Les yeux verts
En ce qui concernait ses rapports avec…
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En ce qui concernait ses rapports avec Bernard Fontanier, c'était autre chose, lui semblait-il, que de simples relations de voisinage. Le vieux gars s'arrangeait toujours pour la rencontrer plusieurs fois par jour et l’interroger sur des futilités jardinières dont ils avaient débattu cent fois. Il dégoisait sur les radis, les panais ou la chicorée en lui tenant la jambe durant des minutes qui lui paraissaient des heures. Et toujours en l'observant à la dérobée de ses yeux fuyants et pâles. Habituée aux hommages masculins, elle ne s'en formalisait pas, bien que ce regard-là ne lui disait rien qui vaille et l’obligeait en permanence à se demander ce qui se mijotait sous le béret troué. Attitude normale de la part d’une femme qui avait l’habitude des avances directes et que les duplicités, les faux-semblants et les regards biaisés, rendaient mal à l’aise. Jamais, pourtant, il ne lui avait fait la moindre avance, la moindre déclaration. Il avait l’attitude d’un timide en mal d’amour. Dans son for intérieur il imputait ce mal à l’autre, jamais à lui. C’était de la faute d’Alice qui aurait dû rester à Paris et s’abstenir de troubler son cœur, comme c’était de la faute à la mère Ferron s’il n’avait pas épousé l’une de ses filles. Le jour où elle avait, sans penser à mal et plutôt pour le dégeler, souhaité qu'il l'appelât par son prénom, il avait refusé tout net.
– Je me méfie des étrangers. Et puis j’ai point trop l’habitude des femmes, avait-il grommelé en rabattant son béret sur ses yeux avant de tourner les talons.
Evidemment, avait-elle pensée, il ne doit pas côtoyer beaucoup de jeunes femmes dans Villemars. De jolies femmes, avait corrigé son petit lutin vaniteux. Dans la bouche de Fontanier « étranger » n'avait rien de péjoratif. C'était seulement l’application de la règle. On était d'ici ou on était étranger, et on ne sait jamais ce que mijote un étranger. Brigand, réfugié ou honnête colporteur, il peut tout autant amener avec lui la peste que les gendarmes. « Ce qui ne vaut guère mieux », dira Texier sentencieux en homme qui sait que gendarmes et malfaiteurs se soucient peu des paysans. Texier était un voisin plus causant, et plus ouvert que les autres. C’était aussi le brûleur de paille qui avait enfumé Alice à la fin de l’été
– Qu'est-ce que vous foutiez, les militaires, pendant que se montaient les barricades contre le pouvoir en mai 68 ? demande Alice qui venait de lire des articles de journaux traitant de l'anniversaire de l’évènement. Gilles invité pour la journée buvait un whisky près de la cheminée.
– La grande muette n’a pas l’habitude d’exposer ses difficultés et les militaires se tiennent le plus souvent éloignés des événement politiques, n’importe lesquels… On transportait des personnalités, d'après ce qu'ont raconté les anciens, des hommes importants et du matériel, des produits chimiques et de la pharmacie, du plasma sanguin, du fric probablement… Des ministres, des PDG, des artistes, des commerçants prenaient nos avions pour se rendre à Bonn, Munich, Bruxelles, Genève, Rome et même en Afrique, voire aux Etats Unis, pendant que Air France et la SNCF en grève se roulaient les pouces. Il fallait bien faire tourner la machine de l’État, même au ralenti. Les avions décollaient avant le jour et après plusieurs navettes entre les capitales revenaient souvent au milieu de la nuit. Les pilotes célibataires, ceux qui disposaient d’une chambre sur place, avaient de la chance et pouvaient dormir quelques heures. Les pilotes mariés, qui habitaient Orléans ou les environs, passaient des nuits courtes ou ne rentraient plus chez eux, ce qui était le plus simple et ce qui économisait l’essence devenue rare. Un escadron ne comporte pas suffisamment de pilotes pour tenir une cadence aussi échevelée. Par bonheur cela n’a pas duré trop longtemps. Les mécaniciens travaillaient par équipes, vingt quatre heures sur vingt quatre, dimanches et fêtes pour réparer et entretenir le matériel soumis à une utilisation intensive. Ce fut comme un mois de guerre d'après ce que j'en sais. Il fallait que les avions volent, coûte que coûte… J'ai eu la chance de mettre la main sur les comptes-rendus et sur les livres de marche des escadrons de cette époque, c'est grâce à eux que je sais tout ça… Gilles fait une pause glaçons et reprend son récit.
À la fin du mois de mai, les mécanos sont quand même allés voir leur patron pour lui demander ce qu'ils allaient gagner à l'issue de tout ce remue-ménage. Mais jamais ils n'ont eu l'idée de se mettre en grève ou de faire plus. Pourtant, ils auraient pu mettre la clé sous la porte à leur tour et partir à la campagne. C’étaient des gens qui avaient baroudé en Indochine, en Algérie, au Tchad et qui en avaient vu d'autres. Et cette « révolution », puisqu'il faut l'appeler ainsi, n'avait rien d'extraordinaire à leurs yeux. Ils avaient vu des batailles de rue autrement saignantes dans Saigon ou Alger… Mais si vous voulez savoir si les aviateurs ou les biffins se seraient jetés dans la mêlée pour défendre le gouvernement ou l'establishment, je n'en sais rien… J'en doute même, vu le contentieux entre De Gaulle et eux.
Gilles rendait visite à Alice entre deux missions parfois de quinze jours qui l'expédiaient presque toujours hors de France. Dominique le trouvait gai, vivant, beau même, et si elle en fut jalouse, elle ne le montra pas. En fait elle était surprise, et plutôt satisfaite, de constater qu'il ne s'était établi rien d'autre qu'une sorte de tendre camaraderie entre Alice et lui. Un vendredi soir ou un samedi matin le ramenait à Villemars, souriant et les bras encombrés de cadeaux. Il semblait apprécier les enfants et les amis d’Alice, il se glissait entre eux avec la souplesse et la discrétion d’un chat. Pourtant, à la longue Alice s'aperçut, alors qu'il était absent depuis deux weekends, que cette absence lui pesait à la manière d’une sourde mélancolie ou d’une faim inassouvie. Elle avait l'impression qu'il était parti depuis plusieurs mois. C’était même comme s’il l’avait quitté définitivement sans lui dire adieu.
Elle se confia à Dominique laquelle en conclut, mortifiée, que son amie était en passe de tomber amoureuse. Elle comprit que le moment était venu pour elle de céder, pour quelque temps, la place, quitte à tenter de nouveau sa chance une fois les éblouissements des premiers jours passés. Ce n’est peut-être qu’un flirt sans avenir, se dit-elle, bien qu’elle sache déjà qu’il n’en serait rien. Elle se fit violence pour ne pas succomber à une crise de jalousie. Des reproches, même justifiés, lui auraient fait perdre à la fois toutes ses chances auprès d'Alice et le bonheur qu'elle éprouvait à fréquenter cette maison.
Quand il revint, Dominique courtoisement lui laissa le champ libre et prétexta un dîner de famille pour s'éclipser en annonçant qu'elle ne pourrait revenir que le weekend suivant. Alice, sans se préoccuper de l'affliction de son amie, accueillit Gilles avec des sourires, des battements de paupière et une joie manifeste. Presque avec autant de jubilation que Frédéric pour qui le jeune homme était l'égal d'un dieu, une sorte d’Icare enfin capable de voler sans grabuge près du soleil. Gilles resta dîner le soir et après le coucher des enfants, malgré la fraîcheur de l’air, on était à la fin novembre, il invita Alice à sortir pour regarder les étoiles. Un silence du fond des mers était posé sur la plaine. Les étoiles, si nombreuses que l'on ne distinguait plus le noir de la nuit, papillonnaient autour d'eux, plus incandescentes que des gouttes de fer en fusion. Alice eut l'impression que la Beauce tout entière était nichée à l'intérieur d'un diamant.
– La nuit te découpera en mille petites étoiles et tu brûleras de tant de feux que plus personne n’adorera le soleil, murmura-t-elle.
– Très joli, soupira Gilles… La nuit est mon champ de bataille. Je passe mon temps à naviguer entre les étoiles qu’elles soient dans le ciel ou qu’elles luisent sur la terre. J’aime la nuit et la paix qu’elle rayonne. S’il n’y avait pas les stations radio qui nous guident depuis le sol, la nuit représenterait pour nous, pilotes, la plus grande et la plus dangereuse des solitudes.
– Pourquoi sommes-nous ici ? murmura Alice.
– Pourquoi ici et pas ailleurs ? Parce que ta maison est derrière nous, répondit Gilles surpris par la question.
– Ce n’est pas exactement ce que je voulais t’entendre me répondre.
– Pourquoi sommes-nous sur cette terre et pas sur une autre ? C’est ça ?
– À peu près oui, sourit Alice.
– Parce que l’univers est peuplé à 99,9 % de planètes invivables et que parmi celles qui sont vivables, celles où la vie s’est développée sont encore plus rares. Prenons l’exemple du jeu de billes. À bonne distance, pour toucher une bille isolée avec une autre bille il faut répéter l’exercice un nombre incalculable de fois. Je suppose donc que pour que la vie apparaisse sur la Terre il a fallu un grand nombre d’essais et de bonnes conditions. Mais c’est quand même le hasard qui a créé la vie, comme c’est le hasard qui fait que je touche une bille isolée à vingt pas. Quand j’étais gosse, après avoir lu un livre de divulgation scientifique, je m’imaginais que, puisque l’infiniment petit ressemblait à l’infiniment grand, que notre planète n’était qu’un élément d’un atome. Mettons, qu’elle était un neutron. Cet atome appartenait à toute une galaxie constituant une tasse à café ou à une chaise d’un être appartenant à un autre monde. Lequel, lui aussi n’habitait qu’un atome d’un autre monde plus vaste encore et ainsi de suite…
Gilles repérait rapidement, nécessité professionnelle oblige, un grand nombre de ces étoiles aux noms magnifiques, Aldébaran la géante rouge, les géantes bleues Rigel et Altaïr, la belle Fomalhaut, la constellation de Cassiopée, la Polaire, la Canicule appelée aussi Sirius… Considérée comme des repères fixes, elles servaient à entraîner les pilotes et les navigateurs à faire le point de nuit. Comme en mer, au sextant et avec les tables, au cas où les instruments de navigation de l’avion tomberaient en panne. Gilles avait appris à les reconnaître en même temps qu'il apprenait à piloter. « Fugitif empire, voies impalpables ! écrivait le pilote Jules Roy à propos des étoiles. Rien de tout cela n’a été possédé qu’en imagination. » Alice, en écoutant Gilles, se dit malicieusement que quelqu'un qui s'oblige à retenir le nom des étoiles, même géantes, ne pouvait être un méchant militaire. Elle l'observa dans le noir, alors qu'il lui montrait l’une de ces étoiles dont il semblait partager les secrets. Elle trouva beau son visage et devina en lui une force et une audace qui la saisirent violemment aux tripes et la firent chanceler. Elle se rapprocha. À cause du vent piquant, il enlaça la jeune femme. Elle se blottit contre lui sans se faire prier et ils s'embrassèrent parce que, cette fois, le moment était venu.
– Rentrons nous mettre au chaud, dit-elle avant que l’un de tes géants ne laisse tomber sa tasse à café et fasse exploser notre monde.
Elle lui monta un lit de camp dans le salon. Elle qui n'avait jamais pris de précautions pour fourrer Léonard ou Dominique dans son lit, s'entoura d'un luxe de ruses et de détours pour que les enfants ne se doutent de rien. Adrien surtout devenu l’homme de la maison qui prenait des libertés de langage et ne se gênait plus pour lui dire sa manière de penser à propos de tout. Il n’en était pas encore à lui reprocher sa conduite, mais il avait mûri depuis le départ de son père. Il regardait le monde autour de lui avec des yeux critiques et lucides, pas toujours de bonne foi. Elle se rendit compte combien une chambre bien à elle, manquait. L'aménagement du grenier s'imposait donc sans plus attendre. Il s'imposait d'autant plus que cette nuit-là, sous les caresses de Gilles, il lui prit des envies de gémir, de grincer des dents et de crier qu'elle ne se connaissait pas.
Elle s'attendait à un assaut de guerrier rondement mené, ce fut un décollage de précaution. Elle s'était préparée à un sabrage de cosaque, il égrena une longue « check-list » où rien, pas le plus petit grain de peau ne fut oublié. Comme dans la cabine de son avion, il la mit en route, méticuleusement et minutieusement, système après système. Vérifiant à chaque fois que chacun était capable de fournir son maximum à la demande. Elle ne sut pas si cela lui prit quatre heures ou dix minutes mais, sauf erreur de ses sens tourneboulés, il lui sembla bien entendre le chant du coq quand il consentit à la laisser dormir. Après un dernier et long baiser. Elle en fut si troublée que tout ce qu'elle entreprit ce jour-là, le fut de travers.
Elle croisa aussi, et plusieurs fois durant le petit déjeuner, le regard d’Adrien, chargé de reproches certes mais aussi, chose surprenante, d’envie. Mireille et Frédéric, qui n'avaient pas été dérangés dans leur sommeil, bavardaient sans arrières pensées avec Gilles. Partisane des explications franches, Alice alla trouver Adrien dans sa chambre dès qu’elle sut qu'il était sorti de la salle de bains. Elle entra sans frapper, habitude qu’elle avait prise lorsqu’il était enfant car il était souvent malade et le surprit nu alors qu'il s'apprêtait à s'habiller. Elle fut étonnée, bien qu'elle sache à quoi s'en tenir de longue date, de voir les poils en si grande quantité sur la poitrine et le pubis de l'adolescent. Désinvolte, comme doit l’être une vraie mère, supposa-t-elle, et sans faire de cas de sa nudité, elle le fit asseoir près d'elle. Elle le prit dans ses bras comme lorsqu'il était petit et lui murmura à l'oreille tout le bonheur qu'elle avait d'aimer, même si cet amour était un peu bruyant. Lyrique, elle lui confia que lui aussi un jour accomplirait ces mêmes gestes et dirait ces mêmes mots, avec une fille qu'il aimerait. Adrien l'écoutait, blotti contre elle, réagissant à ses paroles par des grognements et des soupirs, la serrant plus fort parfois pour approuver ou rejeter.
– Fais comme tu veux, Alice, murmura-t-il, puisque tu es heureuse ainsi.
Adrien, était bien tel qu'elle l'aurait souhaité. Elle se leva pour qu'il termine sa toilette en paix. Elle fut surprise en se reculant de lui découvrir une érection en bonne et due forme. Il paraissait si gêné qu'elle se mit à rire et puisqu'on en était aux confessions et aux épanchements elle l'assura que c’était tout naturel et qu'il ne devait pas en avoir honte. Il allait avoir dix huit ans dans quelques mois et elle promit de lui en dire plus sur ces aspects particuliers de la physiologie et de l’anatomie. Comme il en était de son devoir de mère, se dit-elle dans un grand élan vertueux. Elle le croyait peu averti de ces choses et peu enclin à en parler. L’amour ne paraissait pas figurer parmi ses principales préoccupations. Au contraire même, lui semblait-il, il en était très éloigné. Pour elle, cette indifférence était à mettre sur le compte de la mort de sa mère, il avait alors six ans. Il n’y avait guère de soucis à se faire pour ces choses, pensait-elle avec légèreté, les hommes se débrouillent très bien tout seul pour résoudre leurs petits problèmes de libido.
Ce soir dans sa chambre d’hôtel, elle se dit qu’il s’était effectivement très bien débrouillé avec sa libido. Elle pensa aux clients qu’elle était allée voir à Orléans. Des clients fort riches qui avaient besoin, pour leur divorce d’un avocat qui les aide à démêler leurs affaires. Parmi eux se trouvait un jeune homme d’une vingtaine d’années, un clerc de notaire, qui ressemblait à Adrien et qui lui souriait de toutes ses dents dès qu’elle se tournait vers lui.
Gilles, de bonne grâce, se mit au travail pour aménager le grenier et la future chambre. Il fit au préalable des plans et des maquettes, acheta de l'outillage électrique et lut des livres de bricolage. Il était naturellement adroit mais novice en tout. Ingénieur diplômé en aérodynamique et en thermodynamique, il se sentait quand même assez loin des talents multiples que l’on prête à un bricoleur. Il s'exerça donc d'abord dans des modifications et des confections simples puis de plus en plus complexes. Alice, secrètement, souhaitait que cette chambre portât la marque, l'empreinte de son bâtisseur et qu'elle franchisse le temps en en conservant non seulement le souvenir mais, si possible, la personnalité. Allait-il lui fabriquer quelque chose qui ressemblerait à une cabine d’avion ? Il répondit que non car trop exiguë pour ce qu’elle voulait y faire.
Un jour, enfin, Gilles se lança dans son grand œuvre avec l'aide fort heureusement d'artisans locaux et d’Adrien promu apprenti de choc. Les travaux progressèrent vite malgré les missions et les manœuvres guerrières qui hachaient l'existence du pilote. Adrien, qui s'entendait pourtant très bien avec lui lorsqu'il était là, cachait mal sa joie lorsqu’il s'absentait. Un peu de jalousie, pensait Alice, rien de grave. Le garçon aimait aussi beaucoup Dominique qui répondait à ses boutades et à sa fougue de taurillon avec une féminité enjôleuse, ce qui fit réfléchir Alice : Cette Sapho aimerait-elle, par hasard, également les éphèbes ?
Rentrés à Paris, Alice avait eu avec Adrien la conversation pédagogique sur le sexe qu’elle s’était promise de tenir. Il lui avait d’ailleurs rappelé son engagement avec un petit sourire narquois. Et maintenant, avait-elle lu dans ses yeux lorsqu’elle le fit asseoir près d’elle, te voilà au pied du mur Alice ? Pour la prendre en défaut, il avait posé nombre de questions directes et précises en prenant sa voix d’étudiant modèle. En avalant sa salive et en prenant à son tour son ton le plus doctoral et détaché, elle avait répondu selon sa science, sans rien laisser dans l'ombre. Cette sorte de briefing avait duré une bonne heure et petit à petit, au fur et à mesure des explications, la gêne avait disparue. Tout s’était passé finalement dans l’innocence, comme pourrait-on dire, entre un médecin et son patient.
Le samedi suivant, alors qu’ils étaient à Villemars et qu'elle prenait son bain, il était entré brusquement et sans frapper dans la salle de bains. Il voulait la voir nue. Mal à l’aise sur ses jambes, frémissant devant la baignoire comme un jeune arbre sous le vent, il la supplia d'une voix qui tremblait. La première surprise passée et l’envie brutale de le chasser dominée, elle hésita. Pensant au naturisme si débonnaire, aux bons sauvages purs et nus parce que « bien gouvernés », elle lui dit de s'approcher. Ce qu'il fit non sans trébucher sur le tapis de bain. Il la regarda, l’examina de ce même air appliqué et concentré qu'il prenait pour étudier les traces d'un lièvre ou pour classer ses notes prises en classe. Il la pria de se mettre debout, puis de se tourner lentement comme aurait exigé un sculpteur ou un peintre. Il posa une main légère sur la cuisse d’Alice comme pour tâter l’élasticité des muscles, sur le pubis ensuite dont il effleura la toison du bout des doigts et pour finir sur un sein dont sa paume épousa la forme avec tendresse.
Alice était émue et profondément remuée. Pas vraiment de désir mais plutôt de se sentir divinisée au point qu'il ne s'agissait plus de la mère qu'elle voulait être pour lui et de son fils, mais d'un jeune homme anxieux et tout frémissant de curiosité devant la Femme. Elle devina qu'il aurait aimé aller plus loin, dans le détail si l'on peut dire, mais cette situation lui parut si périlleuse et embarrassante pour eux qu'elle préféra le décourager. Alors, à regret devant ses cuisses serrées, il l'embrassa sur la joue et sortit. Cette nuit-là, constamment hanté par l’image d’Alice, Adrien ne dormit qu’à peine et se masturba quatre fois. Quelle splendeur ! se disait-il, c’était autre chose que la putain de Lyon ou même que Lita. Que son père ait délaissé cette femme pour une autre le décontenançait et le faisait même douter du bon sens paternel. Il n’avait pas subi de remontrances en entrant dans la salle de bains. La passivité d’Alice lorsqu’il l’avait palpée l’avait grandement étonné. Malgré cela, il n’aurait pu aller plus loin. Il se serait évanoui avant et c’est en tremblant de la tête aux pieds qu’il avait regagné sa chambre. Il s’était affalé sur son lit avec encore dans la main le soyeux de cette peau et était resté prostré jusqu’à l’heure du repas dans une sorte d’extase mystique.
La journée se passa dans un calme serein. Adrien évitait de regarder Alice et Alice, s’étonna de ne pas se sentir scandalisée et même de continuer à vaquer le cœur en paix. Vers une heure du matin, Alice entendit pour la première fois depuis qu’elle possédait la ferme, un hurlement puissant et rauque qui paraissait perdu au loin dans la campagne et tout à la fois très proche, presque dans la maison. Gilles qui était en mission et Dominique, disparue une fois de plus dans de mystérieuses équipées, ne pouvaient la rassurer. Le cri, la plainte plutôt, était passée du grave à l'aigu, comme si elle exprimait une douleur intolérable.
Elle se leva d’un bond, regarda par la fenêtre, descendit prudemment l’escalier l’oreille attentive. Mais au bout d’un temps rien dans la maison ne lui parut anormal. Un animal probablement que l'on martyrise, à moins que ce soit une pauvre bestiole capturée par un piège proche, se dit-elle dans un frisson glacé.
Il n'y eut qu'un seul hurlement et elle se rendormit.
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