L’herbe Rouge

Boris Vian · Chapitre 10 sur 35

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L’herbe Rouge

Chapitre X

 

 

La machine avait l’air filiforme d’une toile d’araignée vue de loin. Debout, Lazuli surveillait le fonctionnement qui s’était poursuivi normalement depuis la veille. Il inspectait les rouages délicats du moteur. Tout près, étendue dans l’herbe rase, Folavril rêvassait, un œillet aux lèvres. Autour de la machine, la terre tremblait un peu mais ce n’était pas désagréable.

Lazuli se redressa et regarda ses mains pleines d’huile. Il ne pouvait pas s’approcher de Folavril avec ces mains-là. Il ouvrit l’armoire de tôle, prit une poignée d’étoupe et enleva le gros. Puis, il s’enduisit les doigts de savon minéral et frotta. Les grains de ponce lui faisaient rêche sur les paumes. Il se rinça dans un seau cabossé. Il restait, sous chaque ongle, une raie bleue de graisse ; à part ça, c’était propre. Il referma l’armoire et se retourna. Folavril se laissait regarder, grande, déliée, ses longs cheveux jaunes en pointe sur son front, son menton rond presque volontaire et ses oreilles fines comme des nacres de lagune. Sa bouche aux lèvres épaisses, presque pareilles ; ses seins tendaient le devant de son chandail trop court qui remontait sur la hanche, découvrant de la peau dorée. Lazuli suivait la ligne émouvante de son corps. Il vint s’asseoir près d’elle et se pencha pour l’embrasser. Et puis il sursauta et se remit debout d’un coup. Il y avait un homme à côté de lui qui le regardait. Lazuli recula et s’adossa à la charpente métallique ; ses doigts serrèrent le froid du métal ; à son tour, fixement, il regarda l’homme ; le moteur lui vibrait dans les mains et lui donnait sa puissance. L’homme ne bougeait pas, se grisait, se fondait, à la fin, il parut se dissoudre dans l’air, et il n’y avait plus rien.

 

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Lazuli s’essuya le front. Folavril n’avait rien dit, elle attendait, pas même étonnée.

– Qu’est-ce qu’il me veut ? gronda Lazuli comme pour lui tout seul. Toutes les fois que nous sommes ensemble, il est là.

– Tu as trop travaillé, dit Folavril, et tu es fatigué de la nuit dernière. Tu as dansé tout le temps.

– Pendant que tu étais partie, dit Lazuli.

– Je n’étais pas loin, dit Folavril, on parlait avec Wolf. Viens près de moi. Calme-toi. Il faut que tu te reposes.

– Je veux bien, dit Lazuli.

Il passa sa main sur son front.

– Mais c’est cet homme qui est là tout le temps.

– Je t’assure qu’il n’y a personne, dit Folavril. Pourquoi est-ce que je ne verrais jamais rien ?

– Tu ne regardes jamais rien…, dit Lazuli.

– Jamais ce qui m’ennuie, dit Folavril.

Lazuli se rapprocha d’elle et se rassit sans la toucher.

– Tu es belle, murmura-t-il, comme… comme une lanterne japonaise… allumée.

– Ne dis pas d’idioties, protesta Folavril.

 

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– Je ne peux pas te dire que tu es belle comme le jour, dit Lazuli, ça dépend des jours. Mais une lanterne japonaise, c’est toujours joli.

– Ça m’est égal d’être laide ou belle, dit Folavril. Il faut seulement que je plaise aux gens qui m’intéressent.

– Tu plais à tout le monde, dit Lazuli. Alors ceux-là sont sûrement dans le lot.

Tout près, elle avait de minuscules taches de rousseur et, sur les tempes, des fils de verre dorés.

– Ne pense pas à tout ça, dit Folavril, pense à moi quand je suis là et raconte-moi des histoires.

– Quelles histoires ? demanda Lazuli.

– Oh ! pas d’histoires, alors, dit Folavril, tu préfères me chanter des chansons ?

– Pourquoi tout ça ? dit Lazuli. Je veux te prendre dans mes bras et avoir le goût de framboise de ton rouge.

– Oui, murmura Folavril, c’est très bien ça, c’est mieux que les histoires…

Folavril se laissa faire et fit aussi.

– Folavril…, dit Lazuli.

– Saphir…, dit Folavril.

Et puis ils se remirent à s’embrasser. Le soir venait. Il les vit et s’arrêta près d’eux pour ne pas les troubler. Il irait plutôt accompagner Wolf qui rentrait à ce moment-là. Une heure plus

 

– 48 – tard, tout était obscur, sauf dans un rond de soleil qui restait, où il y avait les yeux clos de Folavril et les baisers de Lazuli, à travers une vapeur qui venait de leur corps.

 

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