L’herbe Rouge

Boris Vian · Chapitre 18 sur 35

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L’herbe Rouge

Chapitre XVIII

 

 

Vêtue d’un peignoir léger, Lil, assise à sa coiffeuse, arrangeait ses ongles. Ils venaient de tremper pendant trois minutes dans du jus de liseron décalcifié, pour amollir la cuticule et amener la lunule au premier quartier tout juste. Elle préparait soigneusement la petite cage à fond mobile dans laquelle deux coléoptères spécialisés s’aiguisaient les mandibules en attendant le moment où, posés à pied d’œuvre, ils auraient à tâche de faire disparaître les peaux. Les encourageant de quelques mots sélectionnés, Lil posa la cage sur l’ongle de son pouce et tira la tirette. Avec un ronron satisfait, les insectes se mirent au travail, animés d’une émulation maladive. Les peaux se transformaient en fine poussière sous les coups rapides du premier, tandis que l’autre fignolait le travail, ébarbait et lissait les bords tranchés par son petit camarade.

Il y eut un frappis contre la porte et Wolf entra. Il était rasé et raclé, l’air bien mais un peu blême.

– Je peux parler avec toi, Lil ? demanda-t-il.

– Viens, dit-elle en lui faisant une place sur la banquette de satin piqué.

– Je ne sais pas de quoi, dit-il.

– Ce n’est pas grave, dit Lil. On ne parle jamais beaucoup de toute façon… Tu n’auras pas de mal à trouver. Qu’est-ce que tu as vu dans ta machine ?

 

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– Je ne suis pas venu pour te le dire, protesta Wolf.

– Bien sûr, dit Lil. Mais tu préfères tout de même que je te le demande.

– Je ne peux pas te répondre, dit Wolf, parce que ce n’est pas plaisant.

Lil fit passer la cage de l’ongle du pouce à celui de l’index.

– Tu ne vas pas prendre cette machine tellement au tragique, dit-elle. C’est tout de même une initiative qui ne vient pas de toi.

– En général, dit Wolf, quand une vie passe par un tournant, ce n’est pas elle qui l’a prémédité.

– C’est dangereux, cette machine, dit Lil.

– Il faut se mettre dans une situation dangereuse, ou un petit peu désespérée, dit Wolf. C’est excellent à condition de ne pas le faire tout à fait exprès ce qui est mon cas.

– Pourquoi rien qu’un peu exprès ? dit Lil.

– Le petit peu qu’il faut, c’est pour se répondre, si on a peur, dit Wolf, « je l’ai cherché ».

– C’est de l’enfantillage, dit Lil.

La cage voltigea de l’index au majeur. Wolf regardait les coléoptères.

 

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– Tout ce qui n’est ni une couleur, ni un parfum, ni une musique, dit-il en comptant sur ses doigts, c’est de l’enfantillage.

– Et une femme ? protesta Lil. Sa femme ?

– Une femme, non, par conséquent, dit Wolf, puisque c’est au moins les trois.

Ils se turent un instant.

– Tu es en plein parti pour me dire des choses affreusement supérieures, dit Lil, et il y a bien un moyen de t’arrêter mais je ne veux pas défaire des ongles que j’ai eu tant de mal à faire. Aussi, tu vas sortir avec Lazuli. Tu vas prendre de l’argent et vous irez vous distraire tous les deux, ça vous fera du bien.

– Voir les choses de là-dedans, dit Wolf, ça restreint considérablement le domaine de l’intérêt.

– Tu es un éternel découragé, dit Lil. Ce qui est drôle, c’est que tu continues à faire des choses avec cette mentalité-là. Tu n’as pas tout essayé, tout de même…

– Ma Lil, dit Wolf.

Elle était toute tiède dans son peignoir bleu. Elle sentait le savon et les parfumeries chauffées sur la peau. Il l’embrassa dans le cou.

– J’ai tout essayé avec vous, peut-être ? ajouta-t-il taquin.

– Parfaitement, dit Lil, et j’espère que tu essaieras encore, mais tu me chatouilles et tu vas bousiller mes ongles, alors j’aime mieux que tu ailles un peu faire l’imbécile avec ton aide.

 

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Que je ne te revoie pas avant ce soir, hein… et tu ne me diras pas tout ce que vous aurez fait. Et pas de machine aujourd’hui. Vis un peu, au lieu de ressasser.

– Pas besoin de machine aujourd’hui, dit Wolf. J’ai oublié des choses pour au moins trois jours. Pourquoi tu veux que je sorte sans toi ?

– Tu n’aimes pas tellement sortir avec moi, dit Lil ; et aujourd’hui, je n’ai pas le cafard, alors j’aime mieux que tu t’en ailles. Allez, va chercher Lazuli. Et laissez-moi Folavril, hein ? Tu serais trop content d’avoir ce prétexte-là pour sortir avec elle et dire à Lazuli d’aller tripoter ton sale moteur.

– T’es bête… et machiavélique, dit Wolf.

Il se leva et se rebaissa pour embrasser un des seins de Lil spécialement embrassable une fois debout lui Wolf.

– File ! dit Lil avec une pichenette de l’autre main.

Wolf sortit, referma la porte et monta un étage. Il toqua chez Lazuli. Qui dit entrez et apparut sur son lit, renfrogné.

– Oui ? dit Wolf. C’est triste, hein ?

– Ah ! oui, soupira Lazuli.

– Viens, dit Wolf. On va faire une virée en garçons.

– Quel genre ? dit Lazuli.

– En garçons pas sérieux, dit Wolf.

– Alors, j’emmène pas Folavril ? dit Lazuli.

 

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– Pas question, dit Wolf. Au fait, où est-elle ?

– Chez elle, dit Lazuli. Fait ses ongles. Pouah !

Ils descendirent l’escalier. Au moment de passer le palier où habitait Wolf, celui-ci s’arrêta.

 

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