L’herbe Rouge

Boris Vian · Chapitre 35 sur 35

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L’herbe Rouge

Chapitre XXXV

 

 

Le soleil était déjà haut lorsque Lil et Folavril sortirent de la maison. Elles étaient toutes les deux très bien habillées. Peut-être un peu voyantes, mais avec du goût. Finalement elles avaient laissé les valises trop lourdes dans la chambre de Lil. On les ferait prendre.

Lil avait une robe de lainage pervenche qui moulait étroitement son buste et ses hanches ; une longue fente s’ouvrait sur le côté et laissait apercevoir ses bas gris fumée. De petits souliers bleus à gros nœuds de ruban, un grand sac de daim de couleur assortie et une aigrette mêlée à ses cheveux blonds complétaient sa toilette. Folavril portait un tailleur noir très strict et un chemisier à jabot mousseux, avec de longs gants noirs et un chapeau noir et blanc. On avait du mal à ne pas les remarquer ; mais sur le Carré, il n’y avait personne que la machine, sinistre dans le ciel vide.

Elles passèrent à côté, par un reste de curiosité. La fosse qui avait reçu les souvenirs béait, obscure, et en se penchant, elles virent qu’un liquide sombre l’emplissait presque maintenant. On commençait à distinguer sur le métal des montants, des traces de corrosion, étrangement profondes. L’herbe rouge commençait à repousser partout où Wolf et Lazuli avaient dégagé le terrain pour installer les appareils.

– Ça ne tiendra pas longtemps, dit Folavril.

– Non, dit Lil. Encore une chose qu’il aura ratée.

 

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– Il est peut-être arrivé à ce qu’il voulait, observa Folavril, absente.

– Oui, dit Lil distraitement. Peut-être. Allons-nous-en.

Elles reprirent leur route.

– On va aller au spectacle, sitôt qu’on sera arrivées, dit Lil. Il y a des mois que je ne suis pas sortie.

– Oh ! oui, dit Folavril. J’en ai tellement envie. Et puis on se cherchera un joli appartement.

– Dieu ! dit Lil. Comment a-t-on pu vivre si longtemps avec des hommes.

– C’est de la folie, approuva Folavril.

Leurs petits talons claquetèrent sur la route lorsqu’elles franchirent le mur du Carré. Le vaste quadrilatère demeurait désert, et la grande machine d’acier se décomposait doucement au gré des orages du ciel. À quelques centaines de pas, vers l’ouest, le corps de Wolf, nu, presque intact, gisait la face tournée vers le soleil. Sa tête, pliée contre son épaule à un angle peu vraisemblable, paraissait indépendante de son corps.

Rien n’avait pu rester dans ses yeux grands ouverts. Ils étaient vides.

 

– 185 –

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