L’herbe Rouge

Boris Vian · Chapitre 29 sur 35

Pages du PDF

L’herbe Rouge

Chapitre XXIX

 

 

Il s’allongea près d’elle et l’enlaça. Folavril, se tournant sur le côté, lui rendit ses baisers. Elle lui caressait les joues de ses mains fines et ses lèvres suivaient les cils de Lazuli les effleurant de justesse. Lazuli, frémissant, sentait une grande chaleur se fixer dans ses reins et prendre la forme stable du désir. Il ne voulait pas se presser, il ne voulait pas laisser aller toute seule son envie de chair, et il y avait autre chose, une réelle inquiétude qui creusait derrière son front et l’empêchait de s’abandonner. Il fermait les yeux, le doux murmure de la voix de Folavril l’endormait d’un faux sommeil sensuel. Il était étendu sur le flanc droit, elle tournée vers lui. En levant la main gauche, il rencontra le haut de son bras blanc et suivit son bras jusqu’à l’aisselle blonde à peine habillée d’une touffe de crin menu et élastique. En ouvrant les yeux, il vit une perle de sueur transparente et liquide rouler le long du sein de Folavril et se pencha pour la goûter ; elle avait le goût de lavande salée ; il posa ses lèvres sur la peau tendue et Folavril, chatouillée, colla son bras à son côté en riant. Lazuli glissa sa main droite sous les longs cheveux et la saisit par le cou. Les seins pointés de Folavril se nichèrent contre sa poitrine à lui, elle ne riait plus, elle avait la bouche à demi entrouverte et l’air plus jeune encore que d’habitude, comme un bébé qui va s’éveiller.

Au-dessus de l’épaule de Folavril, il y avait un homme, l’air triste, et qui regardait Lazuli.

Il ne bougea pas. Sa main chercha doucement derrière lui. Le lit était bas et il put atteindre son pantalon tombé tout près. Attaché à la ceinture, il trouva le poignard court dont la lame

 

– 147 – portait une profonde cannelure, son poignard de quand il était scout.

Des yeux, il ne quittait pas l’homme. Folavril immobile soupirait, ses dents brillaient entre ses lèvres offertes. Lazuli dégagea son bras droit. L’homme ne remuait pas, il était debout près du lit, de l’autre côté de Folavril. Lentement, sans le perdre de vue, Lazuli s’agenouilla et fit passer son couteau dans sa bonne main. Il transpirait, des gouttelettes apparurent sur ses tempes et sur sa lèvre supérieure. Ses yeux le piquaient à cause de la sueur. D’un geste vif de la main gauche, il crocha le col de l’homme et le coucha sur le lit. Il se sentait une force sans limites. L’homme restait inerte, comme un cadavre, et à de certains indices Lazuli sentit qu’il allait se dissoudre dans l’air, s’évanouir sur place. Alors, sauvagement, il le poignarda au cœur, par-dessus le corps de Folavril qui murmurait des mots de calme. Son geste fit un bruit sourd, comme un choc sur un tonneau de sable et la lame pénétra jusqu’à la garde, imprimant le tissu dans la blessure. Lazuli retira l’arme – un sang gluant se figeait déjà sur la lame. Lazuli l’essuya au revers du veston de l’homme.

Reposant son couteau à portée, il poussa le corps inerte jusqu’à l’autre bord du lit. Le cadavre glissa sur le tapis, sans bruit. Lazuli passa son avant-bras droit sur son front ruisselant. Il avait dans tous ses muscles une puissance sauvage prête à bouillir. Il éleva sa main devant ses yeux pour voir si elle tremblait. Elle était dure et tranquille comme une main d’acier.

Dehors, le vent commençait à se lever. Des tourbillons de poussière montaient obliquement du sol et couraient sur les herbes. Le vent s’accrochait aux poutres et aux angles du toit, et à chaque endroit, laissait vivre une petite plainte hululée, une effilure sonore. La fenêtre du couloir claquait sans prévenir. Devant le bureau de Wolf, l’arbre s’agitait et bruissait incessamment.

 

– 148 –

Dans la chambre de Lazuli, tout était calme. Le soleil tournait peu à peu et commençait à libérer les couleurs d’une image au-dessus de la commode. Une jolie image, la coupe d’un moteur d’avion avec le vert pour l’eau, le rouge pour l’essence, le jaune pour les gaz brûlés et le bleu pour l’air d’admission. À l’endroit de la combustion, la superposition du rouge et du bleu donnait un beau pourpre couleur de foie cru.

Les yeux de Lazuli se reposèrent sur Folavril. Elle avait cessé de sourire. Elle avait l’air d’un enfant frustré sans motif.

Le motif gisait dans la ruelle, saignant un sang épais par une fente noire à la hauteur du cœur. Lazuli, délivré, se pencha sur Folavril. Il posa un baiser imperceptible sur son cou de profil et ses lèvres descendirent le long de l’épaule offerte, gagnèrent le flanc à peine ondulé par la place des côtes, plongèrent au creux de la taille et remontèrent sur la hanche. Folavril, couchée sur le flanc gauche, se laissa soudain aller sur le dos et la bouche de Lazuli s’appuyait à la ligne de l’aine ; sous la peau transparente, une veine faisait une fine ligne bleue, estompée. Les mains de Folavril saisirent la tête de Lazuli et la guidèrent – mais déjà Lazuli rompait le contact et se redressait, sauvage.

Au pied du lit, debout devant lui, il y avait un homme, vêtu de sombre, l’air triste, et qui les regardait.

Se ruant sur le poignard, Lazuli bondit et frappa. Au premier coup, l’homme ferma les yeux. Ses paupières tombèrent net comme des couvercles de métal. Il restait debout ; il fallut que Lazuli lui plongeât une seconde fois sa lame entre les côtes pour que le corps oscille et s’écroule au pied du lit comme une drisse cassée.

 

– 149 –

Son poignard à la main, nu, Lazuli considérait le cadavre lugubre avec une grimace de haine et de rage. Il n’osa pas lui donner un coup de pied.

Folavril, assise sur le lit, regarda Saphir avec inquiétude. Ses cheveux blonds rejetés d’un côté cachaient à moitié sa figure et elle penchait la tête de l’autre côté, pour voir mieux.

– Viens, dit-elle à Lazuli en lui tendant une main, viens, laisse ça, tu te feras du mal.

– Ça en fait deux de moins, dit Lazuli.

Il avait la voix plate qu’on a dans un rêve.

– Calme-toi, dit Folavril. Il n’y a rien. Je t’assure. Il n’y a plus rien. Détends-toi. Viens près de moi.

Lazuli baissa le front d’un air découragé. Il vint s’asseoir près de Folavril.

– Ferme les yeux, dit-elle. Ferme les yeux et pense à moi… et prends-moi, maintenant, prends-moi, je t’en prie, j’ai trop envie de toi. Saphir, mon chéri.

Lazuli gardait à la main son poignard. Il le posa derrière l’oreiller et, renversant Folavril, se glissa vers elle. Elle s’attachait à lui comme une plante blonde et murmurait des mots pour le calmer.

Il n’y avait plus que le bruit de leurs respirations mêlées dans la chambre, et la plainte du vent qui geignait au-dehors et giflait les arbres à grandes claques sèches. Maintenant, le soleil se voilait par moments de nuages rapides, chassés les uns contre les autres comme des grévistes par la police.

 

– 150 –

Les bras de Lazuli enserraient étroitement le torse nerveux de Folavril. En ouvrant les yeux, il vit contre sa chair, les seins de Folavril gonflés par leur étreinte et la ligne d’ombre qu’ils faisaient entre eux, une ligne arrondie et moite.

Une autre ombre le fit tressaillir. Le soleil revenu subitement, découpait en noir contre la fenêtre la silhouette d’un homme vêtu de sombre, l’air triste, et qui le regardait.

Lazuli gémit doucement et serra plus fort la fille dorée. Il voulait refermer ses paupières, mais elles refusèrent d’obéir. L’homme ne bougeait pas. Indifférent, à peine réprobateur, il attendait.

Lazuli lâcha Folavril. Il tâtonna derrière l’oreiller et retrouva son couteau. Soigneusement, il visa, le lança.

L’arme se planta d’un jet dans le cou blême de l’homme. Le manche ressortait et du sang se mit à couler. Impassible, l’homme restait là. Lorsque le sang atteignit le parquet, il chancela et tomba d’un bloc. Au moment où il prit contact avec le sol, le vent gémit plus fort et couvrit le bruit de la chute, mais Lazuli sentit la vibration du parquet. Il s’arracha aux bras de Folavril qui voulaient le retenir et, titubant, se dirigea vers l’homme. D’un geste brutal, il retira le couteau de la plaie.

Lorsqu’il se retourna, grinçant des dents, il vit, à sa gauche, un homme sombre identique aux trois autres. Le poignard levé, il se jeta sur lui. Cette fois, il le frappa d’en haut, lui plongeant sa lame entre les deux épaules. Et, à ce moment, un homme surgit à sa droite, puis un autre devant lui.

Folavril, assise sur le lit, les yeux agrandis par l’horreur, tenait sa bouche pour rester calme. Lorsqu’elle vit Lazuli retourner son arme contre lui et se fouiller le cœur elle se mit à hurler. Saphir s’abattit sur les genoux. Il faisait un effort pour

 

– 151 – relever la tête et sa main, rouge jusqu’au poignet, mit son empreinte sur le parquet nu. Il grognait comme une bête et sa respiration faisait un bruit d’eau. Il voulut dire quelque chose et se mit à tousser. Du sang éclaboussait le sol à chaque quinte, en milliers de points écarlates. Il eut une sorte de sanglot qui tira le coin de sa bouche vers le bas, et son bras céda. Il s’effondra. Le manche du couteau heurta le sol de front et la lame bleue ressortit dans son dos nu, soulevant la peau avant de la crever. Il ne bougeait plus.

Alors, d’un coup, tous les cadavres furent visibles pour Folavril. Il y avait le premier, étendu le long du sommier, il y avait celui qui dormait au pied, celui de la fenêtre avec sa plaie affreuse au cou… et chaque fois elle lisait la même plaie sur le corps de Lazuli. Il avait tué le dernier homme d’un coup de couteau dans l’œil et lorsqu’elle se jeta sur son ami pour le ranimer, elle vit que son œil droit n’était plus qu’un cloaque noir.

Dehors il se faisait maintenant une grande rumeur vague sous un jour blême d’avant l’orage.

Folavril se taisait. Sa bouche tremblait comme si elle avait froid. Elle se leva, se rhabilla machinalement. Ses yeux ne quittaient pas les cadavres dans la pièce, tous pareils. Elle regarda mieux.

Un des hommes sombres, à plat ventre, se trouvait à peu près dans la même position que Lazuli et leurs deux profils paraissaient curieusement semblables. Le même front, le même nez. Le chapeau de l’homme avait roulé par terre, découvrant une chevelure pareille. Folavril sentait son esprit s’en aller. Elle pleurait sans bruit, de tous ses yeux, elle n’osait plus bouger. Tous les hommes étaient identiques à Lazuli. Et puis le corps du premier mort parut moins net. Les contours s’adoucirent dans une brume foncée. La métamorphose s’accéléra. Devant elle, le

 

– 152 – corps se mit à se dissoudre. Les habits noirs s’effilochèrent en traînées d’ombre. Avant qu’il disparaisse, elle eut le temps de voir que le corps de l’homme était bien le même que celui de Lazuli mais il fondait, et la fumée grise filait au ras du plancher, filait par les fentes de la fenêtre. Déjà la transformation du second cadavre avait commencé. Folavril, terrassée par la crainte, attendait sans un geste. Elle osa regarder Lazuli. Sur sa peau brûlée, les plaies disparaissaient une à une à mesure que les hommes, un à un, se transformaient en brouillard.

Lorsqu’il n’y eut plus dans la chambre que Folavril et Lazuli, le corps de ce dernier était redevenu jeune et beau dans la mort comme il l’avait été de son vivant. Son visage était détendu, intact. L’œil droit brillait, terne, sous les longs cils baissés. Seul, un petit triangle d’acier bleu marquait le dos puissant d’une tache insolite.

Folavril fit un pas vers la porte. Rien ne bougea. Une dernière trace de vapeur grise se glissa, insinuante, sur l’appui de la fenêtre. Alors, elle courut vers la porte, l’ouvrit et la referma en un instant, et se précipita dans le couloir, vers l’escalier. À ce moment, le vent se déchaîna dehors, avec un coup de tonnerre terrible et une pluie lourde, brutale, qui sonnait contre les tuiles. Il y eut un grand éclair, le tonnerre de nouveau, Folavril descendit l’escalier en courant, elle atteignit la chambre de Lil et entra. Là, elle ferma les yeux. Il venait d’y avoir une lueur plus forte que toutes les autres, suivie immédiatement d’un éclat de bruit presque intolérable. La maison trembla sur sa base comme si un poing formidable venait de s’abattre sur le toit. Et tout d’un coup, le silence total régna, lui laissant les oreilles bourdonnantes comme lorsqu’on a plongé dans une eau trop profonde.

 

– 153 –