Les yeux verts
Chapitre 16
Texier avait oublié son tracteur, ses rouleaux et les mottes qu’il devait écraser. Il s’était installé à table, entouré d’Alice, de Gilles et de Léo devant une bouteille de vin de la réserve personnelle de ce dernier. Il était connu bien au-delà d'Epieds pour son bagou, son humour et ses compétences en matière de patois local. Il aurait fait merveille dans les fêtes au temps de son grand-père, le fameux Texier « bicorne ». Ce Texier avait été surnommé ainsi après avoir chipé le bicorne d’un sous-préfet au cours d’agapes, ce qui lui avait valu quelques ennuis et presque de la prison. Le Texier actuel chantait avec une voix de ténor léger les chansons de Gaston Couté, un natif de Meung chansonnier à Montmartre, mort en 1911 à 31 ans. Un poète oublié au bénéfice de poètes plus gourmés et plus présentables.
– Voici un échantillon de sa production, proposa Texier à Alice qui l’en priait :
"Paraît qu'la Toinon est parti' coumm'bonne
Pour aller servi' cheu des gens d'Paris
S'appelle à pésent : Mame la Baronne
Moué, je suis resté bêt'ment au pays.
Ça ne m'a jamais v'nu dans la caboche
Ed coller un De par devant mon nom.
Et pourtant du temps qu'j'étais tout p'tit mioche, J'allais à l'école avec la Toinon !...
Léo, qui suivait son idée, avait interrompu la chansonnette pour ramener le conteur sur ce qu’il appelait « l’importance accordée au vin dans le monde paysan » et en particulier chez les Beaucerons.
–Très important le vin, bien sûr ! avait répliqué Texier. Par exemple en juin 40, au moment de la débâcle, l’aventure vaut la peine d’être contée. Les maires des communes beauceronnes qui obéissaient, comme on dit, aux ordres venus d’en haut, étaient passés quelques jours plus tôt dans les fermes avec des cartes routières de la région. Ils avaient donné les itinéraires d’évacuation ainsi que les points de ralliements pour le rassemblement des convois. Des itinéraires et des cartes à des gens qui, pour la plupart, n’avaient jamais quitté leur patelin et leur ferme ! Ils se voyaient ces braves s’en aller tous ensemble s’installer dans les paradis du Sud. Paradis qu’ils supposaient commencer juste après Tours. Dans leur sagesse, ils leur avaient conseillé d’emporter de quoi boire en abondance, car il faisait sacrément chaud. Ainsi, la première chose que les paysans installèrent sur les charrettes, ce ne furent pas les vieilles ou les vieux agrippés à leurs cannes. Ni les gosses, encore moins les femmes, même grosses, pas plus que les meubles, les armoires ou les grandes tables pour vingt, non ! Ce qu'ils ont chargé d'abord, c'est le tonneau de vin. Lui tout seul, au milieu de la charrette, comme un roi en voyage. Bien calé par des madriers, la chantepleure facile d'accès et tout à côté un seau plein d'eau, avec une douzaine de verres dedans mis à rafraichir.
Mon grand-père, maître Texier « bicorne », qui dirigeait la ferme à cette époque et les valets, enfin ceux qui n'avaient pas été mobilisés, s’étaient mis en route de bonne heure. Le convoi d’une dizaine de charrettes allait cahin-caha, au pas des percherons par des chemins à peine empierrés et dans une chaleur de four. Les gorges s’assèchent vite quand on marche sous le soleil en pensant à sa maison déserte et à ses animaux abandonnés. Aussi, verre après verre et avant même d'arriver au rendez-vous du maire, les trois quarts des hommes étaient soûls comme des conscrits. Soyons juste, il y avait aussi quelques femmes qui avaient de la peine à marcher droit et à reconnaître leur main gauche de leur main droite. Mon grand-père devait mener son monde à un carrefour avant Bacon, sur la route de Meung. Comme ils n'avaient guère l'habitude de voyager et avec ce vin qui embrouillait les panneaux routiers, ils se sont retrouvés dix kilomètres en amont, mélangés aux Belges qui descendaient eux aussi vers le sud. Naturellement, les Français ont invité les Belges à se désaltérer, tant et si bien que les Panzers les ont dépassés, après avoir fait dégager la route à coups de canons.
Quand le tonneau fut vide, ce qui fut vite arrivé, le convoi fit demi-tour et tout le monde est rentré à la maison. Ils s’en retournèrent en compagnie de deux familles belges dont les hommes et les femmes ronflaient dans un tombereau et d’un gamin de douze ans qui avait perdu ses parents. Un couple de Belges avait un bébé de quelques mois, le futur père de Bernard, qui se tuera plus tard, alors qu’il était saoul comme un cochon dans un accident avec un tombereau. Le dernier tombereau à chevaux du coin. Dans l'affolement du départ, mon grand-père avait oublié l'une de ses domestiques. Une vieille fille qui allait sur ses cinquante ans et qui devait se trouver dans le poulailler au moment du départ. Ils l'ont retrouvée cachée dans une armoire, une grande lingère en noyer qui tenait presque tout un mur. Elle était tapie derrière des piles de draps et elle tremblait si fort en entendant marcher que ses sabots s'entrechoquaient comme des castagnettes. Elle s'est mise à piauler et à appeler au secours quand les valets ont ouvert la porte de la lingère. Elle pensait qu’il s’agissait des boches et elle craignait pour sa vertu. Vous pouvez imaginer les plaisanteries plus tard. Après ça, tout le monde s'est remis au travail, comme si de rien n'était, non sans avoir refait le plein du tonneau. C'est comme ça que l’on a fait la guerre en 40 dans Villemars et ses environs. Rien à voir avec les petits chasseurs de 1870, du Régiment de marche Loire, d’Aurelle et de Chanzy. Ceux-là se sont battus comme des diables contre les Prussiens ici, chez vous Alice, dans votre cour, dans les champs alentour et dans les rues d'Epieds, maison après maison. Jusqu’à la victoire de Coulmiers. Une bataille qui a sauvé le pays, car Paris était alors assiégé. En regardant bien, il y a encore quelques bicoques dans le coin qui portent des traces de roussi et des restes de mitraille dans leurs murs.
La jeune génération, continua Texier, a tendance à considérer les anciens comme des imbéciles au prétexte qu’en leur temps ils ne partaient pas en week-end à la neige et qu’ils chantaient, dans leur jeunesse, des chansons à faire pleurer un veau, style « Les roses blanches ». Rien à voir avec le hip-hop, la fumette et le gang bang. On aime rire en Beauce mais on aime aussi ce qui est triste. Ce paysage plat qui nous entoure engendre la mélancolie autant qu’il provoque la misère. Car on n’est pas riche dans le coin, les céréales, bien qu’elles soient indispensables à la vie ne se vendent pas chères, comme tous les produits de première nécessité. Alors on est économe et même avares. Ma mère, tout comme ma grand-mère, étaient capables de veiller à l'éducation de leurs cinq ou six enfants, de conseiller et de diriger le jardinier, car le potager et le verger étaient sous leur responsabilité. Elles commandaient aussi une demi-douzaine de servantes et surveillaient les dépenses de la ferme au sou près. Elles avaient de sérieuses et enviables connaissances dans tous les domaines. Des savoirs pratiquement perdus aujourd’hui.
– Par exemple ? demanda Dominique.
– Par exemple, elles savaient soigner les gens à condition que ce ne soit pas trop grave. Je me souviens encore des noms pittoresques de leur pharmacopée pour les avoir lus sur de vieux registres : amadou moelleux, bourrache, créosote, liquide de Labarraque, onguents de la mère Thècle, sels de Glauber. Une trentaine de produits étaient rangés, avec les verres à ventouse, les lancettes à vaccine, les bouteilles pour recevoir le lait qui s'échappe des seins des jeunes mères, car on ne perdait rien, les irrigateurs et autres bidules dans une armoire fermée à clef. Clef qu’elles étaient les seules à détenir. Le médecin n’entrait chez elles que lorsque leur science ne suffisait plus, et bien souvent trop tard. Elles savaient aussi fabriquer de la bière de ménage, du savon ordinaire, du savon à barbe et de la piquette pour l'été. Elles savaient engraisser et plumer convenablement les oies, faire la cuisine du cochon aussi bien qu’un charcutier de nos jours. Elles produisaient leur beurre et leurs fromages, qu'on gardait au frais l'été au fond du puits ou dans la cave. Elles savaient comment conserver les fruits durant l'hiver et saler les viandes pour les conserver, préparer des cuisines pour des tablées de vingt personnes, trois fois par jour et tous les jours. Elles étaient capables de remplacer au pied levé la bergère ou la fille de basse-cour, elles savaient filer la laine, écrouir le lin, tondre et castrer les moutons. Toutes choses qui dépassent nos jeunettes d'aujourd'hui de cent brasses.
Mes filles, élevées pourtant dans le milieu, ne savent bêtement que ce qu'on a bien voulu leur apprendre dans l'école du gouvernement. C'est à dire rien ou trois fois rien. Ou alors une science commune aux villes et aux campagnes qui ne sert, fondamentalement, qu'à justifier le salaire des professeurs. À l’époque dont je vous parle, chère Alice, la paysannerie était sous le commandement des femmes. Elles détenaient le vrai savoir, un savoir profond et utile, et avec ce savoir elles possédaient le pouvoir, naturellement. Ces féministes d'alors géraient leurs fermes comme une entreprise dont le but était avant tout de nourrir ses gens. Les hommes, ma foi, obéissaient et faisaient marcher leurs muscles. Pourvu qu'ils aient de temps en temps un petit coup de rouge, le fricot prêt à temps et un bécot pour les stimuler… Si elles disposaient des connaissances nécessaires pour évaluer avec sérénité les besoins à courts et moyens termes de leur exploitation, il leur a manqué une vision à long terme. Elles auraient dû regarder du côté de l’Amérique. Elles y auraient vu le rendement, les semenciers, les tracteurs, la spécialisation du monde agricole. Mais personne ne pouvait alors les renseigner.
On se suffisait mais on ne produisait pas assez pour alimenter les villes qui grossissaient chaque jour un peu plus. C'est pour elles, pour les nourrir ces villes où se rassemblaient les cohortes d'ouvriers et leurs familles, pour leur donner du pain, du lait et de la volaille qu'il a fallu changer nos manières de vivre. Aujourd’hui, contrairement à ce que vous pensez monsieur Léonard, on ne boit plus guère de vin rouge en dehors des repas, et les marchands de vin ont presque partout disparu. Bientôt on sifflera des jus de fruit ou même du coca-cola, installés comme des pachas dans des tracteurs de huit cents chevaux, climatisés et insonorisés comme des Cadillac. Ils ne seront plus bons, ces paysans, qu'à semer des graines dont ils ignoreront l'origine et même ce qu'elles produiront en fin de compte. C’est déjà commencé et comme vous le savez, on ne prépare plus nos semences nous-mêmes depuis belle lurette. On les reçoit d'usine, barbouillées de poison pour insectes et mulots, dans des containers hermétiques. C'est pour conserver un certain standard de qualité, nous dit-on. Mais il reste encore quelques personnes de la vieille époque, qui en sont restées au temps des percherons et des tas de fumier. Et du treize degrés, du Mascara, que Jeantot, le dernier marchand de vin d'Epieds fait venir spécialement pour eux. La famille Fontanier est de celles-là. Le progrès qui était pressé de s'installer dans notre Beauce est passé à côté d’eux sans s'arrêter, il ne les a même pas remarqués. Texier but une ample gorgée de bordeaux. Alice en profita pour poser sur la table du jambon, des rillettes, du saucisson, du poulet froid, du pain et trois bouteilles de vin de Bourgueil.
– Á table tout le monde, appela-t-elle en secouant une cloche à vache que Mireille avait trouvée dans la remise. Vous aussi monsieur Texier vous déjeunez avec nous.
La discussion reprit. On en était au cas de Bernard Fontanier.
– Le Bernard c’est, dans son genre, un savant qui en connaît un rayon sur la topographie du pays et plus encore sur le monde souterrain, dit Texier. Tout jeune, au lieu de s'amuser avec les autres gamins, il passait son temps à vagabonder dans les gouffres, ces cavernes naturelles creusées dans le calcaire du sous-sol par la mer il y a des millions d’années. Il explorait aussi les carrières de pierre et leurs galeries qui s’étendent sous Villemars, Pressailles et ailleurs. Il a même découvert, paraît-il des caves appartenant à d'anciens sites gaulois ou romains, car la Beauce est cultivée depuis longtemps, cinq ou six mille ans. Les Gaulois avaient même inventé une sorte de moissonneuse mécanique pour le blé, une plate-forme munie de lames de faux qu'ils poussaient devant eux. On trouve aussi des sites Sarmates, Vandales et Alains, témoins les villes et villages de Sermaises et d’Allainville vers Pithiviers.
Pour en revenir à Bernard, son grand-père qui était instituteur à Bruxelles, après la débâcle est venu s’installer à Nids, comme épicier. Durant ses loisirs il a mené toutes sortes d’études sur Nids, Villemars et ses environs ainsi que sur les souterrains qu'il explorait progressivement et méthodiquement. Douze gros cahiers de relevés topographiques, de recherches toponymiques, de notes de travail ; Bernard me les a montrés un jour. Il avait même redécouvert des dolmens que l'on prenait pour des tas de cailloux et des fossés mérovingiens que l'on croyait être des tranchées de la guerre de 70. À force de descendre au fond des gouffres et de galoper dans les souterrains en compagnie du grand-père, de trouver des poteries, des écuelles, de la vieille monnaie par-ci, par-là, le jeune Bernard s'est mis dans la tête qu'il y avait un trésor quelque part. L'or des Romains, c'est comme ça qu'il appelle ce trésor, quand il veut bien en parler car il est peu loquace à ce sujet. Dame, il ne veut pas qu'un autre trouve avant lui. Pourquoi des Romains ? Mystère. Les historiens locaux supposent qu’au temps des grandes invasions, au 3ème et 5ème siècle quand les Germains et les Uns ont saccagés le pays, les habitants, des gallo-romains riches auraient enterrés des tonnes de bijoux, vaisselles et monnaies avant de se faire trucider. Reste à savoir où.
Bref, en relisant les écrits du grand-père, Bernard s'est mis dans la tête que tout ce galimatias cachait le chemin qui menait aux magots et qu'il fallait juste en comprendre le sens. Vous me croirez si vous voulez, depuis plus de trente ans il fouille sous terre comme une taupe. De plus en plus mollement tout de même, car avec sa bedaine, les souterrains qui ont été taillés par des crève-la-faim sont souvent trop étroits pour lui. Alors son trésor, maintenant, il le cherche plutôt au fond des bouteilles.
– Vous nous avez dit que son père avait eu un accident de tombereau, dit Gilles. Comment est-ce arrivé ?
– Il a de qui tenir le Bernard en fait d’hérédité. Son grand-père, entre deux lignes d'écritures et deux ventes de camembert, buvait comme un trou et son père plus encore. Ils étaient tous les deux comme un de ces fichus gouffres qu'ils repéraient si bien dans les champs et dans lesquels on pourrait déverser la Loire sans les remplir. C'est à cause du pinard que le père de Bernard a eu son accident avec un tombereau. Il était si saoul ce jour-là qu'il a plongé sous les roues au lieu de grimper sur le banc. Sans que l’on sache pourquoi, l'attelage s’est mis à avancer alors qu’il prenait appui sur le tablier pour grimper. Il a loupé le tablier, a lâché les harnais et son pied à ripé du marchepied. Le tombereau était chargé à ras bord de cailloux, de ceux qui remontent du sol et que l'on ramasse dans les champs à la fin de l'hiver. La roue l'a coupé en deux, ou peu s'en faut. Il faut se méfier des chevaux, on les croit immobiles et calmes, mais pour un oui ou pour un non, une peur, ils avancent sans prévenir. Ces bourrins-là se sont affolés en reniflant l'haleine du gars, à ce qui s'est dit dans le pays. Coupé en deux ! Le vieux après ça, s'est mis à boire plus encore. Il est mort en voyant valser les éléphants roses dans son épicerie.
– Il en avait de la chance de voir des éléphants roses ! Je voudrais bien en voir valser, moi ! s'écria Frédéric.
– T'as bien le temps, mon garçon, sourit Texier.
– A-t-on cultivé la vigne en Beauce ? demanda quelqu'un.
– Pas à ma connaissance, mais rien n’est impossible en la matière. Ici ce sont les céréales, le régime des pluies, le climat et la terre leur conviennent. On peut d'ailleurs en dire de drôles sur le climat de Beauce. À une quinzaine de kilomètres d’ici en allant sur Péronville, sur le mur de façade de la petite église de La Chapelle-Onzerain, quelqu'un qui n'a pas laissé de signature, a gravé, sur une grande pierre plate au-dessus du porche, une phrase curieuse concernant la pluie. Je vous la donne telle qu’elle peut être lue : « An 1857, il a été 149 jours sans de l'eau tombée du 5 avril au 8 septembre. Brouillard le 29 juin et le 28 juillet ».
– Le réchauffement planétaire ? avança Adrien.
– Peut-être, mais alors il ne date pas d’aujourd’hui ce réchauffement. Cent-quarante-neuf jours de sécheresse, cinq mois sans une goutte d'eau ! Et deux jours de brouillard en plus ! La terre rendait au ciel ses dernières gouttes. La Beauce, cette année-là n'a pas donné un seul grain de blé et beaucoup de fermiers ont été ruinés. Peut-être cela a-t-il aidé à la création des Chambres d'agriculture et à la mise en place des assurances quelques années plus tard ?… Quand on pense qu’aujourd’hui le moindre écart de température est interprété comme le signe d’une catastrophe à venir !...
– Y a-t-il des spécialités curieuses dans la région, une recette célèbre par exemple ? demanda Alice.
– Pas que je sache. Vous savez, la nourriture dans les fermes c’était surtout du cochon et des patates matin, midi et soir. À part la tarte des sœurs Tatin de Lamotte-Beuvron et encore ce n'est plus en Beauce, le pays n'a pas de tradition culinaire. Mais je ne veux pas que l’on dise que le blé ne sert qu’à faire du pain, des nouilles et des galettes, aussi Alice je vais vous donner la très vieille recette de la soupe au blé, recette que l'on attribue à monsieur de Vauban. Pourquoi à lui et pas à son cuisinier ? Affaire de célébrité, je suppose ! Voici donc la recette : Faites tremper une livre de bon blé à farine bien de chez nous dans de l'eau bouillie, pendant une nuit. Le lendemain jeter l'eau et en remettre de la propre, faites bouillir jusqu'à ce que le blé crève. Otez l'excès d'eau puis écraser le blé à la cuillère, comme pour les pois. Prenez ensuite un bon morceau de lard, coupez-le en lardons et faites-le fondre avec un oignon, ou du poireau, ajouter la ciboule et les herbes que vous voudrez, coupées menues. Salez. Fricassez avec le lard fondu puis versez sur le blé. Faites bouillir le tout un peu de temps et la soupe est prête.
– Et c'est bon ? demanda Léo.
– Bof, elle tient au ventre et vous coupe la faim. Une bonne soupe de soldat en campagne, quand on ne trouve que du blé en grain et pas de farine pour faire le pain ou la galette… Maintenant, il faut que j’aille travailler, sinon ma femme va me sonner les cloches. Comme vous voyez, c’est encore et toujours elles qui commandent.
Peu de temps après ces mémorables vacances, disons un mois ou deux plus tard, Adrien proposa de rassembler les antiques machines agricoles que Gilles et lui avaient repérées dans les fermes au cours de leurs promenades en VTT. Machines qui pourrissaient dans les arrières cours ou au fond des hangars. Ils voulaient sauver de la rouille, en les rendant présentables et même en état de fonctionner, les brabants, botteleuses, faucheuses, moissonneuses et batteuses du temps de la traction animale.
– Ce n'est pas la place qui manque chez nous pour les retaper et les mettre à l’abri, admit Alice.
Ils rendirent donc visite aux agriculteurs concernés et la plupart acceptèrent de bonne grâce de se séparer de ces ferrailles qui, finalement, les encombraient. Certains proposèrent même de les transporter. La plupart dataient du début du 20ème siècle et quelques autres, plus rares, du milieu du 19ème siècle. Pleines d'excroissances métalliques, manivelles, leviers et crochets installés à la va comme je te pousse, ces machines étaient pourvues de longs membres articulés et griffus qui se pliaient et se dépliaient comme des pattes d’insectes. Elles avaient été fabriquées par des forgerons dont le « design » ou même la rationalité, n’était pas des plus importants. Pour Adrien, elles avaient la séduction et la beauté simple et brute des percherons et bœufs musculeux, qui les halaient jadis. Elles faisaient rêver aussi à des temps disparus, les plus beaux comme toujours, visibles encore sur ces cartes postales fanée et bistres affichées dans la mairie d’Epieds. Dans ces cartes, l’homme et son labeur tenaient une place centrale. Même si le dénuement, visible chez certains paysans de cette époque n'était guère éloigné de celui qui régnait dans les bagnes de la République ou dans les taudis ouvriers d’Angleterre de l’époque de Dickens.
– On fera un musée pour les touristes, l'été prochain, déclara Mireille, quand toutes les machines seront réparées.
– Je mettrai la casquette de Gilles et je ferai visiter avait ajouté Frédéric. On fera payer cinq francs l'entrée. C'est maman qui tiendra la caisse...
– Vous avez vu beaucoup de touristes en Beauce ? demanda malicieusement Alice.
– Ils viendront quand ils sauront, prophétisa Gilles avec un sourire en direction de Mireille.
Un râteau-faneur mécanique, cadeau de Texier, fut parmi les premières machines mises en place, et l'une des plus extraordinaires. « Faner, écrivait Madame de Sévigné est la plus jolie chose du monde, c’est retourner le foin en batifolant dans une prairie ». Avec cette mécanique, il est vrai, on le retournait facilement et rapidement, mais sans batifoler exagérément. On fanait jusqu’au séchage complet du foin, puis toujours avec cette même machine, on le rassemblait en lignes avant de le mettre en bottes afin de constituer les réserves de nourriture indispensables aux bêtes en hiver. Ce râteau-faneur avait été fabriqué en 1902 par un mécanicien-charron de Patay. « À guère plus de cinq ou six exemplaires, affirma Texier qui prétendait détenir le seul survivant. Peu de fermes possédaient en ce temps assez de prairies et d’animaux pour rentabiliser ce genre de matériel forcément couteux. »
Large de quatre bons mètres et haut comme un homme, il ressemblait à une formidable mâchoire d'acier, armée, en haut comme en bas, de plusieurs dizaines de dents courbes, longues et pointues comme des épées. Ces dents étaient encore brillantes, forgées qu'elles avaient été dans un bon acier traité et trempé que la rouille n'avait pas touché. Ils rangèrent la machine dans l'ancienne étable afin de la remettre en état et la nettoyer. L'étable, lieu du futur musée, accolée à la maison d'habitation, était suffisamment vaste pour y installer les machines futures du « Musée Agricole ». Grossièrement pavée de pierres plates ramenées des champs, elle s’ouvrait comme c’est toujours le cas sur l’arrière du bâtiment comme sur le devant. Ceci afin de faciliter la sortie du fumier et le nettoyage. Alice, de la fenêtre de sa chambre aurait pu grimper sur son toit tout proche. Dans les premiers temps, elle avait imaginé d’ouvrir une porte communicante et de l’aménager pour y installer des chambres d'amis. Mais elle avait vite abandonné le projet devant le montant des devis.
Haute comme une chapelle, l’étable avait hébergé une vingtaine de vaches au moins, si on s'en tient aux anneaux destinés à les attacher. Ses poutraisons de chêne plus que bicentenaires, compliquées et massives, et comme souvent récupérées sur des bâtiments démolis, étaient tapissées d’immenses toiles d’araignées solides comme des épuisettes. Après le départ des vaches, les litières et le fumier avaient été retirés et les seaux et trépieds destinés à la traite laissés sur place. L'odeur ammoniaquée du fumier y flottait encore et prenait à la gorge dès le portail franchi. Les crèches, ou mangeoires, en bois brut, dont quelques-unes avaient conservé une luzerne qui tombait en poussière, étaient encore en place le long des murs, avec les auges à eau. L’étable avait ensuite servi de dépotoir. Un amas de planches noircies par le temps, de vieilles portes aux montants brisés, de poteaux pour dresser les séchoirs à maïs, de vieilles cages à lapin démantibulées s'empilaient sur le sol et contre le mur du fond. Quatre solides échelles de diverses hauteurs, en chêne à peine équarri, de celles qui étaient utilisées pour monter les sacs de grain dans le grenier, étaient encore dressées contre le mur mitoyen, celui qu’Alice voulait faire percer pour ses chambres d’amis.
Devant l’ampleur du nettoyage, Gilles et les enfants se contentèrent pour loger le râteau-faneur et deux brabants, de déblayer une zone près de l’entrée de l’étable. Ils avaient cependant commencé à trier ce qui était à jeter et ce qui pouvait être réutilisé.
– On fera à la Saint-Jean un feu de joie de toutes ces cochonneries, dit Gilles. On conservera juste les râteliers et les mangeoires comme témoignages. Tout ça, murs sol et mangeoires bien nettoyés au jet et désinfectée, fera de l'étable un musée convenable.
– Les gosses, dans le temps, dormaient dans les crèches, au-dessus des animaux. J'ai connu ça, moi, intervint madame Fontanier qui était venue jeter un coup d’œil au futur musée. J'étais petite, quatre ou cinq ans mais je m’en souviens bien. On grimpait dans les râteliers des chevaux quand ils avaient mangé et on accrochait nos sabots au plus haut sur les montants des échelles pour pas qu’ils se fassent les dents dessus. On dormait sur du foin bien tassé, en chemise, avec juste une couverture. On avait chaud en hiver au milieu des bêtes, mais il fallait avoir le sommeil lourd pour ne pas trop être incommodé par leurs crottes et le bruit qu’ils faisaient. En été on dormait plutôt dans les granges, à même la paille.
– Avec les araignées ? s’exclama Frédéric.
– Ben oui, avec les araignées. Elles ne sont pas méchantes. Elles sont juste là pour attraper les mouches. À chacun sa manière de vivre mon garçon. Tu manges bien des sauterelles, toi !
- C'est vrai, maman ?
– Pas à ma connaissance…
Alice, avait tenté de deviner de quelles sauterelles il pouvait bien s'agir. Elle se souvint alors de ce jour où madame Fontanier était entrée dans sa cuisine pour lui porter le poulet qu'elle avait commandé. Ils étaient à table et ils décortiquaient des crevettes. La commère avait eu un haut-le-corps en voyant ces bestioles inconnues. Dégoûtée, elle si bavarde d’habitude, était sortie en hâte sans avoir pipé mot. C'était probablement ça, les fameuses sauterelles…
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