L’herbe Rouge

Boris Vian · Chapitre 23 sur 35

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L’herbe Rouge

Chapitre XXIII

 

 

Cette fois, il avait mis l’index à la vitesse maximum et ne sentit pas le temps s’écouler. Lorsque son esprit se clarifia, il se retrouvait en haut de la grande allée, à l’endroit même où il avait quitté Monsieur Perle.

C’était le même sol gris-jaune, avec les marrons, les feuilles mortes et les pelouses. Mais les ruines et le roncier étaient déserts. Il aperçut le tournant qu’il fallait franchir. Il avança sans hésiter.

Presque aussitôt, il prit conscience d’un brusque changement de décor ; malgré quoi il n’eut pas la notion d’une interruption, d’une solution de continuité quelconque. Maintenant, devant lui, c’était une rue pavée, assez raide, triste, bordée à droite par des tilleuls ronds le long d’un vaste bâtiment gris, à gauche par un mur sévère couronné de tessons. Il régnait un silence total sur toutes choses. Wolf, à pas lents, longea le mur ; au bout de quelques dizaines de mètres, il se trouva devant une porte à guichet, entrebâillée. Sans hésiter, il la poussa et entra. À ce moment, une brève sonnerie retentit, et cessa. Il était dans une vaste cour carrée qui lui rappela la cour du lycée. La disposition des lieux lui sembla familière. Le jour commençait à baisser. Là-bas, dans ce qui avait été le bureau du surveillant général, brillait une lumière jaune. Le sol était propre, assez bien entretenu. Une girouette grinçait sur le grand toit d’ardoises.

 

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Wolf marcha vers la lumière. Lorsqu’il fut assez près, il vit par la porte vitrée un homme assis à une petite table et qui paraissait attendre. Il frappa et entra.

L’homme regarda sa montre, une montre ronde en acier qu’il tira de la poche de son gilet gris.

– Vous avez cinq minutes de retard, dit-il.

– Je m’excuse, dit Wolf.

Le bureau était triste, classique, il sentait l’encre et le désinfectant. À côté de l’homme, sur une petite plaque rectangulaire, on lisait en creux et en noir, un nom : Monsieur Brul.

– Asseyez-vous, dit l’homme.

Wolf s’assit et le regarda. Monsieur Brul avait, ouverte devant lui, une chemise de papier fort de couleur bulle, qui contenait divers papiers. Il était âgé de quarante-cinq ans environ, il était maigre, les os de sa mâchoire ressortaient sous ses joues jaunes et son nez pointu faisait triste. Il avait deux yeux soupçonneux sous des sourcils mités et un rond en dépression sur ses cheveux gris marquait la place d’un chapeau trop porté.

– Vous êtes déjà passé avec mon collègue Perle, dit Monsieur Brul.

– Oui, Monsieur, dit Wolf. Léon Abel Perle.

– Pour suivre le plan, dit Monsieur Brul, je devrais maintenant vous interroger sur votre travail d’écolier et vos études.

 

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– Oui, Monsieur, dit Wolf.

– Cela m’ennuie, dit Monsieur Brul, car mon collègue l’Abbé Grille sera obligé de revenir en arrière. En effet, vos rapports avec la religion ont duré fort peu de temps, alors que vos études vous ont accaparé jusqu’au-delà de la vingtième année.

Wolf acquiesça.

– Vous allez partir d’ici, dit Monsieur Brul, et suivre le couloir intérieur jusqu’au troisième embranchement. Là, vous trouverez facilement l’Abbé Grille et vous lui donnerez ce billet. Ensuite, vous reviendrez me voir.

– Oui, Monsieur, dit Wolf.

Monsieur Brul remplit une formule et la tendit à Wolf.

– Comme cela, dit-il, nous aurons le temps de nous y reconnaître. Suivez le couloir. Le troisième transversal.

Wolf se leva, salua et sortit.

Il se sentait un peu oppressé. Le long couloir sonore, voûté, prenait jour sur une cour intérieure, un jardin triste aux allées de gravier bordées de buis nain. Des rosiers morts sortaient de massifs de terre sèche sur lesquels rampaient des herbettes minables. Les pas de Wolf résonnaient dans le couloir et il avait envie de courir comme il courait lorsqu’il était en retard, autrefois, quand il passait par la loge du concierge après la fermeture de la grande grille bardée de tôle opaque. Le sol de ciment grainé était coupé au droit des colonnes qui soutenaient la voûte, de bandes de pierre blanche plus usées que le reste, où l’on distinguait des traces de coquillages fossiles. Des portes béaient, de l’autre côté de la cour, sur des classes vides aux

 

– 111 – bancs en gradins ; de temps en temps, Wolf apercevait un coin de tableau noir et, raide et austère, une chaire sur son estrade usée.

Au troisième embranchement, Wolf repéra immédiatement une petite plaque d’émail blanc : Catéchisme. Il toqua timidement et entra. C’était une salle comme une salle de classe sans tables, avec des bancs durs tailladés et gravés, et des lampes, au bout de longs fils, munies d’abat-jour émaillés ; les murs, bruns jusqu’à un mètre cinquante du sol, tournaient au gris sale au-dessus. Une épaisse couche de poussière recouvrait les choses. À sa table, mince et distingué, l’Abbé Grille paraissait s’impatienter. Il avait une petite barbe en pointe et une soutane de bonne coupe ; une légère serviette de cuir noir reposait près de lui sur la table. Entre ses mains, Wolf vit, sans étonnement, le dossier que tenait Monsieur Brul quelques instants plus tôt.

Il tendit son billet.

– Bonjour, mon enfant, dit l’Abbé Grille.

– Bonjour, Monsieur l’Abbé, dit Wolf. C’est Monsieur Brul qui…

– Je sais, je sais, dit l’abbé Grille.

– Vous êtes pressé ? demanda Wolf. Je peux m’en aller.

– Mais pas du tout, pas du tout, dit l’Abbé Grille. J’ai tout le temps.

Sa voix travaillée et trop distinguée heurtait Wolf comme une verrerie incommode.

– Voyons…, murmura l’Abbé Grille. En ce qui me concerne… euh… vous ne croyez plus à grand-chose, n’est-ce

 

– 112 – pas ? Alors… voyons… dites-moi quand vous avez cessé de croire. C’est une question facile, cela, n’est-ce pas ?

– Ouais…, dit Wolf.

– Asseyez-vous, asseyez-vous, dit l’Abbé. Tenez, vous avez une chaise là… Prenez votre temps, ne vous affolez pas…

– Il n’y a pas de quoi s’affoler…, dit Wolf, un peu las.

– Cela vous ennuie ? demanda l’Abbé Grille.

– Oh, non, dit Wolf… c’est un peu trop simple, voilà tout.

– Ce n’est pas si simple que ça… cherchez bien…

– On prend les gosses trop tôt, dit Wolf. On les prend à un âge où ils croient aux miracles ; ils désirent en voir un ; ils n’en ont pas et c’est fini pour eux.

– Vous n’étiez pas comme cela, dit l’Abbé Grille. Votre réponse est peut-être valable pour un enfant quelconque… vous me la donnez pour ne pas avoir à vous compliquer à fond, et je vous comprends… je vous comprends, mais, n’est-ce pas, dans votre cas, il y a autre chose… autre chose.

– Oh, dit Wolf, en colère, si vous êtes si bien renseigné sur moi ; vous connaissez déjà toute l’histoire.

– En effet, dit l’Abbé Grille, mais moi, je n’ai pas besoin d’être éclairé sur votre compte. C’est vous que cela concerne… c’est vous…

Wolf attira à lui la chaise et s’assit.

 

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– J’avais un Abbé comme vous, au catéchisme, dit-il. Mais lui s’appelait Vulpian de Naulaincourt de la Roche-Bizon.

– Grille n’est pas mon nom complet, dit l’Abbé en souriant avec complaisance. Je possède aussi la particule…

– Et tous les gosses n’étaient pas identiques à ses yeux, dit Wolf. Ceux qui portaient de beaux habits l’intéressaient beaucoup et leurs mères aussi.

– Rien de tout ceci ne peut être un motif déterminant de ne pas croire, dit l’Abbé Grille, conciliant.

– J’ai cru très fort le jour de ma première communion, dit Wolf. J’ai failli m’évanouir à l’église. J’ai mis ça sur le compte de Jésus. En réalité, ça faisait trois heures qu’on attendait dans une atmosphère confinée et je crevais de faim.

L’Abbé Grille se mit à rire.

– Vous avez une rancune de petit garçon contre la religion, dit-il.

– Vous avez une religion de petit garçon, dit Wolf.

– Vous n’êtes pas qualifié pour en juger, reprit l’Abbé Grille.

– Je ne crois pas en Dieu, dit Wolf.

Il resta silencieux quelques instants.

– Dieu est l’ennemi du rendement, dit-il.

– Le rendement est l’ennemi de l’homme, dit l’Abbé Grille.

 

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– Du corps de l’homme…, riposta Wolf.

L’Abbé Grille sourit.

– Ça s’annonce mal, dit-il. Nous nous égarons, et vous ne répondez pas à ma question… vous ne répondez pas…

– J’ai été déçu par les formes de votre religion, dit Wolf. C’est trop gratuit. Simagrées, chansonnettes, jolis costumes… le catholicisme et le music-hall, c’est du pareil au même.

– Remettez-vous dans votre état d’esprit d’il y a vingt ans, dit l’Abbé Grille. Allons, je suis ici pour vous aider… prêtre ou pas prêtre… le music-hall, c’est très important aussi.

– On n’a pas d’argument pour ou contre, murmura Wolf. On croit ou non. J’ai toujours été gêné d’entrer dans une église. J’ai toujours été gêné de voir des hommes, qui avaient l’âge de mon père, mettre un genou en terre en passant devant une petite armoire. Ça me faisait honte pour mon père. Je n’ai pas été en contact avec de mauvais prêtres, ceux dont on lit les turpitudes dans des livres de pédérastes, je n’ai pas assisté à l’injustice – j’aurais à peine su la discerner, mais j’étais gêné avec les prêtres. Peut-être la soutane.

– Quand vous avez dit : « Je renonce à Satan, à ses pompes et à ses œuvres ? » dit l’Abbé Grille.

Il cherchait à aider Wolf.

– J’ai pensé à une pompe, dit Wolf… c’est vrai, je ne me souvenais plus… à une pompe qu’il y avait dans le jardin des voisins, avec un battant, et peinte en vert. Vous savez, j’ai à peine été frotté de catéchisme… je ne pouvais pas croire, élevé comme j’ai été élevé. C’était une formalité pour avoir une montre en or et ne pas rencontrer d’obstacles à mon mariage.

 

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– Qui vous forçait à vous marier à l’Église ? dit l’Abbé Grille.

– Ça amuse les amis, dit Wolf. C’est une robe pour la femme et… oh, ça m’ennuie, tout ça… ça ne m’intéresse pas. Ça ne m’a jamais intéressé.

– Vous voulez voir une photo du bon Dieu ? proposa l’Abbé Grille. Une photo ?

Wolf le regarda. L’autre ne plaisantait pas. Il était là, attentif, empressé, impatient.

– Je ne crois pas que vous en ayez une, dit-il.

L’Abbé Grille plongea la main dans une poche intérieure de sa soutane et en tira un joli portefeuille de crocodile marron.

– J’en ai là une série d’excellentes…, dit-il.

Il en prit trois et les tendit à Wolf. Celui-ci les examina négligemment.

– C’est ce que je pensais, dit-il. C’est mon copain Ganard. C’était toujours lui qui faisait le bon Dieu quand on jouait une pièce à l’école ou quand on était en récréation.

– C’est bien cela, dit l’Abbé Grille. Ganard, qui l’aurait cru, n’est-ce pas ? C’était un cancre. Un cancre. Ganard. Le bon Dieu. Qui l’aurait cru ? Tenez, regardez celle-là, de profil. Elle est plus nette. Vous vous rappelez ?

– Oui, dit Wolf. Il avait un gros grain de beauté près du nez. Quelquefois, en classe, il y mettait des ailes et des pattes

 

– 116 – pour qu’on croie que c’était une mouche. Ganard… pauvre vieux.

– Il ne faut pas le plaindre, dit l’Abbé Grille. Il a une belle situation. Une belle situation.

– Oui, dit Wolf. Une jolie situation.

L’Abbé Grille remit les photos dans son portefeuille. Dans un autre compartiment il trouva un petit rectangle de carton qu’il tendit à Wolf.

– Tenez, mon petit, lui dit-il. Vous n’avez pas mal répondu, dans l’ensemble. Voilà un bon point. Quand vous en aurez dix, je vous donnerai une image. Une jolie image.

Wolf le regarda avec stupéfaction et secoua la tête.

– Ce n’est pas vrai, dit-il. Vous n’êtes pas comme ça. Vous n’êtes pas tolérants comme ça. C’est du camouflage. Du noyautage. De la propagande. Du vent.

– Mais si, mais si, dit l’Abbé, c’est ce qui vous trompe. Nous sommes très tolérants.

– Allons, allons, dit Wolf, et quoi de plus tolérant qu’un athée ?

– Un mort, dit négligemment l’Abbé Grille qui remit son portefeuille dans sa poche. Allons, je vous remercie, je vous remercie. Au suivant.

– Au revoir, dit Wolf.

– Vous retrouverez votre chemin ? dit l’Abbé Grille sans attendre la réponse.

 

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