L’herbe Rouge
Chapitre XIX
– Tu n’es pas de bonne humeur, constata-t-il.
– Vous non plus, dit Lazuli.
– On va prendre du vigoureux, dit Wolf. J’ai un reginglot 1924 qu’est spécialement idoine. Ça console.
Il entraîna Lazuli dans la salle à manger et ouvrit le placard. Il y avait une pleine bouteille de reginglot à moitié vide.
– Ça suffira, dit Wolf. À la régalade ?
– Voui, dit Lazuli. Comme des hommes.
– Qu’on est, ajouta Wolf pour renforcer leur décision.
– La trique au vent, dit Lazuli, tandis que Wolf buvait. La trique au vent et tant pis pour les cloches. Et vive les récipiendaires. Passez-moi ça, buvez pas tout.
D’un dos de main, Wolf se torcha les babines.
– T’as l’air un peu énervé, dit-il.
– Glou ! fit Lazuli.
Et il ajouta :
– Je suis un affreux simulateur.
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La bouteille vide ayant conscience de son inutilité totale, s’étrécit et se tassa, se tsantsa et disparut.
– Allons-y ! dit Wolf.
Ils partirent, marquant le pas au moyen d’un crayon gras. Ça distrait.
À leur gauche, disparut la machine.
Ils traversèrent le Carré.
Franchirent la brèche.
Voilà la route.
– Qu’est-ce qu’on va faire ? dit Lazuli.
– Voir les filles, dit Wolf.
– Chouette ! dit Lazuli.
– Comment chouette ? protesta Wolf. C’est à moi de dire ça. Toi, tu es célibataire.
– Justement, dit Lazuli. J’ai le droit de me réjouir sans remords.
– Oui, dit Wolf. Mais toi, tu ne le diras pas à Folavril.
– Plus souvent ! grogna Lazuli.
– Elle ne voudrait plus de toi.
– Je ne sais pas, dit hypocritement Lazuli.
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– Tu veux que je lui dise pour toi ? proposa hypocritement Wolf.
– J’aime mieux pas, avoua Lazuli. Mais pourtant, j’ai le droit, bon Dieu !
– Oui, dit Wolf.
– Avec elle, dit Lazuli, j’ai des embêtements. Je ne suis jamais seul. Toutes les fois que je commence à m’occuper d’elle sexuellement, c’est-à-dire avec mon âme, il y a un homme…
Il s’interrompit.
– Je suis cinglé. Ça a l’air tellement idiot comme ça. Mettons que je n’ai rien dit.
– Il y a un homme ? répéta Wolf.
– C’est tout, dit Lazuli. Il y a un homme et on n’y peut rien.
– Qu’est-ce qu’il fait ?
– Il regarde, dit Lazuli.
– Quoi ?
– Ce que je fais.
– Ça… murmura Wolf, c’est lui que ça doit gêner.
– Non…, dit Lazuli. Parce que, à cause de lui, je ne peux rien faire de gênant.
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– C’est une bonne blague, dit Wolf. Quand est-ce que tu en as eu l’idée ? Ça ne serait pas plus simple de dire à Folavril que tu ne veux plus d’elle ?
– Mais j’en veux !… gémit Lazuli. J’en veux drôlement !…
La ville s’approchait d’eux. Les petites maisons en bouton, les demi-maisons presque grandes avec une fenêtre encore enterrée à moitié et les toutes poussées de diverses couleurs et odeurs. Ils suivirent la rue principale et tournèrent vers le quartier des amoureuses. On passait une grille d’or et tout devenait de luxe. Les façades des maisons étaient plaquées de turquoise ou de lave rose, et par terre, c’était de la fourrure épaisse, onctueuse, jaune citron. Au-dessus des rues, il y avait, entrevues, des coupoles de cristal mince et de verre gravé mauve et eau. Des lampadaires à gaz parfumé éclairaient les numéros des maisons devant lesquelles, sur un petit écran de télévoyance en couleurs, on pouvait contrôler l’activité des occupantes dans des boudoirs tendus de velours noir et éclairés gris pâle. La musique vous nouait les six dernières vertèbres, très douce et sulfureuse. Celles qui n’opéraient pas étaient devant leurs portes, dans des niches de cristal où ruisselaient des jets d’eau de rose pour les détendre et les adoucir.
Un voile de brume rouge au-dessus de leurs têtes masquait et découvrait par intervalles les dessins capricieux du verre des coupoles.
Dans la rue, il y avait quelques hommes, un peu étourdis, qui avançaient à pas vagues. D’autres, allongés devant les maisons, rêvaient en reprenant des forces. Le bord du trottoir, sous la fourrure citron, était de mousse élastique, douce aux sentiments, et les ruisseaux de vapeur rouge filaient le long des maisons, suivant les tubes de descente en verre épais à travers lesquels on vérifiait aisément l’activité des salles de bains.
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Il circulait des marchandes de poivre et de cantharide, vêtues d’un gros ruban de fleurs dans les cheveux et portant des petits plateaux de métal mat avec des sandwiches tout prêts.
Wolf et Lazuli s’assirent sur le trottoir. Il passa contre eux une marchande longue, brune et déliée, qui chantonnait une valse lente et dont la cuisse lisse effleura la joue de Wolf. Elle sentait le sable des îles. Wolf la retint en étendant la main. Et il lui caressa la peau suivant les contours des muscles fermes. Elle s’assit entre eux. Ils se mirent tous trois à manger des sandwiches au poivre.
À la quatrième bouchée, l’air commençait à vibrer autour de leurs têtes et Wolf s’allongea dans le ruisseau confortable. La marchande s’étendit à côté de lui. Wolf était sur le dos et elle à plat ventre, accoudée, lui glissait de temps en temps un nouveau sandwich entre les dents. Lazuli se mit debout et il cherchait des yeux une porteuse de boissons. Elle arriva et ils burent des gobelets d’alcool d’ananas pimenté et bouillant.
– Que fait-on ? murmura Wolf très voluptueusement.
– On est bien ici, dit Lazuli, mais on serait encore mieux dans une de ces jolies maisons.
– Vous n’avez plus faim ? demanda la marchande de poivre.
– Ni soif ? compléta sa collègue.
– Vous, dit Wolf, on peut entrer avec vous dans ces maisons ?
– Non, dirent les deux marchandes. Nous, on est plus ou moins vestales.
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– On peut toucher ? dit Wolf.
– Oui, dirent les deux filles. Touchotter, bigeotter, lichotter, mais rien de plus.
– Oh zut ! dit Wolf. De quoi se mettre en appétit et être obligé de s’arrêter juste au bon moment !…
– On a des fonctions, expliqua la porteuse de boissons. Il faut faire attention dans notre métier. Et puis celles des maisons en tâtent un peu…
Elles se relevèrent, les reins élastiques. Wolf s’assit et passa une main incertaine dans ses cheveux. Restant où il était, il enlaça les jambes de la marchande de sandwiches et posa ses lèvres sur la chair qui voulait bien. Puis il se releva et entraîna Lazuli.
– Viens, dit-il. Laissons-les travailler.
Déjà elles s’éloignaient avec des gestes d’adieu.
– On compte cinq maisons, dit Lazuli et on entre.
– D’accord, dit Wolf. Pourquoi cinq ?
– Parce qu’on est deux, dit Lazuli.
Il comptait :
– … quatre… cinq. Passez devant.
C’était une petite porte d’agate encadrée de bronze luisant. Sur l’écran, on voyait qu’elles dormaient. Wolf poussa la porte. Il y avait dans la pièce une lumière beige et trois filles étendues sur un lit de cuir.
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– Ça va bien, dit Wolf. Déshabillons-nous sans les réveiller. Celle du milieu servira à nous séparer.
– Ça va nous remettre les idées en place, dit Lazuli ravi.
Wolf laissa tomber ses vêtements à ses pieds. Lazuli se battit avec un lacet de soulier et arracha tout. Ils étaient nus tous les deux.
– Et si celle du milieu se réveille ? dit Wolf.
– Faut pas s’en faire, dit Lazuli. On trouvera bien une solution. Elles doivent savoir se débrouiller dans un cas comme ça.
– Je les aime, dit Wolf. Elles sentent bon la femme.
Il s’étendit contre la rousse tout près de lui. Elle était chaude de sommeil et n’ouvrit pas les yeux. Ses jambes se réveillèrent jusqu’à son ventre. Le haut continuait à dormir pendant que Wolf, bercé, redevenait jeune comme tout. Et personne ne regardait Lazuli.
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