Les yeux verts

Jean-Bernard Papi · Chapitre 2 sur 15

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Les yeux verts

Elle avait choisi de passer par Patay…

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Elle avait choisi de passer par Patay pour éviter Orléans et les feux tricolores qui jalonnent la route jusqu'à la Loire. Jean fulminait lorsqu'il venait buter contre ces mécaniques qui semblaient fonctionner, et pour lui tout seul, en dépit du bon sens. C’est à dire passer au rouge dès qu’il se pointait. Elle aurait pu prendre l'autoroute mais quel plaisir pouvait-on trouver à se mêler à ce flot qui faisait son cauchemar dans Paris. Elle voulait rejoindre Meung-sur-Loire, puis, par les départementales si charmantes, atteindre la Sologne en roulant peinarde et le nez au vent. Pourquoi avoir choisi la Sologne ? Elle ne savait pas trop, mis à part le fait que ce n'était pas trop loin de la capitale. Probablement aussi parce que, à plusieurs reprises, Jean l'avait emmenée dans des propriétés mâtinées hôtels de luxe. Là, en compagnie d'autres bonnes femmes qui s'ennuyaient, elle se faisait dorloter par des larbins jeunes et attentifs, pendant que dans les bois, messieurs les hommes tiraient à bout portant des faisans d'élevage tout en parlant politique, et fric. Et cela sur invitation et après avoir réglé un droit de chasse qui mettait le kilo de faisan au prix du caviar. C’est là que Jean avait rencontré le sénateur X, son futur beau-père… Elle aimait aussi ce nom, Sologne. Elle le trouvait léger et parfumé, gracieux. Elle aurait pu choisir la Normandie mais l’été y était trop frais, la Bretagne mais il pleuvait trop ; la Bourgogne l’avait tentée un temps mais il y faisait trop froid l’hiver…

La vente de leurs biens à Paris et la liquidation du cabinet, Jean et Alice Charnet, avocats spécialisés, ironie du sort, dans les divorces, la mettait à la tête d'une somme intéressante. Suffisante pour investir dans la chaumière de ses rêves et louer un appartement dans la capitale afin de continuer à faire l'avocate, sur dossier, dans le cabinet de Léo. Elle pouvait le remercier celui-là. Le seul à l'avoir épaulée honnêtement et à lui avoir immédiatement proposé une association à condition qu’elle arrête de fumer gauloises et shit. Ce qu’elle avait fait. Un boulot comme elle l'avait toujours souhaité et normalement payé, une aubaine par les temps qui courent. Elle se doutait bien qu'il devait avoir une idée derrière la tête cet ami précieux. Mais c'était comme ça depuis la nuit des temps ! Ce n'est pas parce qu'on en parle crûment à la radio ou à la télé que la sexualité des hommes et des femmes a changé. C'est plutôt comme si ce débordement verbal prenait la place du plaisir des corps.

Certains puritains, épouvantés par le sida, trente mille cas en France, mais trois cent fois plus de cancers, préconisent ouvertement la chasteté voire la masturbation. Il faut voir le résultat de ce sevrage. Depuis une ou deux décennies, plus de la moitié des activités des tribunaux sont consacrées à des problèmes de mœurs. Pour elle, comme pour une majorité d'inconscients, selon la terminologie officielle, la baise ne peut se pratiquer que dans la confiance et la bonne humeur, sans préservatifs et sans plus de problèmes et de questionnements que pour une partie de tennis.

Ce salaud de Jean lui abandonnait les deux gosses qu’ils avaient eues ensemble avec l'absence de morale d'un clébard ! Elle crut même le voir qui traversait la route à cet instant. Elle crispa ses mains sur son volant et pesa sur l'accélérateur avec un sourire mauvais. Ce n’était qu’un gros chien pépère, éberlué par ce chauffard, et elle faillit verser dans le fossé. Sans compter ses petites rapines, sur les bibelots, les tableaux, les livres. Pardonnables dans le fond. N'avait-elle pas viré sur son compte personnel un reliquat d'argent provenant d'une lointaine vente d'actions achetées en commun. Mais les enfants ne sont pas des objets que l'on oublie sur la cheminée avant de vider les lieux, ou que l'on échange contre un meuble ou un tableau !

– Ils seront mieux éduqués par toi, lui avait-il glissé en se penchant, comme une confidence. Ce dont elle ne doutait pas. Moi, je ne suis qu'un homme égoïste et souvent oublieux, avait-il ajouté.

Faux-cul comme un cancérologue vous prédisant cent années de bonheur alors que vous fumez quatre paquets de gauloise par jour. Elle avait encore le son de sa voix dans l'oreille.

– Mais toi aussi tu fus parfois oublieuse de tes devoirs d’épouse, avait-il continué la bouche en cul de poule. Ne me prends pas pour un con. Cocu, je l’ai été plus souvent que n’importe lequel de mes amis. Mais ça ne fait rien, je te verserai une pension, une énorme pension. Si tu y tiens.

Elle y tenait ! Il avait quand même, un peu plus tard et à tête reposée, un peu gratté sur le chiffre mais elle s'était réveillée et s'était défendue bec et ongles. On avait fini par s'entendre. « L'éducation des enfants n'a pas de prix », avait-il admis alors à regret tout en se drapant dans son manteau de père noble. Il avait été cocu ? Pas assez. Est-ce que chez les peuples prétendus sauvages, pardon, primitifs, les mâles larguent ainsi leurs lardons ? Avec cette absence de scrupules ? Quelqu'un lui avait affirmé, au cours d’un cocktail et à propos de tout autre chose, que chez certaines peuplades d’Asie ou d’Amazonie, elle ne se souvenait plus, les gosses appartenaient à tout le monde et à personne en particulier, mais qu'en général ils étaient choyés partout où ils allaient. « Cela dépend du niveau culturel avait ajouté ce quelqu'un en faisant la roue, plus la culture est riche plus les jeunes, et les vieux, font l'objet de prévenance. Chez les Navajos par exemple… »

Elle n’avait pas compris le reste de la démonstration qui s’était perdu dans le brouhaha des conversations. Le fait est, et en bonne juriste elle devait s’en souvenir, que sous la révolution française, chez les nazis et autres marxistes, les enfants appartenaient à l’État. Ils étaient les embryons de l’Homme nouveau. Mais là n’était pas le problème, Jean ne cédait pas ses lardons à la société, certes il s’en débarrassait mais il les confiait à Alice. S’il ne lui abandonnait que les gosses fabriqués en commun, ce serait un moindre mal, mais il lui laissait aussi l’aîné, Adrien, son fils d'un premier lit

– Il sera mieux avec son frère et sa sœur. On ne peut négliger l'affection qui les lie et puis il te tient, depuis toujours, pour sa mère véritable.

Flatteur tout ça, mais qui mérite salaire. Ses enfants et sa femme l'encombraient, il n’y a pas d’autres mots et il s'en débarrassait comme on se débarrasse du superflu. Tout ça pour se consacrer « entièrement » à la politique. Il entrait en politique « comme en religion, en abandonnant le vieil homme à la porte ». Un slogan populiste et ressassé dans l'esprit du « plus c'est gros mieux ça passe » qui figurait dans sa profession de foi d'aspirant conseiller général. Sauf qu'il n'avait foi en rien, à part peut-être dans le fric et en lui-même, mais il était capable de s’agenouiller dans les orties pour avoir une voix de plus. Le parti dans lequel il faisait un peu de figuration, assez mollement, depuis quelques années, allait comprendre sa douleur avec un zèbre pareil en pleine activité dans ses rangs. Bien que, tout compte fait, il ne dépareillera peut-être pas trop la compagnie… C'était aussi beaucoup pour les enfants cette maison, pour leur faire connaître d'autres paysages et surtout d'autres émotions que celles nées du bruit de la circulation, de l'odeur des gaz d'échappement et des frôlements du troupeau humain. Inconvénients des transports en commun que l’on ne prend pas assez en compte. Elle pensait qu'il était aussi de son devoir de les éloigner d'un père qui se souciait d'eux autant que d'un panier de clopinettes. Il les lui abandonne ? Elle s'en chargera donc, mais seule, sans lui comme de juste mais aussi sans la belle-famille. Pas de visite des saintes femmes jusqu'à nouvel ordre ! Quand elle le lui avait dit, il avait eu un geste désinvolte ; de cela comme du reste, il se fichait comme de son premier mensonge.

Adrien a eu dix-sept ans en avril. En raison de sa haute taille, de ses épaules musclées et des poils qui lui poussent un peu partout, il en parait plus. Cependant son visage juvénile, son regard net et droit, remet les pendules à l'heure. Avec ses yeux bleus, son menton carré et volontaire, ses cheveux bruns bouclés, il doit plaire aux filles de son âge. A-t-il une petite amie ? Elle n'en sait rien, elle n’a jamais eu vent d'une amourette. Difficile à cerner ces ados, quand on aborde le sujet, ils esquivent, fuient, par pudeur, par crainte ou peut-être parce que ça ne les intéresse pas. La sexualité des enfants est une inconnue pour les parents. Il faut dire qu’il ne se confie pas ; il exécute ce qu'on lui demande avec docilité et travaille en classe sans forcer. Le fils idéal. Pour sa culture, il lit des tas de bouquins et de magazines. Elle s'aperçoit pourtant qu'elle n'est pas fichue de se souvenir d'un seul de ces bouquins, ou d'un seul magazine. Comme du prénom de ses copains qui envahissent la maison avec leur musique, leurs jeux électroniques, leur Internet ? « Un garçon qui a de la volonté et qui réussira », notent ses professeurs. Très bien. C’est tout le portrait de sa mère, disait Jean, une « bienheureuse » bourrée jusqu'aux tifs de rares et précieuses qualités, morte de leucémie quelques années après la naissance d’Adrien. « C’est toujours les moins connes qui s’en vont les premières » bougonnait-elle quand Jean venait à en parler.

Elle se souvient qu’elle avait veillé Adrien plusieurs nuits quand il avait eu les oreillons. Il avait de la fièvre et délirait. Et Jean était au diable Vauvert comme d’habitude ; il était souvent parti sans qu’elle sache clairement où il allait. Il prétextait des meetings ou des congrès, voire des parties de chasse. Il courrait peut-être, et même certainement, aussi la gueuse. Durant ces nuits terribles elle s’était dévouée autant que l’aurait fait une mère véritable. Elle coupa la radio qui moulinait des rengaines des années trente et chercha une cassette dans le vide-poche… Adrien est en vacances dans la famille de sa défunte mère, des Lyonnais très comme il faut qui espionnent son courrier et ses lectures, limitent ses sorties et surveillent ses fréquentations. La maison de correction, d’après lui. C’est vrai qu’il est avide d'expériences nouvelles, de sensations fortes. C'est ce qu'il lui avait avoué, la nuit où elle était allée le chercher au commissariat de l'arrondissement. Il avait participé, en spectateur heureusement, à un rodéo de voitures sur le périphérique. Elle le croyait chez un copain. « L'exceptionnel est à Paris ! », affirmait-il. Il prétendait vouloir être cascadeur plus tard, ou parachutiste.

Il ne pense qu'à lui… Comme son père. Une attitude chez les jeunes tout à fait compréhensible pour survivre et s'épanouir dans ce monde de branques. En fait tout ça, les rodéos, les magazines, les parachutistes, n’est qu'une manifestation normale de son envie de vivre. Elle poussa une cassette dans le lecteur. Les Quatre Saisons de Vivaldi. En musique elle n’aime que le prédigéré.

 

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