou trois fois, se passer un peu d'eau fraîche sur le visage et sur les seins. C'était au cours de ces après-midis brûlants et lourds où, par obligation et pour être à l'aise, elle ne portait qu'un slip sous sa blouse blanche de peintre.

– Vivement que soit terminée la plomberie, ronchonna-t-elle quand Dominique vint lui rendre visite.

– Il est un peu dur à la détente, mon pauvre cousin. En plus il est marié et il assure la survie de cinq gosses et d'une épouse mignonnette qui l'épuise.

Après une interruption de plusieurs jours dans le cours de ses visites, Dominique, au déclin d'une journée qui avait transformé les champs, les cours et les jardins en fournaise, était venue voir où en étaient les travaux. Elle sortait de chez le notaire de Beaugency, une petite ville à une trentaine de kilomètres. Pour faire honneur aux clients qu’elle accompagnait elle portait un tailleur crème, fin et léger comme un duvet d'oison. Alice, qui avait relégué les confidences de la jeune femme dans les oubliettes de sa mémoire, la trouva ravissante et le lui dit sans arrières pensées. Dominique la regarda un peu étonnée, rosit, respira un peu plus fort et esquissa un sourire de Joconde. Une manière d'attendre la suite. Alice sentit une trappe s’ouvrir sous ses pieds. Elle se mit alors à bavarder de tout et de rien pour éloigner le danger. Sur le temps si chaud, sur son travail qui n'avançait pas assez vite. Sur la mère Fontanier qui folâtrait dans le chantier comme dans un champ de coquelicots. Sur le gros Bernard qui l’espionnait à travers les vitres des fenêtres, pourtant couvertes de chiures de mouches et de crasse d’origine indéterminées. Elle enviait Dominique de pouvoir s'habiller de vêtements frais, de se peigner dans un endroit propre, de pouvoir se maquiller sans avoir à craindre de voir tomber son rouge à lèvres dans l'huile de lin ou la lessive.

Elle lui montrait ses ongles cassés, sa blouse raidie et maculée de peinture et passait ses doigts dans ses cheveux emmêlés sous le chapeau de toile censé les protéger. Dominique lui proposa alors de lui laver les cheveux et, pour être à l'aise, enleva la veste de son tailleur. Elle apparut en soutien-gorge, deux demi-lunes grises toutes de broderies et de dentelles qui soutenaient une poitrine menue et bronzée. Alice en eut la gorge sèche. Quand elle sentit couler l’eau tiède sur son crâne et les doigts de la jeune femme débusquer et entretenir des frissons autour de sa nuque et près de ses oreilles, elle comprit que sa vertu, ou sa répugnance, ne pèserait pas lourd dans les mains de cette experte. Elle ferma les yeux et se laissa aller. Dominique l'embrassa alors sur la bouche avec une telle fougue et une telle force qu'elle crut un bref instant qu'il s'agissait du cousin revenu sur ses pas.

Dominique lui proposa de se doucher. Alice avait confectionné une douche dans un coin de la maison inaccessible aux regards, un arrosoir suspendu à un chevron que l’on faisait basculer. Une installation dans le style « vieux campeur », alimentée par de l’eau puisée dans des bassines chauffées par le soleil. Dominique l'aida à se déshabiller, la trouva très belle, le lui dit mais ne la toucha pas. Comme si elle voulait la ménager et lui laisser le temps de s'habituer à ce qui se préparait. Alice songea, émue, et frémissante autant que de l’eau portée à ébullition, qu’elle n'avait jamais "fait ça" avec une fille. Mais faire quoi en somme ? Elle n'en savait rien ou ne voulait rien imaginer, malgré les films X ou les livres qui avaient encombré la bibliothèque de Jean. Elle se sentait la tête plus vide et sonore que son arrosoir de fer blanc. La comparaison la fit rire mais l'instant d'après, ne sachant trop si elle éprouverait ou pas du plaisir, elle regretta qu'il n'y ait plus d'eau dans l’arrosoir. Dominique, fermement et gentiment, avec force sourire et bécots, l'essuya en insistant, à peine, sur les seins et sur les reins qui se creusaient sous sa main. Puis elle la frictionna par tout le corps d'une eau de toilette délicieuse qu'elle était allée chercher dans sa voiture.

– Laisse-toi faire. Ne brusque rien, ferme simplement les yeux, lui murmura-t-elle à l'oreille lorsqu'elles se furent étendues sur une couverture péruvienne, épaisse et fraîche, dans l’endroit qui servait de chambre à Alice.

Alice trouva l'expérience sympathique et délassante, mais n'en fut pas dégoûtée des hommes pour autant ; c'était une autre facette de l'amour qui en possède beaucoup. Une récréation soyeuse et parfumée. Dominique, pendant le repas qu’elle avait amené avec elle, et avec le sérieux pontifiant d'un missionnaire prêchant et distribuant des bibles à des illettrés, lui expliqua les avantages que l'on pouvait tirer des amours saphiques. Alice hochait la tête et acquiesçait mollement, peu convaincue sur le fond mais tolérante à cet égard. Elle se disait qu'après tout, une fille sympathique en attendant mieux… Et puis, Dominique avait de si jolis yeux gris, une peau dorée si délicate et douce, des câlins si exquis. Dominique était tombée amoureuse d'Alice le jour où elle l'avait aperçue qui l'attendait devant la vieille ferme. Elle le lui avoua la larme à l’œil en lui prenant la main, tout juste si elle ne se mit pas à genoux. Aveu qui fit sourire Alice qui se souvenait dans quel état d’énervement et de fatigue elle était revenue de Romorantin.

– Par bonheur c’est toi qui es arrivée pour me vendre la ferme, lui répondit-elle. C’aurait-été un homme, un bougon ou un mal rasé, je n’aurais même pas passé le porche. Tu m’apportais fraîcheur et grâce, alors je t’ai suivie sans réfléchir. Note bien que je n’ai pas eue de coup de foudre, mais comme vendeuse tu me plaisais.

Dominique ne se faisait guère d'illusions sur l'avenir de leurs amours, mais elle prendrait tout ce qu'elle pourrait, puisqu'on ne se refusait pas. C'était une fille ardente, aussi vigoureuse et impérieuse qu'un garçon et Alice qui aimait les caresses lui cédait avec le même naturel que s'il se fut agit d'un homme. Dominique fut aussi, véritablement, le premier hôte à fréquenter assidûment la maison de Villemars et à l'aimer.

Ses congés terminés, Alice dut retourner à Paris et reprendre son travail. Le divorce était prononcé grâce à la diligence des amis de Jean, aux torts réciproques. « Pas de bagarres, avait-il exigé. Cela nuirait à nos carrières ». En ce qui la concerne, elle avait abandonné toute idée de carrière. Elle ne pensait qu’à Villemars. Une passion, irraisonnée comme toute passion, lui était venue pour la vieille bâtisse qui se chauffait au soleil en attendant qu'elle revienne. Aux esquisses passe-partout des débuts avaient succédé des idées de plus en plus nettes sur ce qu'elle attendait de cette maison. Elle ne voulait pas d'une « machine à vivre, d'une unité d'habitation de grandeur conforme » selon les termes, lesquels auguraient bien de l'avenir, de Le Corbusier qu'on encensait pourtant un peu partout. « On ne se méfie jamais assez des imbéciles qui se prennent pour des génies », lui avait dit un jour un de ses professeurs de droit à propos de Castellane, de Gouvion-Saint-Cyr, de Tocqueville peut-être même, ou d'un autre de ces experts dont nos contemporains à travers la télé font un usage excessif.

Elle voulait une maison humaine, de forme habituelle mais précisément faite pour vivre et y prendre ses aises à toutes les heures de la journée. Un endroit ouvert et secret à la fois qui vibrerait en rythme avec elle et répondrait non seulement à ses besoins, ce qui était élémentaire, mais aussi et surtout participerait au développement harmonieux de sa vie et de celle de ses enfants. La salle de bains et la cuisine dans leurs façons rustiques, à bien des endroits encore inachevées, pouvaient cependant être considérées comme opérationnelles. Le cousin plombier aurait pu aller encore de l'avant, chercher des perfectionnements, poser un répartiteur de jets compliqué et raffiné dans la douche, carreler deux mètres carrés de plus, ajouter du superflu ou du doré, mais Alice ne voulait pas aller trop loin. Elle ne voulait pas effaroucher les voisins par un luxe de mauvais aloi qui n'apporterait rien de plus au charme naturel des pièces. Madame Fontanier par exemple visitait le chantier presque chaque jour non sans faire des remarques sur son « luxe » et des comparaisons déplacées avec sa tanière. Et puis Alice sentait, confusément, que la maison était à la limite de ce qu'elle pouvait accepter, qu'il fallait lui ménager une pause pour qu'elle s'habitue au chambardement dont elle était l'objet. Un peu comme un malade entre deux opérations. Elle devinait aussi qu’elle lui saurait gré de lui épargner la précipitation et de montrer du respect pour ses vieilles pierres. Les pièces du rez-de-chaussée, chambres et séjour, étaient également terminées, peintes et meublées. Dans l'une, il avait fallu refaire quelques mètres carrés de plâtre, dans une autre remplacer ou renforcer des poutres, ici changer une fenêtre, là réparer une porte, ajouter des prises électriques, poser des cloisons. Mais dans l'ensemble ça ne se voyait pas trop et on pouvait dire que le tout était resté dans son jus, selon les termes employés par Dominique qui avait su conseiller son amie et lui faire profiter de son expérience professionnelle.

Assise sur le seuil de pierre de l'une des deux lucarnes, un seuil limé et entaillé par le frottement des cordes et des sacs, et même peut-être par les grosses chaussures des fermiers, les jambes pendantes dans le vide, elle pouvait tout à loisir admirer la grande plaine presque toujours déserte et pourtant travaillée avec zèle et régularité. Elle situait aisément les villages qu’elle avait visités depuis son installation, souvent en compagnie de Dominique. Mêmes toits d’ardoises sombres et moussues, mêmes murs de moellons gris rarement crépis qui s’étiraient de part et d’autre d’une route unique et mal carrossée. Avec une église parfois, un bâtiment sans fioritures ni statues et maçonné comme une étable, en tout venant. Parfois une placette avec ses ormes ou ses tilleuls, voire une mare conservée comme une relique ou nulle bête, à part les animaux sauvages, ne venait boire. Peut-être d’ailleurs était-ce pour eux que les habitants l’entretenaient encore. Rien de beau ou de pittoresque ne s’offrait à la vue des visiteuses, ni monument harmonieux ni aucune de ces vieilleries, maisons ou chapelle que prisent tant les touristes. Même pas une tombe remarquable ou la sépulture d’une célébrité mais une harmonie discrète de choses brutes et utiles façonnées à l’économie.

Il n’y avait pas si longtemps encore, trois générations, les maisons ordinaires prolongées d’une étable ou d’une bergerie, toutes conçues autour d’une unique pièce, rarement deux, avec un sol en terre battue ou carrelé de terre cuite, étaient pour la plupart recouvertes de chaume. La Beauce, terre de disette et même de famine, était pauvre et ne s’était jamais préoccupée de beauté gratuite. Ce qui les frappait aussi dans ces villages proches de Villemars, hormis leur rusticité, c’était l’absence d’activité visible. Tous semblaient endormis, déserts, vacants pensaient-elles comme un décor de cinéma. Aucun n’avait de boutique ou d’échoppe, il fallait aller à Epieds-en-Beauce modeste bourg de mille-cinq-cents habitants, pour acheter du pain, poster une lettre ou prendre de l’essence. Les hommes et des femmes de ces hameaux pourtant n’étaient pas dans les champs et encore moins dans les étables.

De temps en temps un cri d’enfant, un aboiement, le ronflement d’un moteur coupaient le silence, puis les villages retombaient dans leur torpeur. Les habitants, quand par hasard elles en croisaient, n’étaient ni méfiants ni guindés mais plutôt surpris et curieux devant ces visiteuses, ces touristes qu’ils n’avaient pas l’habitude de voir. En particulier s’ils les découvraient plantées et l’appareil photo à la main devant leur mare ou leur église.

Au fond de l'horizon, et vu de sa lucarne, droit devant et par-delà les étendues de blés tardifs et les maïs, c'est Epieds-en-Beauce reconnaissable sans peine aux quatre hautes tours de château fort de sa coopérative, en réalité des silos à grain flanqués de chaque côté de la route comme une porte médiévale. Visible aussi par delà les silos, l'église et son clocher saxon de pierre blanche. À droite, donc à l’ouest, à trois ou quatre kilomètres à vol d'oiseau, Villamblain et sa mare d'eau noire adossée à la première maison, au bord de la route. À peu près à la même distance mais à l’est, Nids, quelques maisons roulées en boule. Une spirale de pierre et d’ardoise autour d'une placette d’ormes centenaires, une rareté qui tranche avec les autres villages alignés comme des soldats à la parade le long de la route. Le plus près, Pressailles, est à un demi-kilomètre après la sortie sud de Villemars. Trois bicoques plus l'ancienne école aujourd’hui désaffectée, installée là parce qu'à égale distance de tous les hameaux alentour. Il s’agit d’abord d’un croisement de routes où la nuit veillait le diable à l’affut des égarés, et des poivrots, d’après les légendes locales.

Quelques grosses fermes semblables à celle d’Alice sont éparpillées dans les champs, cinq ou six. Lesquelles sont bâties tels des fortins avec tourelle d’angle et meurtrières, planquées derrière leur haut mur d’enceinte et leur seule entrée, un porche monumental facile à surveiller. La crainte des envahisseurs et des brigands qui ont pullulés dans la plaine au long des siècles. Au nord, après le carrefour et son calvaire, voici le chemin rectiligne par où elle était arrivée et tout au bout Tournoisis, son église de guingois qui l’avait si bien aiguillée vers Villemars. Un miracle dont elle remerciait la Providence. Plus loin, bien plus loin, Patay, puis le Combray cher à Marcel Proust, en réalité Illiers-Combray ensuite Chartres. Le Chartres du pèlerinage à Notre Dame si bien scandé par Péguy et enfin Paris, l’extrémité du monde.

La plus grande partie des tourterelles qu'elle avait fait fuir au cours de sa première visite, était allée nicher ailleurs incommodée par les travaux et les va-et-vient des autos. Il en restait cependant quelques-unes qui avaient bravé sa présence et qui partageaient le noyer avec quelques moineaux, corbeaux et merles. Un couple d'hirondelles pouponnait pour la seconde fois dans la remise. Elles répandaient leur fiente à profusion si bien qu’Alice devait protéger sa voiture avec une vieille bâche. Ces hirondelles se comportaient comme les légitimes propriétaires, filant comme des flèches au ras des têtes et piaulant de colère dès que quelqu’un s’aventurait trop près de leur nid. Fontanier avait proposé plusieurs fois de détruire le nid pour les chasser mais Alice avait refusé vivement.

À une époque pas très lointaine, lui avait raconté madame Fontanier, il n’y avait pratiquement plus aucun oiseau à Villemars. Les insecticides répandus sans modération dans les champs, d’avion, d’hélicoptères ou par un nuage pulvérisé qui suivait son tracteur tel un brouillard londonien, les avaient fait fuir en les privant de pitance. Du printemps à l'automne, on était alors littéralement envahis de grosses mouches que ne détruisaient pas les insecticides. Des insectes hargneux et bien nourris qui se reproduisaient à des vitesses record. Elles bourdonnaient dans les maisons au point de couvrir le bruit de la radio et qui vous piquaient comme des tiques. Il fallait les capturer dans des gobe-mouches de verre avec un sucre sur un fond de vinaigre et sur du papier collant, « Tue-mouches » en rouleau que l'on accrochait dans toutes les pièces et qu’on renouvelait deux fois par jour. Une vraie plaie d’Egypte. Elles se fourraient partout, sur les tables et lors des repas dans votre assiette, se jetant dans votre bouche, dans votre nez, et même se glissant dans les lits. La nuit elles se reposaient au plafond qu’elles tapissaient d’un dais noir, mais dès le jour levé elles recommençaient leur sarabande. Elles étaient plus exaspérantes et obsédantes qu’une rage de dents. Devant ces envahisseurs que rien ne faisait reculer les paysans probablement harcelés par les épouses aidées par l’augmentation du coût des produit et les interdictions diverses sont devenus plus raisonnables et les oiseaux sont revenus, en force.

Lorsqu’elle ouvrait ses volets Alice en réveillait des bataillons, merles, bergeronnettes, mésanges, pies et moineaux qui s’échappaient en piaillant du noyer ou des noisetiers qui tapissaient le fond de son jardin. Elle avait repéré aussi deux buses qui tournaient lentement au-dessus des champs. Buses que l’on chassait impitoyablement au motif qu'elles détruisaient aussi les nids de perdreaux et les portées de lapins.

– Rien n'est parfait, concluait madame Fontanier en regardant évoluer les buses et en entendant les coups de fusils, y en a toujours un pour bouffer l'autre. Même au paradis on doit trouver de même, avait-elle ajouté finement. Mais les saloperies de mouches c’est en enfer qu’on les trouve.

À propos de l’invasion des mouches Dominique avait ramené un article paru dans un journal local qui disait ceci : « Les produits chimiques incriminés dans la disparition des oiseaux (à Villemars comme ailleurs), dont on trouve de grande quantité dans les insecticides, sont appelés des perturbateurs endocriniens. Depuis des dizaines d’années les biologistes savent qu’ils perturbent gravement le comportement des animaux sauvages et engendrent des mutations en modifiant la physiologie de leurs organes sexuels. Ainsi dans une étude concernant les étourneaux mâles exposés à des insecticides, on a constaté que leurs activités de chant, de parade, de vol et de nourriture diminuent de moitié. Geoff Brighty, directeur des sciences des écosystèmes à l’agence de l’environnement britannique, souligne que nous sommes en train de découvrir qu’il est important d’étudier le comportement des animaux avant de déclarer qu’un produit est inoffensif et, si nous continuons à ignorer ces données, ce sera à nos risques et périls ».

Alice, de tous les oiseaux qui nichaient dans son noyer préférait ses tourterelles, car elles étaient devenues siennes et nourries par elle en conséquence. Quand, dans son grenier elle tendait l'oreille, elle les entendait piétiner sur son toit. Elle était réveillée chaque matin par leurs "gigi-pfouh" répétés et vigoureux, leurs appels amoureux, en même temps que par les vociférations rauques des coqs des alentours. Dont le fameux Dédé, le coq des Fontanier. Ceux-ci élevaient une dizaine de poule dans un enclos sur l’arrière de leur maison, poules qui s’échappaient fréquemment pour visiter les environs. Alice en trouvait toujours une ou deux qui se baguenaudaient dans sa cour et qui fréquemment pondaient un œuf au hasard dans la remise ou la grange. Œuf qu’elle ramenait ensuite à madame Fontanier, souvent découvert longtemps après la ponte et que Dédé dévorait sans préjugés.

Les moissons, blé ou froment, avaient été effectuées dans les premiers temps de son aménagement. Elle avait été tirée de son lit de camp au petit matin, juste avant le chant des coqs et tous les jours durant ses vacances, par les moissonneuses-batteuses. Ce qui était pratique et économisait son réveille-matin. Dans un bruit assourdissant de moteur surmené et de ferrailles entrechoquées, elles traversaient Villemars à la queue leu-leu, avant de se disperser dans les champs. Hautes et hérissées de protubérances, de dards, de griffes et de tubes comme des chars d'assaut, elles traversaient le hameau en se dandinant d’une roue sur l’autre. Secouées par les cahots, elles crachaient à chaque reprise de leur puissant moteur des jets de fumée noire en direction des habitations. Lorsqu'elles rentraient au bercail à la nuit tombante, elles semaient des paquets de balles de blé qui volaient tout autour d'elles et des poignées de paille hachée menue qui semblaient couler par à coups de leur ventre.

Escortées de remorques et de tracteurs, elles avaient tourné autour du hameau, dans les champs qu'elles tondaient ras, loin d'abord vers l'horizon, puis en se rapprochant tous les jours jusqu'à frôler les noisetiers d’Alice de leurs masses énormes et chancelantes. Le conducteur, qui la saluait d'un coup de casquette, juché dans sa minuscule cabine paraissait toujours près d'être éjecté de son siège par les tressautements imprévus de la mécanique. Puis les tracteurs avaient déchaumé, arraché et broyé ce qui restait de tiges et de racines pour les aligner en tas continu d’un bout à l’autre des champs. Le cultivateur avait mis le feu à cette paille et au chaume laissés sur place. Cela s'était passé derrière le jardin d'Alice, dans la fraîcheur du soir. Non sans s'inquiéter, elle avait admiré dans le crépuscule les flammes rougeâtres et hautes qui couraient comme des folles à une dizaine de mètres de sa maison. Sautant rapidement d'un rang à l'autre, les flammes virevoltaient et tournoyaient. Elles semblaient s’éloigner, et même s'arrêter parfois jusqu'à devenir un petit tas de braises rouges puis elles repartaient brusquement dans une autre direction, fouettées par le vent. Elles libéraient aussi une fumée épaisse et charbonneuse chargée de cendres comme autant de fumerolles que le vent poussait au gré de son humeur, souvent vers chez Alice. Le paysan maculé de suie, était venu s'excuser.

– On fait comme ça depuis toujours, avait-il dit, reprenant à son compte un refrain qu'elle connaissait bien maintenant pour l’avoir entendu cent fois chez les Fontanier.

Alice, qui se refusait, comme eux du reste, à être cohérente, avait trouvé cette réponse légitime. Même si elle avait craint, pendant quelques minutes pour sa maison. Même si elle avait été enfumée au point que, plusieurs jours plus tard, la maison toute entière empestait encore le bois brûlé et que l'on trouvait de la cendre partout et en particulier sur la peinture fraîche. Elle répugnait à tenter quoi que ce soit pour raisonner l'un ou l'autre de ces gens, comme l'en enjoignait Dominique. Elle n'était pas Beauceronne et cela suffisait ; elle n'avait de ce fait aucun argument à leur opposer. D'ailleurs, Bernard Fontanier n'avait-il pas continué à entreposer ses pommes de terre dans sa cave et n'entrait-il pas chez elle comme chez lui, sans frapper, fut-elle en train de s'habiller ?

Bien qu'elle le soupçonnât de le faire pour se rincer l'œil, elle n'avait encore jamais osé lui en faire la remarque. Sans compter les braconniers qui, la nuit, tiraient les lapins jusque dans son jardin. Elle y avait trouvé des touffes de poils maculés de sang et une poignée de douilles. Ou encore les gosses de Pressailles, une famille nombreuse, qui montaient une expédition pour venir cueillir ses prunes, sous son nez.

– De sacrés abrutis ! Ils ne savent quoi faire de la paille puisqu'ils n'ont plus de bêtes. Alors ils la brûlent, stupidement, s'était emportée Dominique, lorsque Alice lui avait rapporté l'affaire.

La colère de la jeune femme n'était pas feinte. Eternelle rivalité entre habitants des villes et paysans, ces derniers toujours supposés un tantinet attardés. Les Beaucerons de leur côté parlaient des "chiens d'Orléans" avec mépris…

– Il y quelques années, en 1969 il me semble et en mai, raconte Dominique, s'était propagée jusque dans les villages ce que l'on a appelé "la rumeur d'Orléans". Mon père, qui était dans la police à l'époque, m'en a souvent parlé. Un bruit avait d’abord circulé en ville, principalement chez les gamines des lycées. Des femmes étaient enlevées lorsqu'elles allaient acheter des vêtements dans les trois ou quatre boutiques situées dans le centre historique d’Orléans, près du marché couvert. Des femmes destinées « à la traite des blanches », disait-on, bien que ce terme vague ne signifie pas grand chose.

– Il faut sauter sur l'occasion quand ça vous arrive, soupire Alice d’un air faussement déçue. Tout de même, sérieusement, ce genre de méfait ne se fait pas au grand jour et avec n’importe qui. Foi d’avocate.

– Tu as presque tout compris. C’étaient naturellement des bruits totalement infondés. Les commerces en question étaient tenus par des familles juives toutes-puissantes dans le négoce en général et dans les fringues en particulier. En quelques jours il n'y eut plus personne dans leurs boutiques. Alors que peu de temps auparavant, elles étaient incontournables pour qui voulait suivre la mode ou s’habiller correctement. On n'avait d'ailleurs pas trop de choix à Orléans, c’était eux ou rien. On a pu parler de pogromes à juste titre.

– Et la police ?

– Naturellement la police mena des enquêtes et visita les cabines d'essayage d'où les femmes et les jeunes filles étaient censées s’envoler. Elle ne trouva rien d'anormal, ni trappe si fausse porte, rien. Et mieux la police ne parvint même pas à connaître l’identité d’une seule séquestrée. Malgré les communiqués dans la presse et les déclarations rassurantes, la rumeur ne cessa pas et même au contraire empira. On citait des noms de victimes, on décrivait, on parlait même de meurtres rituels. C’était le retour des peurs du moyen-âge. Après ça des sociologues, Edgar M. et son équipe, analysèrent et commentèrent. Ils parlèrent du milieu provincial forcément délétère et vicié, de la bêtise humaine qui est grande hors de Paris, de racisme qui ne l’est pas moins. Ils parlèrent de pogrom, du carambolage entre le modernisme symbolisé par ces boutiques de mode dans le vent et l'arriération d'une ville qui résiste devant le progrès. N’importe quoi. De la foutaise. De l’ânerie proférée par un mandarin à œillères. On expliquait plus ou moins bien le mécanisme, mais pas la cause et encore moins l’objectif de cette rumeur.

– Une théorie du complot ? s’enquit Alice, une de plus ?

– Si tu veux mais il arrive que la théorie du complot et le réel s’emboîtent parfaitement. Mon père, avait une explication. La rumeur avait commencé peu avant la construction, tout autour de la ville, non pas d'un, mais de cinq supermarchés. Une révolution dans le négoce, ni plus ni moins, car c'était les premiers dans la région. Les Auchan, Carrefour, Mammouth et autres Géants Casino qui allaient ensuite envahir le pays, transformer radicalement nos modes de vie et faire de nous non plus des acheteurs mais des consommateurs, comme on me l’a appris en école de commerce. Nul doute selon lui, que si les commerçants Juifs n'avaient pas été à ce moment-là dans une position catastrophique, ils se seraient opposés vivement et par tous les moyens à leur venue. Orléans avec les agglomérations périphériques était déjà à l'époque une grande ville avec beaucoup de passage et d’activité industrielle. Et non une ville de province endormie ; toujours l’éternelle comparaison avec Paris censé représenter le summum du modernisme. Quand j’entends les Parisiens pérorer autour des transports en commun et exiger que tout le monde dans l’hexagone les utilise, comme s’il y avait le métro entre Patay et Charsonville ou une ligne régulière d’autobus, voire de train, entre Gidy et Bacons, ça me fait bouillir. Mais passons…

Qui a mené ce sabbat, ce buzz comme on dit maintenant ? On suspecta des inconnus, et des inconnues, mêlés à la population qui parlaient beaucoup, en particulier avec les adolescentes. Mais quoi, médire et raconter des conneries n'est pas encore condamné par le code pénal…Ni ne sont condamnables les officines, plus ou moins officielles, plus ou moins soutenues par la haute administration, qui se chargent des besognes spéciales dans notre pays. Et peut-être même la fabrication de faux bruits. On appelait ces ragots « des bouteillons », durant la grande guerre. Ceux qui quittaient leur poste pour aller chercher la soupe munis de ces fameux « bouteillons », des récipients étanches, ramenaient toujours des commérages vaporeux et infondés. Ils étaient colportés par ceux qui se réunissaient autour de la cuisine roulante. Il y avait toujours quelqu’un qui en savait plus que les autres. On peut m’accuser de voir un complot là où il n’est pas. Mais il se trouve que mon patron, le père Prune, à croisé la route de l’un de ces propagateurs de rumeurs, un ancien militaire de ses amis. Voila, ma chère Alice, c'est ça aussi Orléans, une énorme crédulité et une non moins grande sottise. Car un peu de bon sens aurait suffi à démonter l’entreprise. Orléans n'a d'ailleurs pas été la seule ville en proie à cette rumeur, il y eut aussi Amiens et Grenoble.

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9

 

Vint le mois de septembre. Dans la grande plaine les labours étaient terminés et le blé d'hiver semé. Le plein emploi des champs à l’image des machines dans une usine. Abreuvée de pluie, la plaine maintenant marron et gluante comme de la mélasse, dégageait une odeur puissante d'humus qui embaumait l'air autour de Villemars. La route luisait des plaques de terre abandonnées par les grosses roues des tracteurs et Alice faillit plusieurs fois verser après avoir dérapé sur l’une d’elle. Restaient encore ici ou là, de longues bandes impénétrables de maïs au feuillage grisâtres, aux tiges plus hautes qu’un homme. Les moissonneuses commençaient à les entamer avec une ardeur batailleuse, mais par beau temps seulement.

Durant l'été, Alice avait travaillé à mi-temps dans le cabinet de Léo, se réservant du jeudi soir au lundi pour venir bricoler à Villemars. Après la rentrée des classes elle reprit un rythme de travail plus normal, calqué sur celui de ses enfants. Elle voulait aussi que l'isolation du grenier soit terminée et que le chauffage, un robuste chauffage central au mazout, soit installé avant l'hiver. Pendant son absence, Dominique assurait la liaison avec les entrepreneurs et surveillait les travaux. Elle s’occupait aussi des provisions. Elle avait acheté et rangé les victuailles du week-end lorsqu’Alice garait sa voiture dans la remise. Avec plus de tact et de savoir-vivre que n'importe quel amant ou que n'importe quel mari, Alice le reconnaissait, Dominique ne la bousculait jamais et calquait son humeur sur la sienne. Une parfaite compagne.

– Mais quand mes enfants seront là ? Comment ferons-nous ? lui dit Alice dubitative après une séance d’amour… Et puis j'ai des copains qui viendront me voir maintenant que la maison est presque terminée.

– Je ne t'empêcherai pas de baiser avec qui tu voudras lui répondit Dominique crûment. Quant aux enfants, nous nous montrerons plus discrètes que des petites souris… Ne suis-je plus ton amie ?

Les enfants d’Alice découvrirent Villemars par un temps à ne pas mettre un garde-champêtre dehors. Le vent qui soufflait de l'ouest, selon la règle en septembre, était si violent et si chargé d'eau qu'il embarquait les fils électriques à les arracher des isolateurs. Il menaçait même, avec un peu d’arrogance, de déraciner le gros noyer de la cour qui se débattait dans des poses de tragédien. Lorsque le vent se calmait, la pluie alors entrait en scène et frappait à coups secs sur les ardoises et les vitres comme s'il s'était agi d'une grêle de sable. Ils se ruèrent vers la maison non sans avoir retourné un parapluie entre la remise et le perron. Mireille trouva l'accueil, dans sa sauvagerie, follement amusant et Frédéric, un peu estomaqué, se laissa entraîner sans rouspéter ni regimber.

Alice les avait prévenus de l'originalité de la météo et avait décrit la maison dans ses moindres détails avec plans et photos à l'appui. Elle avait bien pris soin également de les amener à Villemars un samedi matin afin qu'ils s'habituent au décor durant tout un week-end. Adrien, dans un vieil imperméable et les cheveux au vent fit le tour des lieux d'un pas égal et tranquille. Il farfouilla dans la grange, dans l'étable, visita la cave, non sans avoir fait une partie de la descente sur les fesses, traversa le jardin, poussa des portes qui renâclaient et se promena, pour finir, au milieu de vieilleries en s'enveloppant de toiles d'araignées centenaires. Enfin, il examina chaque pièce de la maison d'un air compétent et choisit pour chambre celle que lui avait prévue Alice. Il vint la féliciter.

– C'est comme un château, un petit château. Rien à voir avec la ferme cradingue de « Goupi mains-rouges » qu’on avait vu à la télé. Pourra-t-on avoir ici des animaux, un chien, un chat, des oiseaux ?

Alice ne souhaitait pas aliéner sa liberté à des bestioles encombrantes, aussi elle lui fit comprendre que les animaux mourraient de faim le temps où ils seraient à Paris et qu’il ne fallait pas y songer. D'ailleurs, les autochtones ignoraient ce qu'était un animal de compagnie. Les chiens gardaient les fermes ou pistaient le gibier, le reste du temps ils étaient enfermés dans des cages ou attachés en plein vent, bien heureux qu'on ne les oublie pas au moment des repas. Les chats, nombreux, avaient pour principale mission de chasser et de détruire les lérots ou les mulots qui pullulent autour des séchoirs à maïs et des silos à grain. Madame Fontanier en possédait une demi-douzaine, blancs et noirs très ordinaires qui payaient un lourd tribut à la route. Les automobilistes, assez peu nombreux il est vrai, ignoraient délibérément les limitations de vitesse et en général traversaient le hameau à l'allure d'une ambulance ramenant un accidenté. Il ne se passait pas de mois sans qu'un de ses matous ne se fasse écraser. Elle ne versait pas une larme, mais veillait à ce que les naissances équilibrent les décès.

– Il y a des animaux sauvages autour de nous, n'est-ce pas suffisant ? ajouta Alice.

Le lendemain de bonne heure, Adrien s’équipa pour parcourir les champs, visiter les bosquets afin de repérer les traces et les fumées des animaux sauvages décrits par Alice. Fontanier lui servait de guide et de sherpa, bien qu'il confondît avec désinvolture pigeons et tourterelles, lièvres et lapins, chevreuils et cerfs. « Tout ça, c'est du pareil au même ! C’est de la bête sauvagine » plaidait-il lorsqu’Adrien lui montrait les différences.

Frédéric et Mireille explorèrent ces grands espaces de jeux pleins de cachettes et encombrés d'objets surprenants qu'étaient la grange ou la remise. Ils y creusèrent des tunnels, construisirent des fortifications avec des bottes de paille vieilles de quinze ans devenues plus coriaces que des parpaings. Ils se couvrirent de poussière et ramenèrent à la maison de vieux instruments de pansage et des outils biscornus, oubliés dans les innombrables trous dont les murs étaient truffés. Trous qui servaient jadis à dresser les échafaudages pour la construction et l’entretien. Alice les décapa et les cira avant d'en accrocher un ou deux, parmi les plus insolites, dans sa cuisine.

Ils prirent pour habitude de rejoindre Villemars durant les weekends. Dès six heures du soir ils se retrouvaient autour de la cheminée et de son feu car, même en septembre, une fraîcheur soudaine tombait avec la nuit. Frédéric poussait alors dans la braise tout ce qui lui tombait sous la main. Les petites mouches exaspérantes que le froid saisissait, les grosses araignées dérangées dont Alice avait si peur et qui tentaient de fuir dans l'ombre, les derniers papillons, et parmi eux les redoutables Pyrales du maïs, disparaissaient dans les flammes. Même les escargots qui pullulaient dans le jardin et que Fontanier écrasait d'un talon rageur, partaient en fumée avec les bogues de noix qui s'accumulaient dans la cour après qu’Adrien en eut gaulé les fruits. Holocauste d’origine mystérieuse, organisé par le petit garçon qui soulevait le cœur de sa sœur et lui tirait des larmes de compassion. Il gardait, depuis son lever jusqu'à son coucher, le visage et les mains tachés de brou de noix, de charbon de bois ou de terre. La campagne a son charme mais aussi ses inconvénients, songeait Alice en le savonnant vigoureusement sous la douche.

Lorsqu’Alice s’était inscrite en fac de Droit, elle rêvait de défendre devant un public acquis à sa cause, une lesbienne tyrannisée par la société, une droguée de génie ou n'importe quelle femme appartenant à une minorité opprimée. Dans son esprit, toutes les minorités, par principe, étaient opprimées. Elle s'était vite rendu compte, à l'usage, qu'elle n'aimait pas plaider et que de ce fait elle n’avait aucune chance de faire acquitter qui que ce soit. Il lui manquait le culot, le charisme et l’assurance qui font les vedettes du barreau. Elle préférait traiter les affaires par le biais de leurs dossiers, dans le calme d'une étude. En outre, elle se sentait ridicule dans les affûtiaux de sa charge, cette robe corbeau dont même les curés s'étaient débarrassés. Quant au "maître" prétentieux qu'on lui donnait, il avait le don de l'irriter autant par son grotesque que par sa masculinité. D'autant qu'elle le savait galvaudé par une tripotée de tabellions et de plumitifs de tous poils. Le Droit avait-il tous les droits, y compris celui de se moquer du monde pour mieux plumer les pigeons, si nombreux dans notre siècle ? Tout cela sentait son Molière et lui déplaisait fortement.

– Tu ne veux tout de même pas que l'on t'appelle maîtresse ? lui avait un jour rétorqué Léo alors qu’elle expliquait ses positions sur le costume de l’avocat.

Léonard, appelé plus souvent Léo, était un vieux copain de son ex-mari. Elle avait été sa maîtresse justement, il y a longtemps. Si longtemps qu'elle se souvenait seulement que la chose s'était faite mais ne se rappelait plus le moindre détail, ni même où et quand cela avait eu lieu. C'était un homme plein de qualités, affable et excellent technicien. Mort il y a un an d’un infarctus ; même aujourd’hui, dans sa chambre du relais de Saint Jacques, elle ne pouvait penser à lui sans pleurer. Contrairement à elle, il aimait le panache et se rengorgeait quand un client lui allongeait du maître long comme ça. « Ça me permet, à moi, d'allonger ma facture », blaguait-il cyniquement. Il était marié à une enseignante mais les liens qui les unissaient étaient des plus lâches.

– Tu comprends, avait-il expliqué, (les dragueurs adorent dire du mal de leur épouse), à force de faire le guignol devant des morpions prêts à tout pour lui faire perdre les pédales, elle est toujours en représentation. Elle se surveille. Tout le temps. Elle a peur de lâcher un soupir, ou un pet, qui attirerait l'attention sur elle. Je te jure que ce n'est pas marrant… Et puis, je sais aussi que je lui suis sexuellement indifférent, depuis longtemps. Elle a ses amis, j'ai les miens.

Ce n'était pas à proprement parler un coureur de jupons effréné, des ces gars qui ne pensent qu’à ça et qui sont prêt au pire pour atteindre leur but. C’était plutôt un modéré. Dans les affaires de divorce qu'il avait à traiter et lorsqu'il avait le choix, il s'arrangeait pour que les femmes aient la meilleure part et cela n’allait pas plus loin. Ce dont Alice lui était reconnaissante, même si parfois elle avait eu des doutes sur la sincérité et l'honnêteté de pas mal de donzelles. Contrairement à lui, elle dépistait d’instinct les vicelardes, les roublardes qui jouent du sentiment et de la larme en artistes alors que les hommes, en général, ne savent faire étalage que de leur grande gueule. Malgré cela, c’est quand même vers elles, indifféremment, qu’allait la compassion de Leo.

Comme un tigre un peu flemmard, il chassait la plupart du temps dans son immédiate proximité et les stagiaires, pour peu qu’elles soient jolies, étaient les premières à être courtisées. Alice avait été l'une de ses proies parce que l’épouse de Jean. Elle s'était certainement montrée meilleure que les autres, car depuis il lui vouait une adoration protectrice et reconnaissante. Il vint à Villemars passer un week-end, sans sa femme. Les enfants, qui le connaissaient de longue date, l'acceptèrent facilement. Le samedi après le déjeuner, il voulut faire une promenade. Lorsqu'il eut marché les trois minutes nécessaires pour se rendre au bout du hameau et en revenir, il se rendit compte que les distractions étaient si réduites dans ce patelin qu'il risquait tout bonnement de mourir d'ennui avant la fin du week-end. Alice l'attendait à son retour.

– Léonard, toi qui es un homme costaud, ne pourrais-tu pas m'aider à aménager mon atelier ? lui demanda-t-elle avec son plus beau sourire.

Il accepta volontiers, ne sachant pas de quoi il retournait. Il travailla comme un forçat le reste du samedi et tout le dimanche pour dégager et nettoyer la plus grande partie de la grange et de la remise. Il rassembla et transporta dans le coffre de sa voiture, une grosse Peugeot toute neuve avec des coussins de cuir beige, jusqu'à une ancienne carrière devenue décharge publique, les débris d'une machine à trancher les betteraves, du grillage de poulailler et différents éléments rouillés et tordus d'un moulin à égrener le maïs. Il balaya, fit brûler dans un énorme feu qui enfuma le hameau trois tonnes au moins de paille, des sacs de jute, de vieilles caisses ayant servi de couvoir, ainsi qu'un assortiment de pieux d'acacia terreux et de planches pourries. Le dimanche soir, il avait des ampoules aux mains, les sourcils calcinés et un trou dans son bluejean mais était prodigieusement heureux. Il avait par deux fois fait l'amour à Alice, y avait pris énormément de plaisir et semblait lui en avoir donné autant. Rompu de fatigue, il avait dormi en arrivant chez lui comme cela ne lui était pas arrivé depuis longtemps. Il se crut obligé, le lundi matin en arrivant à l’étude, d'offrir à Alice une ravissante aquarelle qu'il destinait à son propre bureau.

– Pour ta maison dans les blés, lui dit-il en lui claquant un baiser sur la joue.

Cette fois, je suis bel et bien devenue une pute, admit Alice in petto, puisqu'on me paye. Avant, j'avais des doutes. Une pouffe d’accord, mais pas une pute. Maintenant ça y est. Voilà où mène un divorce. Eh bien, puisque j'ai le feu au cul, autant en convenir et même en profiter ! De toute façon, il me faut de la main d’œuvre pour achever la maison et récurer ce qui reste. Moi toute seule, ou avec Adrien, je n'y arriverai jamais et employer le gros Fontanier est hors de question, il est bon à rien et je n’aime pas son regard. Partant de cette vision des choses elle n'aurait eu aucun mal à draguer quelques hommes dans les rues de Paris, quitte à ne conserver que les célibataires bricoleurs et robustes. C'est pourtant à Patay, à une dizaine de kilomètres de Villemars, qu'elle dénicha l'oiseau rare.

Un samedi matin, alors qu'elle se rendait dans l'unique quincaillerie-droguerie du village, elle se trouva coincée sur la place de l'église par une cérémonie militaire qui se déroulait devant le monument aux morts. Une présentation au drapeau du contingent, l'un des derniers avant fermeture, apprendra-t-elle plus tard. Elle se gara sur un trottoir et mêlée aux badauds, suivit les évolutions et les mouvements de pied ferme de plusieurs compagnies d'aviateurs. Mireille et Frédéric se glissèrent au premier rang des rares spectateurs. Le capitaine qui commandait le détachement remarqua Alice qui tentait de les retenir avant qu'ils ne jaillissent devant les soldats. Il lui fit un petit signe apaisant. Ce n'est pas bien grave semblaient lui dire ses yeux, vous pouvez les laisser faire. Et il lui sourit. Il avait de belles dents, était jeune, grand et mince et son sourire était celui d’un adolescent.

Souvent, le 14 juillet, elle était allée voir défiler soldats et officiers. Les ordres du parti étaient de huer ces suppôts jurés du capitalisme et du colonialisme. Ce qu'elle avait fait plusieurs fois en compagnie des camarades imprimeurs, et cela sans état d'âme particulier. Elle pensait tout bonnement que ces gens-là étaient différents d’eux, colonialistes féroces et esclavagistes, pour simplifier. Le capitaine, maintenant tout proche d’elle, sentait le tabac hollandais et l’eau de lavande, avait des muscles nerveux qui saillaient sous sa tenue de toile verte et lançait ses commandements d'une voix grave et puissante. Elle le trouva sympathique, son regard paraissait même intelligent malgré ses coups de gueule, ses saluts et ses gardes à vous répétés. Un ballet très sommaire mais bruyant. Et tout compte fait, il était assez loin, à priori, du mercenaire obtus et alcoolique décrit par le parti.

La cérémonie terminée Alice le chercha des yeux. Pour le remercier, s’encouragea-t-elle, sans préciser de quoi elle devait le remercier. Elle n'eut pas à jouer les coquettes car il se jeta littéralement sur elle dès que le dernier bidasse fut installé dans son camion.

- Vous avez eu peur que vos enfants ne se fassent renverser par mes hommes au départ du défilé ? C’est ça ? Bafouilla-t-il tout rouge.

Il se tenait devant elle, plus raide et compassé que s'il s'était trouvé devant son chef d'état major. Alice bredouilla à son tour, comme quoi elle avait été surprise par la présence de cette cérémonie et que ses enfants n’étaient pas habitués aux militaires, qu'elle était venue à Patay pour faire des achats de peinture et de clous. Il lui répondit : « Tiens, tiens ? » Et sembla trouver la chose surprenante. Il lui demanda si elle était artiste peintre, ce qui la fit rire. Elle lui concéda qu'elle habitait Paris « en réalité » car elle voulait, conformément à l’opinion de Dominique sur les baucerons, lui faire comprendre qu’elle n’avait rien à voir avec les ploucs de Patay. Pour ne pas être en reste, il déclara connaître plutôt bien Paris, bien que né à Poitiers, et le quartier où habitait Alice parce que proche du ministère.

– Je me pose souvent à Villacoublay, parfois même au Bourget et j’en profite pour flâner dans la capitale.

– Vous pilotez ? s'étonna Alice, comme si un pilote, être mythique comme Icare, ne disposait pas de ses deux jambes pour marcher ou de ses deux bras pour commander une troupe.

– Je pilote. Moins bien que Mermoz ou Saint-Ex je suppose, mais je me débrouille. Je pilote même un avion très connu, ajouta-t-il avec un brin de vanité.

– Le Concorde ?

– Non, bien sûr que non, le mien c’est un avion militaire.

Alice eut un geste évasif, l’aviation militaire n’était pas son fort. Il parut navré de cette lacune. Qu’une aussi belle fille ignorât le plus élémentaire de l’aviation militaire était comme un affront à la beauté. Il lui suffisait pourtant de s’abonner à Aviation Magasine pour tout savoir. Ce n’était pas sorcier.

– Mais je ne demande pas mieux que de connaître, se rattrapa-t-elle. Il eut un sourire heureux. Enfin, elle n’était pas totalement out, cette pin-up.

– C’est important vous savez, madame, ce sont des machines chères payées avec nos impôts.

– Dans ce cas…

– Je viendrai vous le présenter demain, serez-vous là ? Oui ? Très bien. Je vais vous suivre avec ma jeep jusque chez vous pour repérer le coin. Vous voulez bien ? Il n’en revenait pas lui-même de son culot et de sa chance. Avec un peu de pot son mari ne sera peut-être pas là et il pourra bavarder avec elle à sa guise.

Alice accepta. Le capitaine se prénommait Gilles. Il prit Frédéric par la main et accompagna Alice chez le quincaillier-droguiste, le boucher et le boulanger. En chemin Alice lui demanda comment il allait lui montrer son avion. Allait-il se poser dans un champ ? Sur la route ?

– Je pourrais le faire, mais c'est interdit par nos chefs, sauf en cas d’opération, de guerre. Je vous le ferai voir quand même, en l'air. Pour ce qui est de monter dedans, ce sera pour une autre fois.

Adrien accueillit fraîchement l’officier qu'il prit pour un gendarme avant de l'accabler de questions lorsqu'il sut qu'il était pilote d'avion. Gilles ne se fit pas prier pour boire un verre de Martini en compagnie d’Alice et d’Adrien. Puis il sortit pour prendre ses repères et les quitta avant l'heure du repas. Il avait eu le temps de dire qu'il trouvait la maison formidable, qu'il était célibataire, qu'il n'avait pas encore trente ans et qu'Alice était plus que ravissante.

Le lendemain à midi, un énorme grondement venant de l'horizon du côté sud traversa Villemars en secouant les murs. Vacarme qui les fit sortir dans la cour puis, s'étant aperçu que le noyer masquait une bonne partie du ciel, ils se précipitèrent sur la route. Alice savait de quoi il retournait, Gilles arrivait chevauchant Pégase accompagné du tonnerre de Zeus. Les habitants du hameau étaient dehors eux aussi, comme surpris et chassés par un tremblement de terre. Certains, qui venaient de quitter en hâte leur repas, tenaient encore une fourchette, un couteau, ou avaient conservé leur serviette de table à la main. Fontanier la serviette autour du cou était de ceux-là et il salua Alice en tenant son béret au-dessus de son crâne comme une auréole. Au tonnerre avait succédé un pesant silence et certains commençaient à rentrer chez eux quand ils aperçurent l'avion qui revenait après un long virage au-dessus des champs. De toute la puissance de ses deux moteurs de six mille chevaux, le Transall fonçait sur eux à vingt mètres à peine au-dessus des champs. Si près du sol que les immenses hélices arrachaient parfois aux labours des tourbillons de terre et de cailloux. Après un léger cabré, l'énorme machine passa en grondant au-dessus de leur tête avec la majesté et la raideur d'une colossale baleine.

Le souffle les secoua et si Alice et les enfants ne s'étaient tenus les uns aux autres, nul doute qu'ils auraient été jetés à terre. Frédéric et Mireille hurlèrent à la fois de joie et de crainte, comme devant la manifestation du surnaturel. Le boucan décrut jusqu'à presque disparaître, puis fut de nouveau au-dessus d'eux. Cette fois l'avion avait pris de l'altitude. Il sortit son train d'atterrissage, puis le rentra, émit toutes sortes de grognements en ouvrant ses portes arrière puis en coupant un moteur dont l'hélice se mit à tourner lentement comme celle d'un jouet. Il se fit admirer de face, de profil, par l'arrière, tourna sur place et fit semblant de se poser dans un champ voisin avec l'élégance gauche d'un pélican. Puis il se cabra et reprit rapidement de l'altitude dans un rugissement qui fit trembler le sol. Enfin, il disparut. Frédéric ne ménagea pas ses applaudissements et, sautant en l'air de joie, jura que plus tard il en aurait un comme ça. Mireille était pâlotte et se serrait contre Adrien, quant à Alice elle craignait le pire pour sa verrerie et sa vaisselle.

L'avion n'avait fait tomber qu'un petit vase de cristal posé sur la tablette de la cheminée. Sept ans de malheurs, se dit-elle en ramassant les débris. Ça commence mal. Elle avait eu le temps de découvrir, dans la rue, la presque totalité des habitants de Villemars. Une cinquantaine en tout, guère plus. Il lui sembla, cependant, qu'ils avaient diversement apprécié les exhibitions du capitaine. Elle se promit de rendre visite à chacun, autant pour s'excuser de ce chahut aérien, dont personne ne doutait qu'il lui fut destiné, que pour se présenter et faire connaissance. Fontanier fit irruption, avec son sans-gêne habituel, au moment où ils allaient passer à table.

– Ah, c'en est un fameux cet avion ! vociféra-t-il tout excité. Je suis allé les voir à Bricy, c'était un peu avant que vous n'arriviez. C'est leur base, comme on dit, c'est tout près. On peut y aller d'un coup de vélo en deux heures et on les voit de l'autre côté des grillages qui font les acrobates à se poser et décoller sur à peine cinquante mètres... Dites donc il est bien jeune le capitaine, celui d'hier, pour conduire des engins pareils ! Le ton s'était nuancé d'un soupçon d'irritation et d’inquiétude. C'est un copain à vous ? C'est égal, reprit-il bonasse et sans attendre de réponse, dites-lui bien quand vous le reverrez qu'elle était formidable sa démonstration, madame Alice.

À cette occasion, elle comprit que rien ne pouvait se passer d'important dans le hameau sans que ses habitants le sachent. Elle le pria aussi, mais en pure perte, elle le savait, de ne pas l'appeler madame Alice, mais seulement Alice ou madame s’il y tenait. Mais pour cela comme pour le reste, Fontanier faisait ce qui lui semblait bon en regard des coutumes de la communauté, sans se soucier de son avis. Coutumes qui n'avaient rien à voir avec le savoir-vivre ou la bienséance mais qui maintenaient plutôt chacun à distance respectueuse. Une sorte d'étiquette, de protocole, qui leur évitait de se marcher sur les pieds et de s'importuner par trop de familiarité. Ce qui n’empêchait pas la famille Fontanier, qui semblait jouir d’un certain prestige dans le hameau, de se comporter avec un sans-gêne de privilégiés, avec elle et probablement avec d’autres.

Alice devinait qu'il lui faudrait beaucoup de temps avant qu'ils, les habitants de Villemars, la considèrent comme une des leurs. Elle était décidée à attendre le temps qu’il fallait car elle n'avait plus le choix, elle se sentait maintenant d'ici. La vieille maison l’avait ferrée et ancrée à ses murs comme une prisonnière. Ce qui ne voulait pas dire qu’elle allait s’efforcer de leur ressembler, adopter leurs habitudes et leur manière de vivre. Elle voulait qu’on lui reconnaisse aussi le droit de vivre comme elle l’entendait, chez elle, dans sa ferme. Sur sa terre. N’étant pas née dans le village, elle inspirait d’emblée la méfiance car porteuse de nouveauté et de manières de vivre allogènes. Comme les habitants ignoraient tout de sa famille et de quelles considérations jouissaient ses aïeux, ils l’appréciaient en fonction des apparences et selon l’importance et la qualité des travaux qu’elle avait entrepris. De plus ils ne savaient où la classer socialement. Elle ne vivait pas de la terre, ce qui n’était déjà pas normal, semblait relativement à l’aise au plan financier et ouvrait sa porte à des visiteurs et visiteuses qui n’étaient pas de sa famille. Et elle était divorcée. Elle l’avait avouée à madame Fontanier dès les premiers jours, laquelle s’était empressée d’en informer le village et ses environs. Alice devinait ce que cet état pouvait entraîner de soupçons et de malveillances.

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