L’herbe Rouge
Chapitre VI
Las d’attendre le réveil de Lil qui pouvait aussi bien se produire dans la soirée, Wolf griffonna un billet qu’il laissa près d’elle et sortit de chez lui vêtu de son costume vert, spécialement conçu pour jouer au plouk.
Le sénateur Dupont, déjà harnaché par la bonne, le suivit en traînant la petite voiture où on mettait les billes et les drapiaux, la pelle à creusir et le pointe-plante, sans oublier le compte-coups et le siphon à billes, pour les cas où le trou était trop profond. Wolf portait en bandoulière ses cannes de plouk dans un étui : celle à angle ouvert, celle à angle mort et celle dont on ne se sert jamais mais qui brille très fort.
Il était onze heures. Wolf se sentait reposé mais Lil avait dansé jusqu’au matin sans s’arrêter. Saphir devait travailler à la machine. Folavril dormait aussi, probablement.
Le sénateur pestait comme un vrai diable. Il n’aimait pas du tout le plouk et se révoltait en particulier contre la petite voiture. Wolf tenait à la lui faire tirer de temps en temps pour que son ventre tombe, résultat de l’exercice pris. Le sénateur Dupont avait l’âme voilée de crêpe ; en outre, jamais son ventre ne tomberait, il était bien trop tendu. Tous les trois mètres, le sénateur faisait halte et consommait une touffe de chiendent.
Le terrain à ploukir s’étendait à la limite du Carré, derrière le mur méridional. L’herbe n’y était point rouge, mais d’un beau vert artificiel garni de boqueteaux et de terrains à lapins bigles. On pouvait y ploukir des heures sans être obligé de revenir sur
– 24 – ses pas ; ceci constituait un de ses agréments principaux. Wolf marchait d’un bon pas, savourant l’air du matin frais pondu. De temps à autre, il interpellait le sénateur Dupont et se moquait de lui.
– Tu as encore faim ? lui demanda-t-il, comme le sénateur se ruait sur un chiendent particulièrement haut. Faut le dire ! On t’en servira de temps en temps.
– Ça va, ça va, grommela le sénateur. C’est bien malin de se moquer d’un vieux malheureux qui a à peine la force de se traîner soi-même et à qui on fait, par surcroît, tirer de pesants véhicules.
– Tu en as bien besoin, dit Wolf. Tu prends de l’estomac. Tu vas perdre tous tes poils et attraper le rouge et tu seras immonde.
– Pour ce que je fais de la bête, ça me suffit, dit le sénateur. De toute façon, la bonne m’arrachera ce qui reste en me peignant sauvagement.
Wolf marchait devant et parlait sans se retourner, les mains dans les poches.
– Quand même, dit-il. Suppose que quelqu’un vienne s’établir par ici et qu’il ait, disons… une chienne…
– Vous ne m’aurez pas comme ça, dit le sénateur, je suis revenu de tout.
– Sauf du chiendent, dit Wolf. Drôle de goût. Moi je préférerais une jolie petite chienne.
– Faut pas vous en priver, dit le sénateur. Suis pas jaloux. Ai juste un peu mal aux tripes.
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– Mais quand tu mangeais tout ça, dit Wolf, sur le moment, après tout, ça t’a fait plaisir.
– Heu…, dit le sénateur. À part la bouillie à la terre et la moutarde dans l’oreille, ça se tenait.
– Tu n’as qu’à te défendre, dit Wolf. Tu pourrais très bien lui apprendre à te respecter.
– Je ne suis pas respectable, dit le sénateur. Je suis un vieux chien puant et je bouffe toute la journée. Beuh !… ajouta-t-il en portant une patte molle à son museau… Vous allez m’excuser une seconde… Ce chiendent était de bonne qualité… Il opère… Détachez la voiture, si ça ne vous fait rien, ça risque de me gêner.
Wolf, se penchant, libéra le sénateur du harnais de peau qui l’enchaînait aux brancards. Le sénateur partit le nez au sol, à la recherche d’un petit buisson doué d’une odeur adéquate et susceptible de dissimuler aux yeux de Wolf la déshonorante activité qui allait s’ensuivre. Wolf s’arrêta pour l’attendre.
– Prends ton temps, lui dit-il. On n’est pas à la minute.
Très occupé à hoqueter en cadence, le sénateur Dupont ne répondit pas. Wolf s’assit par terre, les talons aux fesses et se mit à se balancer d’avant en arrière, en serrant ses genoux dans ses bras. Il fredonnait, pour corser l’intérêt de l’action, un air tout plein de sentiment.
C’est là que le trouva Lil cinq minutes plus tard. Le sénateur n’en finissait pas et Wolf allait se lever pour lui tapoter le dos. Les pas de Lil, pressés, l’arrêtèrent ; il savait, sans regarder, qui c’était. Elle portait une robe de toile fine et ses
– 26 – cheveux dénoués sautaient sur ses épaules. Elle s’accrocha au cou de Wolf, s’agenouillant près de lui, et lui parla dans l’oreille.
– Pourquoi ne m’as-tu pas attendue ? C’est ça mon jour de vacances ?
– Je ne voulais pas te réveiller, dit Wolf. Tu avais l’air fatiguée.
– Je suis très fatiguée, dit-elle. Tu voulais vraiment jouer au plouk ce matin ?
– Je voulais surtout marcher un peu, dit Wolf. Le sénateur aussi, mais lui, il a changé d’avis en route. Ceci dit, je suis prêt à faire ce que tu me proposeras.
– Tu es gentil, dit Lil. Je venais justement te dire que j’avais oublié une course très importante et que tu peux jouer au plouk tout de même et sans remords.
– Tu as encore dix minutes ? demanda Wolf.
– C’est une course, expliqua Lil. Je suis forcée, j’ai rendez-vous.
– Tu as encore dix minutes ? demanda Wolf.
– Bien sûr, répondit Lil. Pauvre sénateur. Je savais qu’il serait malade.
– Pas malade, réussit à dire le sénateur derrière son buisson. Intoxiqué, c’est différent.
– C’est ça ! protesta Lil. Dis que la cuisine était mauvaise.
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– La terre l’était, grommela le sénateur, et il se remit à glapir.
– On va se promener ensemble avant que je ne parte, dit Lil. Où va-t-on ?
– Où on veut, dit Wolf.
Il se leva en même temps que Lil et laissa tomber ses cannes dans la petite voiture.
– Je reviens, dit-il au sénateur. Prends ton temps et ne te surmène pas.
– Pas de danger, dit le sénateur. Bon Dieu ! J’ai les pattes qui tremblent que c’en est une horreur.
Ils marchèrent au soleil. De grandes prairies s’enfonçaient comme des golfes dans des futaies d’un vert obscur. Les arbres, de loin, paraissaient serrés les uns contre les autres et on aurait voulu en être un. Par terre, c’était sec et brindilleux. Ils avaient laissé à leur gauche le terrain à ploukir, un peu en dessous car le sol s’élevait. Deux ou trois personnes ploukaient consciencieusement avec usage de tous les accessoires.
– Si on parlait d’hier, dit Wolf, tu t’es bien amusée ?
– Très bien, dit Lil en sautant, j’ai dansé tout le temps.
– J’ai vu ça, dit Wolf, avec Lazuli. Je suis très jaloux.
Ils prirent vers la droite pour entrer dans le bois. On entendait les piverts jouer aux petits papiers en morse.
– Qu’est-ce que tu as fait avec Folavril, toi ? dit Lil en contre-attaque.
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– Dormi sur l’herbe, répondit Wolf.
– Elle embrasse bien ? demanda Lil.
– Tu es bête, dit Wolf, je n’y avais même pas songé.
Lil rit et se serra contre lui en marchant au même pas, et ceci la forçait à des écartèlements sérieux.
– Je voudrais que ça soit toujours les vacances, dit-elle. Je voudrais tout le temps me promener avec toi.
– Tu en auras assez tout de suite, dit Wolf. Tu vois, déjà une course à faire.
– C’est pas vrai, dit Lil. C’est un hasard. Tu préfères ton travail. Tu ne peux pas rester sans travailler. Ça te rend fou.
– Ce n’est pas de ne pas travailler qui me rend fou, dit Wolf. Je le suis naturellement. Pas exactement fou, mais mal a mon aise.
– Pas quand tu dors avec Folavril dit Lil.
– Ni quand je dors avec toi, dit Wolf. Mais ce matin, c’est toi qui dormais et j’ai préféré m’en aller.
– Pourquoi ? dit Lil.
– Sans ça, dit Wolf, je t’aurai réveillée.
– Pourquoi ? répéta Lil innocemment.
– Pour ça, dit Wolf en faisant ce qu’il disait et ils se trouvèrent allongés dans l’herbe du bois.
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– Pas là, dit Lil, c’est plein de monde.
Elle n’avait pas du tout l’air de croire à sa raison.
– Tu ne pourras plus jouer au plouk après, dit-elle.
– J’aime ce jeu-là aussi, murmura Wolf dans son oreille, oreille comestible d’ailleurs.
– Je voudrais que tu sois toujours en vacances, soupira Lil presque heureuse.
Puis heureuse tout à fait, avec divers soupirs et quelque activité.
Elle rouvrit les yeux.
– J’aime beaucoup, beaucoup ça…, conclut-elle.
Wolf l’embrassa doucement sur les cils pour atténuer l’ennui d’une séparation, même locale.
– Qu’est-ce que c’est que cette course ? demanda-t-il.
– C’est une course, dit Lil. Viens vite… Je vais être en retard.
Elle se leva, le prit par la main. Ils coururent jusqu’à la petite voiture. Le sénateur Dupont effondré, les quatre pattes à plat, bavait sur les cailloux.
– Lève-toi, sénateur, dit Wolf. On va jouer au plouk.
– Au revoir, dit Lil. Reviens tôt.
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– Et toi ? dit Wolf.
– Je serai là ! cria Lil en se sauvant.
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