Les yeux verts

Jean-Bernard Papi · Chapitre 15 sur 15

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Les yeux verts

Chapitre 19

 

Choquée comme un soldat à l’issue d’une bataille, dans les premiers jours qui suivirent le drame, Alice s’enferma dans le silence pour ruminer tout son saoul. C’était comme un film qui tournait en boucle dans sa tête et qui non seulement l’empêchait de s’endormir mais la réveillait au milieu de la nuit avec toujours ces mêmes images de Fontanier agonisant, d’incendie, de gens qui allaient et venaient à leur guise dans sa cour. Elle savait aussi qu’Adrien souffrait comme elle, même s’il n’en parlait pas. À ceux qui, à Paris, l’interrogeaient afin de tenter de comprendre par quels enchainements on en était arrivé là, amis, collègues, elle refusait obstinément d’en invoquer les tenants et les aboutissants. Pour elle ce drame n’avait aucun sens, sauf peut-être pour les gens de Villemars. N’étant pas croyante, un châtiment décidé par un Dieu juge et bourreau, n’était pas plus logique et mérité qu’un tremblement de terre à l’autre bout du monde. Et pourquoi s’en prendre aux enfants ?

Elle était d’autant plus choquée en pensant que Mireille et Frédéric avaient vu le pauvre vieux gars se vider de son sang, crevé comme une baudruche par les aiguilles d'acier. Elle se répétait aussi que les enfants seraient morts carbonisés tous les deux si ses propres hurlements de panique ne les avaient pas réveillés et attirés dehors. Cela la terrorisait. Penser qu’ils avaient échappé à une mort horrible grâce à ce mince détail !... Elle voulait de toutes ses forces qu’ils oublient ce cauchemar et tout ce qui pouvait le leur rappeler, raison de plus pour ne pas l’évoquer. Elle se disait aussi que la vieille ferme, en ne lui livrant pas tous ses secrets, l’avait trahie. Aujourd’hui encore elle lui en voulait. Même si, à l’époque, avec ses restes charbonneux et ses murs ruinés elle lui faisait pitié à en pleurer.

Devinant la détresse d’Alice, Adrien dans les jours qui suivirent fit montre d’un caractère étonnamment solide et ferme. Afin de la ménager autant que cela lui était possible, c’est lui qui traita le plus souvent avec les gendarmes, le maire et les assurances. Il avait enfoui la tragédie au plus profond de sa mémoire en se donnant une excellente raison pour le faire. Car, disait-il, ce n’était ni Alice, ni lui, ni leurs amis qui étaient allés chercher Bernard Fontanier pour le faire grimper aux échelles. Il avait aussi, affirmait-il, des choses plus urgentes à régler qu’à s’apitoyer sur cet idiot. En cela, pensa Alice qui l’écoutait débattre au téléphone, il tenait bien de son père ; mais elle était toute prête à l’excuser. Ils ne purent pourtant pas, dans les deux ou trois jours qui suivirent, le temps pour les gendarmes de boucler l'enquête, empêcher les journalistes de filmer « La Ferme sanglante », comme ils la nommaient, de prendre des photos et de circuler partout le magnétophone et la caméra à la main. Ils interrogeaient les gens du village qui avaient peu de choses à dire si ce n’est que « tout ça c’était bien triste ». Par contre Mireille et Frédéric se montraient intarissables au point qu'il fallut bientôt les consigner dans leur chambre chez Texier, dès qu'apparaissait une auto inconnue. Au bout de quatre jours Alice, Adrien et les enfants regagnèrent Paris.

L’affaire était maintenant dans les mains de la justice et suivait son cours. Dominique depuis Orléans téléphonait tous les jours à son amie pour papoter et lui changer les idées. Léo, devinant qu’elle avait besoin de repos l'avait mise d’office en congés pour deux semaines. Il passait la voir régulièrement et l'encourageait à oublier. Adrien s’enfermait dans les révisions car le bac était imminent et Gilles, isolé au bout du monde ne savait rien. Alice se refusait à lui écrire, n'ayant pas le courage et la force de lui raconter cette pitoyable histoire. Elle s'y résolut pourtant un soir, pressée par Dominique et Léo qui étaient venus la voir. C’est ensemble, après un repas dans un restaurant choisi par Léo, qu’ils rédigèrent la lettre. Elle s'en trouva soulagée et comme délivrée.

Elle hésitait cependant à revenir à Villemars. Elle aurait pourtant aimé rechercher quelques souvenirs et faire un tri dans le tas d’objets que les pompiers avaient mis de côté dans la remise qui n’avait pas trop souffert de l’incendie. Elle savait le râteau-faneur toujours là, au pied des murs noircis de l’étable, recouvert par les cendres et la pierraille certes mais tapi dans la pénombre comme une tarentule. Elle ne pouvait oublier les appels à l’aide de Fontanier. Mais qu’auraient-ils pu faire pour le sauver ? C’était une question à laquelle elle ne savait que répondre. Quand Texier au téléphone lui proposa d’enlever le râteau-faneur, elle eut une crise de nerf. Ce dernier jugea alors plus prudent d’agir seul et embarqua la ferraille sans la prévenir. Enfin, lorsque Frédéric déclara vouloir explorer les souterrains à son tour pour chercher le trésor des Romains, elle ne recula plus. Avec l’accord d’Adrien, elle se décida à vendre promptement ce qui restait de sa ferme. Ils ne pouvaient pas non plus prendre une chambre au Relais de Saint Jacques chaque fin de semaine et confier indéfiniment Mireille et Frédéric à la famille d’André Texier en attendant la reconstruction. Elle savait aussi qu’elle n’aurait jamais le courage de revenir dans l’immédiat, même si toutes les traces de la tragédie étaient effacées. Le plus simple était de vendre.

Durant le peu de temps qu’elle était restée à Villemars dans les jours qui avaient suivi la mort de Fontanier elle s’était rendu compte que les habitants du hameau l’ignoraient ostensiblement et que certains même lui tournaient le dos quand elle s'approchait. Ce qui n’avait guère de conséquence sauf à l’humilier. Elle était devenue « celle qui a le mauvais œil », celle qui avait tué Bernard. Accablée, Dominique fit son possible pour vendre au mieux. Elle n'eut pas à chercher longtemps, il se trouva presque tout de suite des clients alléchés par le drame, la télé et les journaux ayant fait la meilleure des publicités. Des Parisiens de la banlieue sud achetèrent donc ce qui restait des murs pour un bon prix tout en sachant que les assurances étaient déterminées à reconstruire la ferme et ses dépendances. Alice signa la vente quinze jours après le retour de Gilles.

Vint l’instant où il leur fallut quitter Villemars, définitivement. Elle rangea sa voiture près du petit calvaire, dans ce carrefour où elle s’était arrêtée l’été précédent pour chercher son chemin. Elle jeta un bref coup d’œil à la grille, cette grille démesurée et tarabiscotée que personne n’avait réparée et qui était restée appuyée contre l'un des piliers. « C'était pour que l'on entre ici sans façons », disait-elle, quand quelqu'un s'en étonnait. Son regard se tourna vers les champs. Les blés étaient hauts, drus et roux, bons à moissonner. Ils coulaient sous le vent d'ouest vers Chartres et Paris, comme un large fleuve. Elle pensa au Mississipi, à l'Amazone, à la Loire, à « ce fleuve de sable et ce fleuve de gloire » … Puis, elle monta dans sa Ford pour pleurer à son aise.

Gilles, près de Dominique qui se mouchait frénétiquement, regarda la voiture partir, raide et les bras ballants comme au garde-à-vous. Il ne cessait de se demander, depuis l'instant où il avait lu la lettre d’Alice, comment il se faisait qu'il n'avait pas compris et deviné les agissements de Fontanier. Lui présent, il aurait empêché cette tragédie ; il aurait découvert le souterrain en nettoyant l'étable puisque c'était prévu qu'il le fasse. Il l'aurait muré et aurait cassé la gueule au gros Bernard si nécessaire. Pour la première fois, il pensa qu'il faisait un boulot d’esclave et qu'il ferait bien d'en changer. Il envia les paysans autour de lui qui vaquaient en ce moment à leurs occupations immuables et routinières. Il envia leur tranquillité d'esprit, si assurés qu'ils étaient de la légitimité de leurs actes, de leur bon droit en toutes circonstances. Il y avait tellement de temps que c'était ainsi. Il se souvint qu’Alice avait aimé ces gens, si fortement enracinés, qui étreignaient de leurs bras cette plaine immense qui sentait fort sous le vent, comme un pelage de bête. Pour elle qui voulait tant être des leurs, et en souvenir de ce qu’ils avaient vécu, Gilles se jura de venir le plus souvent possible à Villemars. Pour lui donner des nouvelles de la ferme et des blés.

– Tu as remarqué comme il était velu, on aurait dit un gorille, souffla Frédéric, un jour qu'ils étaient seuls, Adrien et lui.

– Comme le dieu Pan, murmura son ainé. À moins que ce ne soit comme Priape… Mais le grand Pan ne peut mourir !

– Qu'est-ce que tu racontes ?

– Rien, rien, encore une légende. Tu es trop petit pour comprendre.

…Et Mireille dut admettre à regret que les lutins et les trolls ne pouvaient exister puisque ce n’étaient pas eux qui criaient sous la terre, la nuit.

Alice quitta son lit et se dirigea vers la salle de bain pour boire un verre d’eau. Brusquement elle se souvint d’une histoire que lui avait contée Maria, un jour lointain où elle était allée la voir comme ça lui arrivait de temps en temps. Maria, dans le cours de la conversation, et comme si cela allait de soi, lui avait clairement fait comprendre que tous ces paysans autour d’elle étaient restés foncièrement des sauvages. Cela tenait à cette plaine vide où les rencontres sont rares, au vent terrible et aux animaux, loups, sangliers, chevreuils et cerfs qui la parcouraient librement. Elle l’avait faite asseoir, puis en soignant ses effets, elle lui avait conté ce drame qui avait secoué et ému la population du hameau. « Il y a longtemps, bien avant la guerre de 14, les gens de Villemars et des alentours découvrirent un matin d’hivers une brebis égorgée près d’un bosquet, vers Nids où l’égorgeur l’avait trainée. Sans être courant, cela arrivait quelque fois. On accusait les loups qui remontaient de la forêt d’Orléans ou de la forêt de Marchenoir et on oubliait. Mais le prédateur, le loup supposé, égorgea plus de dix brebis et agneaux en une semaine. Durant l’hiver les moutons étaient sortis de bonne heure et étaient rentrés à la nuit tombante. Si le temps le permettait on les laissait dehors jusqu’au lendemain et même les jours suivants. Devant l’hécatombe, les paysans les rentrèrent promptement dans leur étable et ne les sortirent plus.

Un matin, ce fut un des nombreux gamins du village que l’on trouva égorgé, et, comme les moutons en partie dévoré. L’affaire dépassait les méfaits d’un simple prédateur et l’on fit appel aux gendarmes. On connaissait par ouï dire la chronique de la bête du Gévaudan au siècle passé et tous, de Villemars jusqu’à Saint Péravy et Gidy se mirent à trembler. Mais un chasseur en étonna plus d’un en affirmant que, selon les traces, notre égorgeur était un chien. Un chien de grande taille, certes mais un chien quand même. On surnomma l’animal « Le chien de sang » et on organisa une battue qui ne donna rien. Un autre gamin, un garçon fut attaqué qui ne dut son salut qu’à la solidité de ses sabots et à la vitesse de ses jambes. Il confirma qu’il s’agissait bien d’un chien, un chien noir et feu, lourd et trapu de quatre-vingt-dix centimètres au garrot, au moins. Les gendarmes en conclurent qu’il s’agissait d’un chien de la race nouvelle des « Bergers de Beauce », ou Beaucerons. Encore appelés Bas-rouges. Des chiens prévus pour la garde des troupeaux d’ordinaire et qui dans le cas du prédateur avait tourné sauvage. L’enfant dans sa bagarre avec le « chien de sang » avait reçu une vilaine morsure au bras qui s’infecta et il mourut moins d’un mois après sa rencontre avec le fauve ; ou démon. On mit les gosses à l’abri et on organisa une seconde battue avec des chasseurs venus de tout le pays, de Patay, de Charsonville, de Coulmiers et même de plus loin d’Ormes et d’Orléans. Avant que le jour ne se lève on mena grand bruit dans les alentours avec l’intention de débusquer la bête.

En ce temps-là, la maison juste après celle des Fontanier était habitée par un ancien soldat que l’on surnommait « patte folle ». Il disait qu’il ne savait jamais de quel côté allait partir sa jambe quand il marchait. Il devait avoir dans les cinquante ans, et était veuf. Certains disaient que sa femme s’était sauvée avec un colporteur mais pour les autres, et en particulier pour ceux de Villemars, il était veuf avec quatre enfants dont l’aîné n’avait pas douze ans. Il s’était battu contre les Prussiens dans les faubourgs d’Orléans en soixante-dix et n’avait peur de rien et encore moins d’un chien. Cependant à cause de son infirmité il ne put participer à la chasse. Il avait quand même armé un vieux mousqueton de cavalerie pris à l’un des Hulans de Von Bock dans l’espoir qu’une place se libèrerait dans la battue et que, en dépit de sa patte folle, le maire ferait appel à ses services.

Le soir tomba et la battue qui n’avait rien trouvé dans les champs, pas même un chat sauvage, rentra bredouille, une fois de plus. Et personne n’avait fait appel à lui. Notre soldat, Eugène Sapin, c’était son nom, coucha ses enfants après un repas sommaire de soupe et de bouillie et s’apprêta à aller au lit à son tour. Il allait fermer les volets de sa chambre quand une ombre énorme venue du dehors sauta par-dessus sa tête et fila dans un coin. Le mousqueton n’était pas loin et d’un mouvement si rapide que la flamme de son quinquet faillit s’éteindre il s’en saisit et fit feu au jugé. Il vit à travers la fumée un grand chien tapi dans un angle de sa chambre, entre son lit et son armoire, qui l’observait en grondant, babines retroussées sur des crocs énormes. L’animal blessé avait de la peine à se redresser et à se mettre sur ses pattes. Eugène « patte folle » rechargea son mousqueton comme on lui avait appris dans le régiment de marche Loire, c'est-à-dire le plus rapidement possible et en gardant son sang-froid. Ses enfants muets de terreur s’étaient groupés près de la porte. Eugène visa la tête et fit feu. Le chien de sang s’effondra, tué net.

Il rechargea son arme, un automatisme de soldat, puis il sortit dans sa cour pour appeler le maire et les chasseurs. Au fond de cette cour, à une douzaine de pas et près des séchoirs à maïs, deux yeux rouges le fixaient et un grondement s’échappa d’une gueule énorme, et un poil dru et brun rouge se hérissa sur un corps plus grand et plus trapu que celui qu’il venait d’abattre. Le chien s’élança vers lui. Eugène sans faiblir, comme avec les Prussiens, le coucha en joue et l’abattit. Enfin les habitants de Villemars et quelques chasseurs restés sur place, intrigués par les coups de feu, accoururent aux nouvelles. C’était bien le « chien de sang » et sa chienne, celle-ci était pleine et la portée aurait dû naître dans quinze jours affirma l’un des chasseurs. Les gendarmes cherchèrent le responsable de ces bêtes en vain. On supposa qu’à courir sans maître dans la plaine, à chercher leur nourriture seuls, ils étaient redevenus sauvages, c’est tout ce que l’on peut dire. Le chien beauceron acquis de ce jour une réputation imméritée de férocité. Et Eugène se vit gratifier d’une prime de vingt louis par le préfet. Une somme considérable qui le sortit de la misère et lui permit d’acheter un peu de terre, un cheval et deux vaches. Alors que le danger avait été écarté pour les enfants et pour les moutons, il se trouva des gens, surtout dans la grande ville, pour regretter la mort des chiens. » Voilà toute l’histoire du « chien de sang » avait conclue Maria.

Comment avait-elle pu oublier ce récit. Une histoire, bien qu’il ne s’agisse que de chiens, qui en résume tant d’autres. Elle prouve à l’évidence qu’il peut se passer des choses peu ordinaires dans cette plaine. Debout, devant la fenêtre ouverte de sa chambre du Relais de Saint Jacques, Alice regarda les étoiles qui scintillaient par million, « grosses comme des ampoules électriques » avait dit un jour Dominique. Quelques lucioles rouges déconcertantes, vers Villemars, la signalisation nocturne des éoliennes, se mêlaient à leur concert brillant et glacé. Un chien hurla dans la nuit et un grincement aigre lui répondit, une grille que l’on ouvrait quelque part dans Tournoisis, ce qui la fit sourire. Sur l’horizon, vers Châteaudun, une barre blanchâtre annonçait l’aube. Que l'on me donne une seule bonne raison, se dit-elle en retenant ses larmes, le retour d’Adrien par exemple, et je rachète la ferme de Villemars, là, tout de suite.

Fin

 

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