L’herbe Rouge

Boris Vian · Chapitre 16 sur 35

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L’herbe Rouge

Chapitre XVI

 

 

– Le plan, dit Monsieur Perle, est évident. Nous avons à la base deux facteurs déterminants : vous êtes occidental et catholique. Il s’ensuit que nous devons adopter, chronologiquement, l’ordre que voici :

1° Rapports avec votre famille ;

2° Travail d’écolier et études postérieures ;

3° Premières expériences en matière de religion ;

4° Puberté, vie sexuelle d’adolescent, mariage éventuel ;

5° Activité en tant que cellule d’un corps social ;

6° S’il y a lieu, inquiétudes métaphysiques ultérieures, nées d’une prise de contact plus étroit avec le monde, et qui peuvent se relier au 2° au cas où, contrairement à la moyenne des hommes de votre espèce, vous n’auriez pas coupé tout contact avec la religion dans les années qui ont suivi votre première communion.

Wolf réfléchit, pesa, balança et dit :

– C’est un plan possible. Naturellement…

– Certes, coupa Monsieur Perle. On pourrait se placer d’un tout autre point de vue que le chronologique, et même intervertir l’ordre de certains numéros. En ce qui me concerne,

 

– 69 – je suis chargé de vous poser des questions sur le premier point et sur celui-là seulement. Rapports avec votre famille.

– C’est une question connue, dit Wolf. Tous les parents se valent.

Monsieur Perle se leva et se mit à marcher de long en large. Le fond de son vieux caleçon de bain pendait sur ses cuisses maigres comme une voile de calme plat.

– Pour la dernière fois, dit-il, je vous demande de ne pas faire l’enfant. Maintenant, c’est sérieux. Tous les parents se valent ! Vraiment ! Ainsi, parce que vous n’avez pas été gêné par les vôtres, vous n’en tenez aucun compte.

– Les miens étaient bons, d’accord, dit Wolf, mais avec des mauvais, on réagit plus violemment, et c’est plus profitable en fin de compte.

– Non, dit Monsieur Perle. On dépense plus d’énergie, mais finalement, comme on est parti de plus bas, on arrive au même point ; c’est du gâchis. Évidemment, quand on a vaincu plus d’obstacles, on est tenté de croire qu’on a été plus loin. C’est faux. Lutter n’est pas avancer.

– Tout ça, c’est le passé, dit Wolf. Je peux m’asseoir ?

– Allons, dit Monsieur Perle, je vois que vous avez envie d’être insolent avec moi. En tout cas, si c’est mon maillot qui vous fait rire, pensez que je pourrais ne pas en avoir du tout.

Wolf se rembrunit.

– Je ne ris pas, dit-il, prudent.

– Vous pouvez vous asseoir, compléta Monsieur Perle.

 

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– Merci, dit Wolf.

Malgré lui, il se laissait influencer par le ton sérieux de Monsieur Perle. Devant les yeux, il vit la figure bonasse du vieux se détacher sur les feuilles oxydées par l’automne comme de minces scories cupriques. Un marron tomba et les troua avec un bruit d’oiseau qui s’envole. La bogue et le fruit atterrirent dans un claquement doux.

Wolf rassemblait ses souvenirs. Il s’apercevait maintenant que Monsieur Perle avait eu raison de ne pas s’occuper outre mesure de son plan. Les images revenaient en vrac, au hasard, comme des numéros que l’on tire d’un sac. Il le lui dit.

– Tout va être mélangé !

– Je me débrouillerai, dit Monsieur Perle. Allez, dites tout. L’abrasif et le liant. Et n’oubliez pas que le liant donne sa forme à l’abrasif.

Wolf s’assit et mit sa figure dans ses mains. Il commença à parler d’une voix neutre, sans nuance, indifférente.

– C’était une grande maison, dit-il. Une maison blanche. Je ne me rappelle pas bien le début, je revois la figure des domestiques. Le matin, j’allais souvent dans le lit de mes parents, et devant moi, de temps à autre, mon père et ma mère s’embrassaient sur la bouche et cela m’était bien désagréable.

– Comment étaient-ils avec vous ? demanda Monsieur Perle.

– Jamais ils ne m’ont battu, dit Wolf. On ne pouvait pas les fâcher. Il fallait le faire exprès. Il fallait tricher. Toutes les fois que j’avais envie d’être en colère, il fallait que je fasse semblant

 

– 71 – et je prenais chaque fois des motifs si futiles et si vains que je ne parviens pas à en trouver un.

Il reprit haleine. Monsieur Perle ne disait rien et son vieux visage était plissé par l’attention.

– Ils avaient toujours peur pour moi, dit Wolf. Je ne pouvais pas me pencher aux fenêtres, je ne traversais pas la rue tout seul, il suffisait qu’il y ait un peu de vent pour qu’on me mette ma peau de bique et hiver comme été, je ne quittais pas mon gilet en laine ; c’étaient des tricots jaunâtres et distendus qu’on nous faisait avec de la laine de pays. Ma santé, c’était effrayant. Jusqu’à quinze ans je n’ai pas eu le droit de boire autre chose que de l’eau bouillie. Mais la lâcheté de mes parents, c’est qu’eux-mêmes ne se ménageaient pas et se donnaient tort dans leur conduite à mon égard par leur comportement envers eux-mêmes. À force, je finissais par avoir peur moi-même, par me dire que j’étais très fragile, et j’étais presque content de me promener, en hiver, en transpirant dans douze cache-nez de laine. Pendant toute mon enfance, mon Père et ma Mère ont pris sur eux de m’épargner tout ce qui pouvait me heurter. Moralement, je ressentais une gêne vague, mais ma chair molle s’en réjouissait hypocritement.

Il ricana.

– Un jour que j’avais rencontré des jeunes gens qui, dans la rue, se promenaient, leur imperméable sur le bras tandis que je suais dans un gros paletot d’hiver, j’ai eu honte. En me regardant dans la glace, j’ai vu un balourd engoncé, ficelé et chapeauté comme une larve de hanneton. Deux jours plus tard, comme il pleuvait, j’ai retiré ma veste et je suis sorti. Je prenais mon temps pour que ma Mère ait le loisir d’essayer de me retenir. Mais j’avais dit « Je vais sortir » et j’ai dû le faire. Et malgré cette peur de m’enrhumer qui me gâchait la joie d’avoir

 

– 72 – vaincu ma honte, je suis sorti parce que j’avais honte d’avoir peur de m’enrhumer.

Monsieur Perle toussota.

– Hum, hum, dit-il. C’est très bien, tout ça.

– C’est ça que vous me demandiez ? dit Wolf reprenant brutalement conscience.

– C’est presque ça, dit Monsieur Perle. Vous voyez, c’est bien facile, quand on commence. Qu’est-il advenu après votre sortie ?

– Ç’a été une scène terrible, dit Wolf. Toutes proportions gardées.

Il réfléchit, les yeux en l’air.

– Il y a plusieurs choses distinctes, dit-il. Mon désir de vaincre ma mollesse et mon sentiment que j’étais redevable de cette mollesse à mes parents, et la tendance de mon corps à se laisser aller à cette mollesse. C’est drôle, vous voyez, ça a commencé par la vanité, ma lutte contre l’ordre établi. Si je ne m’étais pas trouvé ridicule dans cette glace… C’est le grotesque de mon aspect physique qui m’a ouvert les yeux. Et le grotesque apparent de certaines réjouissances familiales a achevé de m’écœurer. Vous savez, les pique-niques où l’on apporte son herbe pour pouvoir rester assis sur la route afin d’éviter la vermine. Dans un désert, j’aurais aimé ça… la salade russe, les casse-escargots, les tringles à macaronis… mais que quelqu’un passe, et toutes ces formes humiliantes de la civilisation familiale, les fourchettes, les timbales en aluminium, tout ça me montait à la tête – je voyais rouge – alors je lâchais mon assiette et je m’écartais pour avoir l’air d’être ailleurs – ou je m’installais au volant de l’auto vide, qui me rendait une virilité mécanique.

 

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Et pendant ce temps, mon moi mou me soufflait à l’oreille… « Pourvu qu’il reste de la salade russe et du jambon »… alors j’avais honte de moi, honte de mes parents, et je les haïssais.

– Mais vous les aimiez beaucoup ! dit Monsieur Perle.

– Certes, dit Wolf. Et cependant la vue d’un cabas à la poignée cassée dont dépassent le thermos et le pain, suffit encore aujourd’hui à me lever le cœur et me donne envie de tuer.

– Cela vous gênait vis-à-vis des observateurs possibles, dit Monsieur Perle.

– Dès ce moment, dit Wolf, ma vie extérieure a été dirigée en fonction de ces observateurs. C’est ce qui m’a sauvé.

– Vous considérez que vous êtes sauvé ? dit Monsieur Perle. Pour nous résumer, dans une première phase de votre existence, vous leur reprochez d’avoir encouragé chez vous une tendance à la pusillanimité que vous étiez, par veulerie physique, enclin à satisfaire, et, moralement, écœuré de subir. Ce qui vous a conduit à tenter de donner à votre vie un lustre qui lui manquait, et de là, à tenir, plus qu’il ne fallait, compte de l’attitude d’autrui à votre égard. Comme vous étiez dans une situation dominée par des impératifs contradictoires, il y avait forcément déception.

– Et le sentiment, dit Wolf. J’étais noyé dans le sentiment. On m’aimait trop ; et comme je ne m’aimais pas, je concluais logiquement à la stupidité de ceux qui m’aimaient… à leur malignité même – et peu à peu, je me suis construit un monde à ma mesure… sans cache-nez, sans parents. – Vide et lumineux comme un paysage boréal et j’y errais, infatigable et dur, le nez droit et l’œil aigu… sans jamais cligner les paupières. Je m’y entraînais, des heures, derrière une porte et il me venait des

 

– 74 – larmes douloureuses que je n’hésitais pas à répandre sur l’autel de l’héroïsme ; inflexible, dominateur, méprisant, je vivais intensément…

Il rit gaiement.

– Sans me rendre compte un instant, acheva-t-il, que je n’étais qu’un petit garçon assez gras et que le pli méprisant de ma bouche, encadré par mes joues rondes, me donnait tout juste l’air de retenir une envie de faire pipi.

– Allons, dit Monsieur Perle, les rêves d’héroïsme sont fréquents chez les jeunes enfants. Tout cela d’ailleurs me suffit à vous noter.

– C’est drôle…, dit Wolf. Cette réaction contre la tendresse, ce souci du jugement d’autrui, c’était un pas vers la solitude. Parce que j’ai eu peur, parce que j’ai eu honte, parce que j’ai été déçu, j’ai voulu jouer les héros indifférents. Quoi de plus seul qu’un héros ?

– Quoi de plus seul qu’un mort ? dit Monsieur Perle d’un air détaché.

Peut-être que Wolf n’entendit pas. Il ne dit rien.

– Allons, conclut Monsieur Perle, je vous remercie, c’est par là.

Du doigt, il désigna le tournant de l’allée.

– Au revoir ? dit Wolf.

– Je ne pense pas, dit Monsieur Perle. Bonne chance.

– Merci, dit Wolf.

 

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Il vit Monsieur Perle s’enrouler dans sa barbe et s’étendre confortablement sur son banc de pierre blanche. Puis il se dirigea vers le tournant de l’allée. Les questions de Monsieur Perle avaient fait surgir en lui mille visages, mille jours, qui dansaient dans sa tête comme les feux d’un kaléidoscope dément.

Et puis il y eut, d’un coup, le noir.

 

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