Les yeux verts

Jean-Bernard Papi · Chapitre 14 sur 15

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Les yeux verts

L’installation du musée fut suspendue pour quelques…

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L’installation du musée fut suspendue pour quelques jours, le temps pour Gilles de s’envoler pour une mission vers les îles Kerguelen, au sud de l'océan indien. Il allait ravitailler en vivres et en matériels les scientifiques français qui y étaient établis. Un travail de routine qu'il avait déjà fait plusieurs fois mais qui allait le tenir éloigné tout ce qui restait du mois de mai et une bonne partie de juin. Le samedi qui suivit son départ, la bête mystérieuse que l'on croyait calmée, voire disparue depuis la nuit où le pilote était parti à sa recherche, se remit à hurler. Un cri désespéré et étouffé, comme lointain. Une sorte de râle. Alice était seule dans sa chambre. C’était une soirée très douce avec à peine de vent d’ouest qui sautillait comme s’il cherchait un angle d’attaque, Elle venait d’éteindre la lumière après avoir terminé de lire les dernières pages d’un dossier qu’elle avait ramené de Paris. Elle sauta vivement de son lit et ouvrit sa fenêtre sans rien apercevoir, une fois de plus.

Le lendemain soir, allongée sur la banquette devant la cheminée où brûlait un feu léger, elle posa sa tête sur les genoux d’Adrien. Mireille et Frédéric dormaient dans leur chambre. Le silence profond, comme d’un monastère, régnait sur la Beauce. Seul s’entendaient le crépitement du feu de noisetiers, qu’Alice avait voulue pour l’ambiance, et la respiration de l’un et de l’autre.

– Dire que les garçons de mon âge s’étiolent en rêveries et en désirs refoulés… Ou répètent avec des gamines des scènes de films pornos dont ils se gavent, murmura Adrien en caressant le cou d’Alice… J’aurais eu, grâce à toi, la plus belle des adolescences. Je ne peux m’empêcher de remercier la Providence, et mon père, de m’avoir permis de rester près de toi. Quand je pense au jour où je suis entré dans la salle de bains, je me demande encore aujourd’hui quelle force têtue m’y a poussé.

– Je me demande aussi pourquoi je ne t’ai pas chassé à coups de balais, au lieu d’accepter que tu me tournes et retournes comme l’un de tes fossiles d’ammonite.

– Parce que tu n’avais pas de balais dans ta baignoire, peut-être… Mais fossile ! Quelle comparaison ! Toi si fraîche et si jeune. Tu n’es pas un caillou, mais un diamant. Un diamant qu’on ne se fatigue pas de contempler et de caresser, mais un diamant qui risque de vous brûler les yeux et le cœur, si on n’y prend garde… J’étais ce jour-là comme halluciné. Une voix, celle du diable probablement, qui couvrait le grondement de mon sang dans mes oreilles me disait d’y aller franchement, d’ouvrir cette porte et de marcher droit sur toi. Je suis resté pourtant planté devant ta porte plusieurs minutes. Je te savais dans l’eau, je t’entendais barboter et tu étais nue, forcément. Alors d’un coup, je me suis décidé et voilà.

– Et voilà, comme tu dis, murmura Alice. Moi non plus je ne regrette rien tu auras été ma plus belle expérience et puisque le vin est tiré, finissons la carafe ! Ferme les portes à clef, caresse-moi et fais-moi l’amour, mon Adonis, là sur le tapi devant le feu. Comme dans les films pornos, justement.

Alors qu’ils s’embrassaient, ils entendirent des bruits qui paraissaient provenir de dessous la terre, et même de dessous l’âtre. C’étaient des successions de chocs et de raclements, comme si un gros animal fouissait et cherchait son chemin sous la cheminée. Alice prit peur et s’écarta vivement d’Adrien, lequel tendit l’oreille, guère rassuré lui aussi.

– Drôle de raffut, grogna-t-il. Probablement un éboulis à moins qu’il s’agisse de l’effondrement, par petits bouts de l’un de ces maudits souterrains. Dès demain je chercherai une entrée et ce sera bien le diable si je ne parviens pas à cet endroit précis.

– Ne va pas te faire ensevelir. Laisse tomber le souterrain, souffla Alice à son oreille et termine ce que tu as commencé.

Vers minuit les bruits qui s’étaient espacés cessèrent tout à fait pour faire place à des glapissements de chiot auxquels se mêlaient imprécations, ricanements et exclamations tout à fait humaines, qui comme d’habitude, semblaient provenir à la fois de la maison et du dehors. Mais cette fois, il n’y avait plus de doute, il s'agissait bel et bien d'un rôdeur, d’un voyou qui les espionnait.

– Il cherche à nous faire peur, gronda Adrien. Peut-être pour nous faire déguerpir. Reste à déterminer pourquoi nous devrions partir. Ce salaud se méfiait de Gilles mais maintenant qu'il est loin, il reprend du poil de la bête, c'est le cas de le dire. En tout cas ce ne peut être que quelqu'un de Villemars ou des environs proches… À moins que ce soit un remake de La Belle et la Bête. On connaît La Belle, reste à découvrir la bête… Et si on la découvre que peut-on lui faire ? Pousser des hurlements la nuit n’est pas condamnable.

– Sauf s’il y a nuisance, et encore, soupira Alice.

Jusqu’à présent, ils avaient vécu avec ce gêneur sans trop d’inconvénients. Il se manifestait épisodiquement sans les empêcher de dormir ou de vaquer à leurs occupations. Mais, à la suite de cette soirée, il mena pendant le weekend où ils étaient là, un fort et violent tapage et durant de longues périodes, comme jamais cela ne s’était encore produit. Si bien qu'Alice de retour à Paris, et dès le lundi matin, estima, après avoir pris l’avis de Léo, que le rôdeur dépassait maintenant les bornes permises et qu’il était temps d'agir avec fermeté. Sans mentionner toutefois à quelles occasions il s’était manifesté,

– Le plus simple c’est de confier l’affaire aux gendarmes, suggéra Adrien.

– Malheureusement, il ne fait rien de répréhensible, confirma Léo qui était venu diner avec eux. Les gendarmes se contenteront de noter votre plainte. Et si, comme je le crois, il est originaire de Villemars, de Nids ou de Pressailles, il repèrera vite les pandores. Il se tiendra tranquille durant le temps où ils seront sur place pour enquêter, si l’envie leur prend d’enquêter. Il faut agir seuls et sans trop attendre.

Alice et Adrien décidèrent donc de le démasquer avec la ferme intention de l’obliger à cesser ses manœuvres, par la diplomatie ou par la menace si nécessaire. Ils écartèrent Léo et Dominique qui proposaient leur aide en disant, comme madame Fontanier, « Ici, on règle nos affaires entre nous ». Le vendredi matin, elle acheta dans Paris une carabine d'un modèle courant, de calibre 9mm et une poignée de cartouches chargées aux petits plombs pour les moineaux ainsi qu’une boîte de cartouches à balles. Elle acheta aussi deux puissantes torches électriques. Elle n’avait pas l’intention d’utiliser la carabine sauf si elle s’estimait menacée. L’arme était rassurante mais peu dangereuse, sauf à bout portant. Ils partirent pour Villemars de bonne heure le samedi.

– Si on ne le coince pas, ou si on ne lui fait pas fermer sa gueule cette nuit ou la nuit suivante, jura-t-elle à Adrien, alors que l’un et l’autre s’entrainaient au tir à l’autre bout de la cour, on ira à la gendarmerie de Patay ou de Meung. Et tant pis si ce soir ou demain on lui farcit le cul de plombs pour le passereau… et le corbeau. L’affaire a assez durée.

Ils avaient compris que le personnage se manifestait plutôt tard dans la nuit et jamais dans la journée. Ils avaient deviné aussi que la jeune femme était à la source des manifestations et que les hurlements et les plaintes de l’individu représentaient une forme de révolte et l’expression d’une intense frustration. En particulier lorsqu’elle faisait l’amour avec Gilles ou Adrien. Elle décida donc de servir d’appât, de faire la chèvre.

– Cet enfoiré nous voit et nous entend, affirma Adrien. Je ne sais pas comment il s’y prend mais le fait est là. À mon avis si ce n’est pas ce gros porc de Bernard, je veux bien me faire moine. Tout concourt, sa connaissance des souterrains, cette espèce d’idolâtrie qu’il a pour toi et sa stupidité naturelle.

– Cela t’ira très bien de te faire moine et de faire vœu de chasteté, répondit Alice. Il n’est certainement pas le seul à connaître les souterrains. Les gosses du pays les ont certainement explorés, à l’insu des parents. Mais je pense comme toi qu’il s’agit d’un homme.

À la nuit tombée, elle coucha les enfants puis monta dans sa chambre suivie d’Adrien. Cependant, rien ne se passa comme prévu. Crispée par l’idée de se savoir observée ou écoutée par le rôdeur, Alice ne parvenait pas à se détendre. Adrien ne fut guère plus brillant. Le contexte ne se prête pas à la gaudriole, soupira-t-il. Ils jouèrent pourtant la comédie du mieux qu’ils purent. Puis en petite culotte, assise devant sa coiffeuse et sans hâte, comme elle le faisait chaque soir avant de prendre son bain, elle se démaquilla, tandis qu’Adrien somnolait sur le lit. Il lui sembla entendre soudain quelque chose se détacher dans l’étable, à sa gauche. Un objet, un caillou probablement, suffisamment gros pour faire du bruit roula quelque part, derrière le mur de sa chambre. Il heurta d’autres objets, et ricocha tout en produisant un son mat et étouffé. Il disparut loin sous ses pieds, comme si le caillou avait atteint le fond d’une faille. Elle se leva d’un bond et regarda autour d'elle le cœur emballé par la peur.

– Tu as entendu ça ? demanda-t-elle à Adrien. On dirait que quelque chose est tombé dans l’étable, une pierre ou un gros morceau de bois.

– Je vais y aller voir, répondit-il en s’habillant.

En attendant son verdict, Alice décida d'inspecter attentivement les murs de sa chambre. Plâtrés irrégulièrement par un artisan local, le plâtre s'était fissuré en de nombreux endroits. Elle ignorait ce qu’elle devait chercher mais elle ne devait rien négliger. Vu l’âge de la baraque, deux-cents ans au moins, il n’était pas étonnant que des pierres puissent se détacher des murs, pensa-t-elle. « Rien de grave, avait assuré Gilles en parlant des fissures, l’enduit a été taloché à même les pierres, sans béton au préalable pour assurer l’accrochage. On le refera plus tard. » Alice masquait ces fentes disgracieuses par des dessins, des photos ou des aquarelles en attendant. Durant son inspection, elle ne vit rien de particulier, aucun morceau de plâtre, aucune décoration n'était tombée. C’est peut-être normal cette pierre qui tombe, le sol a peut-être bougé sans que l’on s’en rende compte.

Soudain prise de panique à l’idée que le bâtiment puisse se déplacer sans qu’elle s’en aperçoive, elle serra les dents et se retint de hurler. « Pas d’hystérie, Alice, s’il te plait, grinça-t-elle à voix haute, ce n’est pas le moment ! » En frissonnant et avec répugnance, elle s’approcha de la portion de mur suspecte. Le nez collé contre le plâtre, à demi-nue et dressée sur la pointe des pieds, elle en palpa les aspérités avec prudence. Comme si elle s'attendait à les voir tomber en miettes ou à se transformer en larve répugnante. Elle se força à respirer par le ventre, le plus calmement possible, bien à fond et lentement. Elle parvint à dominer tant bien que mal son envie de plonger sous le lit ou de prendre la fuite. Maintenant, assise sur son lit, les cuisses soudées par la peur, elle avait la sensation épouvantable, et neuve, d'être observée comme une proie. Excédée, elle se leva pour coller son oreille contre le mur, à l'endroit d'où l’objet, pierre ou autre chose, semblait s'être détaché l’instant d’avant. Elle crût entendre alors un bruit râpeux, comme si quelque chose de rugueux frottait le long du mur. Plus exactement comme si un gros animal se hissait lentement et avec effort en s'accrochant aux moellons le long de la muraille.

Elle imagina un vide, entre deux épaisseurs de mur, et tout un monde grouillant qui s'y tiendrait caché. Un monde d'animaux suceurs de sang qui montaient des profondeurs de la terre, échappés de ces gouffres obscurs et des souterrains qui serpentent peut-être sous sa maison. C’est eux qui hurlent la nuit et s'apprêtent ce soir à nous sauter à la gorge, se dit-elle la bouche sèche. Elle se recula en tremblant. Puis elle se secoua. Je deviens folle, il faut que je me ressaisisse. Le plafond n'était pas très haut et elle se contenta d'examiner le mur dans sa partie la plus élevée en grimpant sur une chaise. Elle ne vit rien d’anormal. Malgré qu’elle soit vêtue de sa seule petite culotte, elle était couverte d'une pellicule de sueur. Une transpiration dont elle sentait parfois le ruissellement brusque sous ses aisselles. Que se passe-t-il donc dans cette baraque de merde ? Et Adrien qu’est-ce qu’il fabrique ?

Elle enfila l’un des tee-shirts d’Adrien et se pencha par la fenêtre. Elle regarda à gauche et à droite pour le cas où quelqu'un serait monté sur le toit à l'aide d'une échelle. Tu as peur qu’un Roméo te kidnappe peut-être ? Elle se força à sourire et chercha Adrien dans la nuit. Il devait avoir trouvé maintenant la lampe torche dans la cuisine et la clé de l’étable, tonnerre de Brest ! Cette clé, elle l’avait déplacée plusieurs fois dans la journée, pour l’accrocher finalement au trousseau, un trousseau de clé lourd comme celui d’un geôlier. Il avait dû la séparer des autres pour être plus à l’aise, mais que de temps pour la séparer ! Elle fut prise de frénésie à l’idée que le jeune homme puisse courir un quelconque danger. Elle s'habilla rapidement d'un jean et d'un pull, enfila des espadrilles et toutes lumières éteintes descendit l'escalier en trois bonds. Elle entendit, en passant devant la chambre de Mireille, la voix ensommeillée et inquiète de la petite fille qui demandait « Qui marche dans le noir ? »

– Ce n'est rien, c'est moi, je vais faire pipi, répondit-elle d'une voix enrouée et haletante. Sans même se demander d’où lui venait pareille justification. Elle possédait ses propres toilettes et jamais au grand jamais n’allait uriner dehors. Elle sourit devant sa dérisoire imagination et se détendit un peu.

Dans la cuisine elle s'empara de la seconde torche électrique et sortit par la porte qui donne sur le jardin. Une fois dehors la fraîcheur de la nuit la calma. Elle dirigea la lumière de sa lampe vers la haie de noisetiers par acquis de conscience. Un endroit idéal pour se cacher, avait prévenu Gilles. Malgré cela, elle avait refusé de les faire arracher et même de les faire élaguer, seulement tailler. Les noisettes étaient délicieuses et des dizaines d'oiseaux y trouvaient refuge. Elle balaya la haie lentement avec le faisceau de la torche et ne remarqua rien d'anormal. Ça ne fait rien, demain je ferai arracher cette haie par Fontanier, se promit-elle, tant pis pour les noisettes, le vent et les petits oiseaux. Elle contourna rapidement les bâtiments et retrouva Adrien qui n'en menait pas large caché dans un angle de mur, près du noyer.

– Alors ? Questionna-t-elle à voix basse.

– Je t’attendais pour ouvrir le portail de l’étable, il vaut mieux être deux. Je ne me sens pas vraiment rassuré.

– Tu crois peut-être que je le suis ? Bon, allons-y ! Tu ouvriras et j'éclairerai l’intérieur.

Malgré la ferme assurance qu'elle manifestait, elle sentait ses genoux trembler. Elle devina même ses jambes proches de s'affaisser. Elle crut, comme dans un cauchemar, qu'elle ne parviendrait pas à s'arracher de l'endroit où elle se trouvait, pourtant, elle n'avait que quelques mètres à parcourir avant d'atteindre le portail de l’étable. Adrien l'ouvrit avec une telle violence que le vantail heurta le mur dans un fracas de coup de canon. Un hurlement effrayant lui répondit qui les figea de stupeur. Puis une voix aiguë se mit à se lamenter et à appeler au secours.

Elle éclaira du côté des cris. Bernard Fontanier gisait sur le râteau-faneur, le corps presque nu, traversé en plusieurs endroits par les pointes d’acier. Deux d'entre elles émergeaient de son buste et son cou, ses cuisses, ses mollets et même ses poignets étaient transpercés. Et, là où émergeaient les dangereuses aiguilles, le sang bouillonnait. Il se perdait ensuite dans les poils crépus, noirs et drus, qui le recouvraient comme une toison d'ours. Devant ce pelage épais et emmêlé comme une bourre, Alice crut qu'il s'agissait d'un animal inconnu et sauvage qui ressemblait à Bernard Fontanier et qui était venu inexplicablement s'empaler là. Elle porta ses mains à ses tempes et se mit à hurler. Puis au bout de quelques secondes, elle cessa de hurler et reconnut enfin son voisin et homme de peine. Elle en resta pétrifiée.

Elle se demanda alors, hébétée et sans pouvoir raisonner au-delà, ce qu'il faisait nu et empalé sur cette machine, et pourquoi il était si velu. Mireille et Frédéric, réveillés par les cris étaient accourus et regardaient eux aussi ce spectacle d'agonie sans comprendre. Adrien, en titubant, repoussa les enfants vers la maison avant de vomir. Alice se précipita vers le téléphone pour alerter la gendarmerie de Patay. Le permanent mit plusieurs secondes avant de comprendre ce qu'elle tentait de lui expliquer entre ses sanglots, ses hoquets qui la faisaient bégayer et ses vomissements. Au moment de reposer le téléphone sur son support un formidable bruit, un craquement puissant comme si un mur se fendait, se fit entendre près de la cheminée. Stupéfaite, elle vit le sol se soulever et une énorme flamme pointue et orangée jaillit en grondant jusqu’à lécher le plafond. Alice poussa un hurlement et se sauva dans la cour bousculant et tirant Adrien et les enfants qui s’apprêtaient à pénétrer dans la maison.

En une seconde celle-ci s’embrasa. Puis en quelques minutes le feu gagna les dépendances comme si plusieurs foyers avaient été allumés simultanément. Quand les gendarmes arrivèrent, suivis par l'ambulance et les pompiers, c'était trop tard la ferme et ses bâtiments disparaissaient sous les flammes. Abandonné dans cette fournaise, le vieux gars ne pouvait être que mort, d'autant plus seul à sa dernière heure qu’Adrien avait refermé le portail pour ne plus le voir et l'entendre. L’incendie dura toute la nuit et une partie du lendemain. Texier et sa femme vinrent chercher les enfants tandis qu’Alice et Adrien, prostrés, assis sur des chaises de jardin sous le noyer, ruminaient leur incompréhension. Comment avait-il pu entrer dans l’étable fermée à clé ? Pourquoi était-il nu ? Et pourquoi les flammes avaient-elles jaillies du sol comme une irruption volcanique ? C’était comme s’ils devaient se raconter un film en en ayant vu seulement la fin.

Arrivé peu après l'ambulance et les gendarmes, le maire d'Epieds, avec mille circonlocutions précautionneuses, interrogea Alice et Adrien pour savoir ce qui s’était passé. De leur récit chaotique, il ne put qu’en déduire que Fontanier avait probablement mis le feu à la ferme de sa voisine et qu’après coup il avait eu un accident mortel dû à son imprudence. C’est en ces termes circonspects qu’il rendra compte au préfet d’Orléans dans la matinée. Quelques minutes plus tard, la mort de Bernard fut annoncée par les pompiers qui découvrirent le corps toujours cloué sur le râteau faneur. « Et rôti comme une merguez » glissa l’un d’eux à un gendarme. Pendant ce temps, éclairés par les flammes car le jour n’était pas encore levé, quelques habitants du hameau, consternés, s’étaient regroupés près du porche et discutaient à voix basse. Quelques femmes en pleurs et débordantes d’émotion, emboitèrent le pas au maire pour aller réconforter madame Fontanier. Ils la trouvèrent effondrée sur une chaise devant sa table, toute gémissante de douleur. Bernard, geignait-elle n’était pas exempt de défauts certes, mais dans la maison, il était l’homme à tout faire, la force sur laquelle elle pouvait compter. Elle pleurait et se lamentait, affalée sur cette table devant laquelle Alice s’était si souvent assise en sa compagnie pour bavarder et boire un café.

– Mon pauvre gars, mon pauvre garçon ! Fallait que ça arrive un jour. Quand ils étaient là, il passait toutes ses nuits à galoper comme un fou dans ses souterrains, à gratter dans la gadoue, à renifler comme un chien derrière son cul. Il était comme détraqué… Tout ça c’est de sa faute à elle, à cette femme qu’est pire qu’une putain à ce qu’il disait.

Le maire, qui n'était pas particulièrement réputé pour sa finesse et son tact, rapporta cette conversation à Alice qui en fut indignée. Que Bernard soit entiché d’elle passe encore, ce n’était pas un péché bien qu’elle n’ait jamais fait quoique ce soit pour l’encourager, bien au contraire. Mais, ce n’étaient pas des façons d’accuser à tort ainsi les gens. Alice qui avait recouvré toute sa combativité, était maintenant sincèrement peinée et irritée par les réactions de madame Fontanier. Fort heureusement les gendarmes intervinrent et elle se calma.

– Il y a un accès vers les souterrains au fond de votre étable, lui déclara un brigadier. C’est par là qu’il se glissait chez vous. Je vais vous montrer.

Au fond de l’étable, les pompiers avaient dégagé un passage dans la cendre qui conduisait à un escalier étroit et raide, taillé dans la glaise d’abord et le tuffeau ensuite, lequel s'enfonçait profondément dans le sol. Le gendarme éclaira les parois immédiates du souterrain, en partie effondrées sous l’effet de la chaleur. Le passage était de la hauteur d’un homme mais si étroit que l’on pouvait se demander comment Bernard parvenait à s’y glisser.

– Fontanier fréquentait assidument ce souterrain. Les traces de pas sur son sol détrempé le prouvent, celui-là bien sûr et un tas d’autres. Un accès se trouve dans son poulailler, sous des fagots qu’il lui suffisait de déplacer. Sa mère était au courant mais quand elle tentait de le ramener à la raison, il la frappait. Elle pensait aussi que ça lui passerait avec le temps. En observant les multitudes d’empreintes de ses pieds nus, on peut penser qu’il habitait quasiment sous terre. Le souterrain qui avait sa préférence suit pratiquement toute la longueur de votre ferme, continua le gendarme. Avec l’un des pompiers nous l’avons exploré rapidement malgré qu’il y fasse encore très chaud et avant qu’il ne s’effondre sous le poids de l’eau des lances à incendie. Il nous a fallu déblayer un tas de gravats sous votre cheminée, à l’endroit d’où est parti l’essentiel de l’incendie. Le souterrain passe à gauche de votre cave puis sous la grange et votre séjour, au ras de la cheminée, puis sous les chambres du rez-de-chaussée pour aboutir dans l’étable. À l’aplomb de la cheminée, on pouvait entendre et comprendre une conversation dans votre séjour, même tenue à voix basse. Mais je ne pense pas que l’on pouvait voir quoi que ce soit.

– À quoi cela pouvait-il lui servir d’entendre, ou même de voir ? bégaya Adrien qui se souvenait pertinemment de tout ce qui s’était passé près de la cheminée.

– C'est grâce à ce « poste d’observation », qu'au temps des bandits de grands chemins, les gens qui se cachaient dans les souterrains, savaient s’ils étaient encore dans la maison et ce qu'ils y faisaient, intervint le maire. En explorant le souterrain les gendarmes ont découvert une grande pièce circulaire, à mi-chemin entre les deux maisons, celle de sa mère et la vôtre, qui sert de carrefour à plusieurs autres galeries, lesquelles mènent on ne sait où. Dans les gouffres ? chez d'autres particuliers qu’il espionnait, probablement. Nous éclaircirons cela plus tard. C'est dans cette pièce qu'il se déshabillait et lançait ses imprécations et ses cris.

– Se déshabiller, mais pourquoi faire ? demanda quelqu’un.

– Pour mieux se faufiler dans les galeries étroites et souvent pleines d'eau, le brigadier avait repris la parole. Et aussi pour creuser plus à son aise, à la recherche de son fichu trésor, d'après ce que nous a dit sa mère. On n'en sait pas plus pour le moment. Il venait régulièrement, et à la nuit tombée naturellement, dans votre étable pour vous observer. Il utilisait les échelles en bois, qui n'étaient pas là par hasard, afin de regarder à l'intérieur de votre chambre. Il vous épiait sous des angles différents, si je puis dire.

Alice, qui allait de surprise en surprise rougit en pensant, en un éclair, à ce que le vieux gars avait pu voir et entendre dans le souterrain et du haut de ses perchoirs. Un jeune gendarme fit une démonstration avec ce qui restait du mur et une échelle métallique prêtée par Texier. À une certaine hauteur de l'échelle, il montra une pierre qui n’était pas scellée. Derrière cette pierre était encastré un tube de fer qui permettait, à travers le mur et par une fissure du plâtre de voir et d'entendre ce qui se passait dans la chambre.

- Il possédait plusieurs points d’observation, six ou sept au moins. Comme les pierres pouvaient aisément se repérer car elles finissaient par être nettes et blanches à force d’être manipulées, il les frottait régulièrement avec de la cendre de bois.

Adrien se souvint d’avoir trouvé, et balayé, quantité de cendre au pied du mur, lors de la mise en place du râteau-faneur. Il n’avait pas cherché à en savoir l’origine, l’étable étant un dépotoir notable.

– Lorsque, quelqu’un bouchait une fente dans la chambre avec une aquarelle ou toute autre décoration, continua le gendarme, sans se démonter il installait un tube un peu plus loin. Il avait tout son temps pour peaufiner son observatoire lorsque vous étiez à Paris. Il s'était fabriqué une clé de la maison, rien de plus facile avec ces serrures anciennes, pour s'assurer par l'intérieur que ses dispositifs étaient invisibles.

Alice eut un sursaut de dégoût en pensant que ce cinglé avait pu également fouiller partout, dans ses vêtements et sous-vêtements notamment. Il aurait pu entrer chez eux n'importe quand, pendant leur sommeil par exemple, pour faire un coup tordu. Elle devinait ce à quoi il s’occupait tout en la regardant s’ébattre avec l’un ou l’autre de ses amants. Les vociférations et les gémissements qu’il poussait ensuite étaient ceux d’un être privé de plaisir et d’amour. Ce qui explique aussi qu’il se soit mis à boire. Il était amoureux d’elle « ce pauvre fou » lui avait dit sa mère.

– Le soir de son crime il avait bu beaucoup, encore plus que d'habitude, reprit le brigadier, nous savons cela par sa mère qui comptait les bouteilles vides. Le fracas du portail l'a surpris pendant qu'il descendait de son échelle dans le noir, maladroitement et en tâtonnant. Il a alors perdu l'équilibre. Pas de chance, il était grimpé sur la plus haute échelle et la plus branlante. Et juste au-dessus du râteau-faneur.

– Et l’incendie ? demanda Adrien.

Pour être à l’ombre et loin des braises, ils s’étaient tous installés dans la cour sous la canisse, autour de la table qui n’avait pas souffert de l’incendie. Bien que les gendarmes aient refoulé les plus hardis, les habitants des environs se relayaient dans la cour, près du porche. On entendait les voitures s’arrêter et les portières claquer, parfois quelqu’un prenait une photo. Seul Texier avait été admis près d’Alice. Il avait même apporté de quoi boire et manger. En ce début de matinée, il faisait un soleil éclatant et chaud. Des décombres s’élevaient des flammèches et de quelques morceaux de poutres rougeoyantes montaient de minces colonnes de fumée. Deux pompiers étaient restés, par précaution, alors que leurs collègues avaient regagné leur caserne.

- Nous y arrivons, dit le brigadier. Bernard avait installé de longue date des brûlots sous votre maison à des endroits précis. Il n’était peut-être pas bon à grand choses, mais ses brûlots avaient été placés avec la science d’un maître artificier. Il lui suffisait au moment opportun de casser les parois du souterrain en deux coups de barre à mine pour que le feu, et la fumée, s'engouffrent chez vous et vous asphyxient. Attaqués par le feu de plusieurs côtés à la fois, et pendant votre sommeil, vous n'aviez, les uns et les autres, aucune possibilité d'en réchapper. Il a décidé de passer à l’acte hier au soir, tout en vous observant une dernière fois. Peut-être voulait-il vous voir mourir dans les flammes, comme Jeanne d’Arc ? Peut-être voulait-il mourir avec vous ? Si vous n’aviez pas entendu la pierre tomber vous ne seriez plus de ce monde, madame, vous et vos enfants. Un détail nous fait penser qu’il voulait mourir avec vous : il savait les portes de l’étable fermées à clé de l’extérieur et il savait aussi que le feu dans le souterrain ne lui permettrait pas de l’emprunter pour se sauver.

– Mais pourquoi a-t-il allumé ses brûlots hier et pas un autre soir ? demanda Alice.

– On ne saura jamais clairement pourquoi. Le brigadier se racla la gorge. Peut-être se doutait-il que vous alliez découvrir dans peu de temps l'entrée du souterrain et surprendre ses manigances. Peut-être voulait-il en vous tuant, puis en se suicidant par le feu, détruire la source de ses tourments ? Peut-être voulait-il vous punir de n’être pas comme les autres femmes, du moins comme celles que son imagination fabriquait… En interrogeant sa mère on a bien compris qu'il était devenu au fil des mois de plus en plus épris de vous. Et dans une forme d’amour qui lui était très personnelle. Il était amoureux à un point que l’on a peine à imaginer d’ailleurs. Il était aussi jaloux de vos amis et même de vos enfants. Un homme comme lui, il le savait, n’avait aucune chance de vous plaire. Vous le lui aviez certainement fait comprendre. Vous ou l’un de vos proches.

Alice eut un geste évasif et Adrien regarda le sol d’un air gêné.

– C'est une curieuse façon d'aimer les gens que de les faire rôtir, commenta le plus sérieusement du monde le jeune gendarme. Ce n’est pas pour vous contrarier chef, mais il me semble qu’il possédait aussi les clés de l’étable. Près du corps il y avait un trousseau…

– Ce sont celles des portes d’entrée de la maison d’habitation et celles des chambres, grogna Adrien après avoir observé le trousseau. Puis tourné vers Alice. Il y a aussi celle de ton armoire et celle de ta commode que tu as cherchées pendant longtemps… Il n’avait pas besoin de celle de l’étable puisqu’il passait par les souterrains. De toute manière, le portail de l’étable, et celui donnant sur le jardin, composés de deux ventaux pouvaient facilement s’ouvrir de l’intérieur. Lorsqu’ils n’étaient pas cadenassés.

– En fait, et bien que je ne sois pas spécialiste, je pense qu'il perdait également et progressivement la raison, soupira le maire qui suivait l'entretien. Ses crises de fureur, sa violence envers sa mère… Votre venue madame n'a fait que précipiter les crises.

– Vous avez raison monsieur le maire de penser qu’il perdait la raison, compléta le brigadier. Quelqu'un m'a assuré l’avoir reconnu cet hiver qui courait tout nu dans les champs à minuit passé, et plusieurs nuits de suite, par un froid à péter les pierres. Je pense que l'on va en apprendre de belles sur ce fada ! Un petit détail cependant m’interpelle. Ses cris, ses hurlements, tout le monde les entendait dans le hameau, même faiblement, quelqu’un aurait pu donner l’alerte, nous avertir. Sa mère aurait pu le faire.

– Bien sûr, bien sûr, répondit le maire mais les gens d’ici, des vieux en majorité, n’aiment guère la maréchaussée. Et puis ça ne les regardait pas, ce n’était pas leurs ognons. Qui en dehors de ce fou connaissait les souterrains et leurs accès ? Et, d’un autre côté, je ne suis pas certain que l’on entendait ses glapissements. Il était assez malin pour faire ça discrètement, si l’on peut dire.

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