L’herbe Rouge
Chapitre V
Wolf fit un brin de toilette avant de revenir dans la salle où l’on buvait en dansant. Se lava les mains, laissa pousser sa moustache, constata que ça ne lui allait pas, la coupa sur-le-champ et noua sa cravate d’une autre, plus volumineuse, façon, car la mode venait de changer. Puis, au risque de le choquer, il prit le couloir en sens inverse. Au passage, il fit basculer le coupe-circuit, qui servait à varier l’atmosphère pendant les longues soirées d’hiver. De ce fait, l’éclairage se trouvait remplacé par une émission de rayons X extra-doux, émoussés pour plus de précaution, qui projetaient sur les murs luminescents l’image agrandie du cœur des danseurs. On voyait au rythme suivi s’ils aimaient leur partenaire.
Lazuli dansait avec Lil. Tout allait bien de ce côté-là et leurs cœurs, tous deux assez jolis de forme et cependant très différents, palpitaient distraitement, tranquillement. Folavril se tenait debout près du buffet, le cœur arrêté. Les deux autres couples s’étaient constitués par échange de leur élément femelle légal, et l’allure des battements prouvait sans discussion que ce système s’étendait au-delà de la danse.
Wolf invita Folavril. Douce, indifférente, elle se laissa conduire. Ils passèrent près de la fenêtre. Il était tard, ou tôt et la nuit ruisselait sur le toit de la maison avec des remous, roulant comme des fumées lourdes, le long de la lumière ardente qui les faisait s’évaporer aussitôt. Wolf s’arrêta peu à peu. Ils avaient atteint la porte.
– Viens, dit-il à Folavril. On va faire un tour dehors.
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– Je veux bien, répondit Folavril.
En passant, elle prit une poignée de cerises sur une assiette et Wolf s’effaça pour la laisser sortir. Ils touchaient la nuit de tout leur corps. Le ciel était baigné d’ombre, mouvant, instable comme le péritoine d’un chat noir en pleine digestion. Wolf tenait le bras de Folavril ; ils suivirent l’allée de graviers. Leurs pieds crissants faisaient de petites notes aiguës en forme de clochettes de silex. Trébuchant sur le bord de la pelouse, Wolf se rattrapa à Folavril. Elle céda, ils tombèrent assis sur l’herbe et, la trouvant tiède, ils s’étendirent côte à côte, sans se toucher. Un soubresaut de la nuit démasqua soudain quelques étoiles. Folavril croquait des cerises ; on entendait le jus vif et parfumé lui éclater dans la bouche. Wolf était tout plat sur le sol, ses mains froissaient et écrasaient les brins odorants. Il aurait dormi là.
– Tu t’amuses, Folle ? demanda-t-il.
– Oui…, dit Folavril dubitative. Mais Saphir… est drôle, aujourd’hui. Il n’ose pas m’embrasser. Il se retourne tout le temps, comme s’il y avait quelqu’un.
– Maintenant, ça va se tasser, dit Wolf. Il a trop travaillé.
– J’espère que c’est ça, dit Folavril. C’est fini.
– Le principal est fait, dit Wolf. Mais demain, je vais l’essayer.
– Oh, j’aimerais venir, dit Folavril. Vous voulez bien m’emmener ?
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– Je ne peux pas, dit Wolf. Théoriquement, ce n’est pas à ça qu’elle sert. Et qui sait ce que je vais trouver derrière ? Tu n’es jamais curieuse, toi, Folle ?
– Non, dit-elle. Je suis trop paresseuse. Et puis, je suis presque toujours contente, alors, je n’ai pas de curiosité.
– Tu es la douceur même, dit Wolf.
– Pourquoi me dites-vous ça, Wolf ? demanda Folavril avec une inflexion.
– Je n’ai rien dit, murmura Wolf. Donne-moi des cerises.
Il sentit les doigts frais lui caresser le visage, cherchant sa bouche, et lui glisser une cerise entre les lèvres. Il la laissa tiédir quelques secondes avant de croquer et rongea le noyau mobile. Folavril était tout près de lui et l’arôme de son corps se mêlait aux parfums de la terre et de l’herbe.
– Tu sens bon, Folle, dit-il. J’aime ton parfum.
– Je n’en mets pas, répondit Folavril.
Elle regardait les étoiles se courir après dans le ciel et se rejoindre avec de grands éclairs. Trois d’entre elles, en haut, à droite, mimaient une danse orientale. Des volutes de nuit les masquaient par instants.
Wolf se retourna lentement pour changer de position. Il ne voulait pas perdre une seconde le contact de l’herbe. Sa main droite cherchant un appui, rencontra le pelage d’un petit animal immobile. Il écarquilla les yeux, cherchant à le distinguer dans le sombre.
– J’ai une bête douce tout près de moi, dit-il.
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– Merci !… répondit Folavril.
Elle rit très silencieusement.
– Ce n’est pas toi, dit Wolf. Je m’en apercevrais. C’est une taupe… ou un bébé taupe. Ça ne bouge pas mais c’est vivant… tiens, écoute quand je le caresse.
Le bébé taupe se mit à ronronner. Ses petits yeux rouges brillaient comme des saphirs blancs. Wolf s’assit et le posa sur la poitrine de Folavril, à l’endroit où commençait la robe, juste entre les seins.
– C’est doux, dit Folavril.
Elle rit.
– On est bien.
Wolf se laissa retomber sur l’herbe. Il était habitué à l’obscurité et commençait à voir. Devant lui, à quelques centimètres, le bras de Folavril reposait, lisse et clair. Il avança la tête et ses lèvres effleurèrent le creux d’ombre de la saignée.
– Folle… tu es jolie.
– Je ne sais pas…, murmura-t-elle. On est bien. Si on dormait là ?
– On pourrait, dit Wolf. Je l’ai pensé tout à l’heure.
Sa joue se posa contre l’épaule de Folavril, encore un peu anguleuse de trop de jeunesse.
– On va se réveiller couverts de taupes, dit-elle encore.
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Elle rit à nouveau, de son rire bas et grave, un peu étouffé.
– L’herbe sent bon, dit Wolf. L’herbe et toi. Il y a plein de fleurs. Qu’est-ce qui sent le muguet ? Il n’y a plus de muguet maintenant.
– Je me rappelle le muguet, dit Folavril. Autrefois, c’était plein de muguet, des champs entiers, drus comme des cheveux en brosse. On s’asseyait au milieu et on le cueillait sans se lever. Plein de muguet. Mais ici, c’est une autre plante, avec des fleurs en chair orange, comme des petites plaques rondes. Je ne sais pas comment on l’appelle. Sous ma tête, ce sont des violettes de la mort et là, près de mon autre main, il y a des asphodèles.
– Tu es sûre ? demanda Wolf d’une voix un peu lointaine.
– Non, dit Folavril. Mais je n’en ai jamais vu et, comme j’aime ce nom-là et ces fleurs-là, je les mets ensemble.
– C’est ce qu’on fait, dit Wolf. On met ce qu’on aime ensemble. Si on ne s’aimait pas tant soi-même on serait toujours seuls.
– Ce soir, on est tout seuls, dit Folavril. Tout seuls tous les deux.
Elle eut un soupir de plaisir.
– Ce qu’on est bien, murmura-t-elle.
– C’est la veille, dit Wolf.
Ils se turent. Folavril caressait tendrement le bébé taupe qui mugissait de satisfaction… un tout petit mugissement de bébé taupe. Des trouées de vide s’ouvraient au-dessus d’eux,
– 22 – traquées par une obscurité mobile qui, par moments, dérobait les étoiles à leur vue. Ils s’endormirent sans parler, le corps contre la terre chaude, dans le parfum des fleurs sanglantes. Le jour allait commencer à poindre. Il venait de la maison une rumeur incertaine, sophistiquée comme de la serge bleue. Un brin d’herbe se courbait sous le souffle imperceptible de Folavril.
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