L’herbe Rouge

Boris Vian · Chapitre 14 sur 35

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L’herbe Rouge

Chapitre XIV

 

 

Et d’abord ils accoururent en hordes inorganisées, comme un grand incendie d’odeurs, de lumière et de murmures.

Il y avait les porte-boules, dont on fait sécher les fruits rugueux pour obtenir le poil rêche à jeter dans le cou. Il y a des gens qui les nomment platanes. Ce mot ne change rien à leurs propriétés.

Il y avait les feuilles tropicales barbelées de longs crochets cornés et bruns pareils à ceux d’insectes combattants.

Il y avait les cheveux courts de la petite fille, en neuvième, et le tablier bis du garçon dont Wolf était jaloux.

Les grands pots rouges des deux côtés du perron, transformés en Indiens sauvages par la nuit qui venait, et l’incertitude de l’orthographe.

La chasse aux vers de terre avec un long manche à balai tournant.

Cette chambre immense, dont on entrevoyait la voûte sphérique par-delà le coin d’un édredon bombé comme le ventre énorme du géant qui mangeait les moutons.

La mélancolie des marrons luisants que l’on revoyait tomber tous les ans, marrons d’Inde cachés parmi les feuilles jaunes, avec leur bogue molle aux piquants pas sérieux fendue en deux ou trois, et qui servaient aux jeux, taillés en masques,

 

– 62 – pareils à de petits gnomes, enfilés en colliers à trois ou quatre rangs, marrons pourris crevant en un jus écœurant, marrons lancés dans les carreaux.

Cela, c’était l’année, au retour des vacances, où les souris avaient, dans le tiroir d’en bas, rongé sans hésiter les bougies miniatures qui garnissaient hier l’épicerie modèle – et l’on éprouve encore la joie de constater, en ouvrant le tiroir voisin, qu’elles avaient laissé intact le paquet de petites pâtes avec lesquelles, sur son assiette, on s’amuse à écrire son nom le soir en mangeant du bouillon.

Où étaient les souvenirs purs ? En presque tous se fondent les impressions d’autres époques qui s’y superposent et leur donnent une réalité différente. Il n’y a pas de souvenirs, c’est une autre vie, revécue avec une autre personnalité qui résulte pour partie de ces souvenirs eux-mêmes. On n’inverse pas le sens du temps à moins de vivre les yeux fermés, les oreilles sourdes.

Dans le silence, Wolf ferma les yeux. Il plongeait toujours plus avant, et devant lui se déroulait la carte sonore à quatre dimensions de son passé fictif.

Il était sans doute allé assez vite, car à ce moment-là il vit disparaître la paroi de la cage qui lui faisait face.

Détachant les crochets qui le retenaient encore, il prit pied de l’autre côté.

 

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