L’herbe Rouge

Boris Vian · Chapitre 13 sur 35

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L’herbe Rouge

Chapitre XIII

 

 

Et maintenant, Wolf et Lazuli se retrouvaient seuls comme le soir où le moteur s’était mis en marche. Wolf portait des gants de cuir rouge et des bottes de cuir doublées de peau de bêlant. Il avait revêtu une combinaison matelassée et un serre-tête qui lui dégageait le haut du visage. Il était prêt. Lazuli le regardait un peu pâle. Wolf avait les yeux baissés.

– Tout est au point ? dit-il sans lever la tête.

– Tout, dit Lazuli. Le coffre est vide. Les éléments remis en place.

– C’est l’heure ? demanda Wolf.

– Dans cinq ou six minutes, dit Lazuli. Vous vous tiendrez, hein ?

Son ton un peu bourru toucha Wolf.

– N’aie pas peur, dit-il. Je me tiendrai.

– Vous avez de l’espoir ? demanda Lazuli.

– Le plus grand depuis longtemps, dit Wolf. Mais je n’y crois guère. Ça va encore faire comme les autres fois.

– Qu’est-ce qui s’est passé les autres fois ? dit Lazuli.

 

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– Rien, répondit Wolf. Quand c’était fini, il n’en restait rien. Que la déception. Enfin… on ne peut pas rester tout le temps au ras du sol.

Lazuli déglutit péniblement.

– Tout le monde a de petits problèmes, dit-il.

Et il revit en pensée l’homme qui le regardait embrasser Folavril.

– Sûr, dit Wolf.

Il releva les yeux.

– Cette fois, dit-il, je vais en sortir. De là-dedans, ça ne peut pas être pareil.

– C’est un peu risqué quand même, murmura Lazuli. Faites très attention, les vents doivent être mauvais.

– Ça ira, dit Wolf.

Et, sans logique, il ajouta :

– Tu aimes Folavril, elle t’aime aussi. Rien ne peut vous en empêcher.

– Presque rien…, répondit Lazuli comme un faux écho.

– Alors ? dit Wolf.

Il aurait voulu une passion. D’abord voir, ça lui éclaircirait les idées. Il ouvrit la porte de la cabine, mit un pied à l’intérieur et ses mains gantées se crispèrent sur les barres. Dans ses

 

– 58 – doigts, il sentait la vibration du moteur. Il se faisait l’effet d’une araignée dans une toile pas pour elle.

– C’est l’heure, dit Lazuli.

Wolf fit un signe de tête et, mécaniquement, il prit la position. La porte d’acier gris claqua sur lui. Dans la cage, le vent se mit à souffler. Doucement d’abord, puis il se raffermit comme une huile que l’on durcit au froid. Il changeait de direction sans prévenir et, lorsque l’air le frappait de face, Wolf devait s’accrocher de tout son poids à la paroi et il sentait sur sa figure le froid de l’acier terne. Pour ne pas s’épuiser, il respirait à une cadence lente. Son sang battait régulièrement dans ses canaux.

Wolf n’avait pas encore osé regarder au-dessous de lui. Il attendait d’être assez aguerri et s’astreignait à garder ses yeux fermés, chaque fois que la fatigue le contraignait à baisser la tête. De ses hanches, partaient deux lanières de cuir suiffé terminées par des crochets de fer qu’il fixait à deux anneaux proches pour reposer ses mains.

Il haletait péniblement et ses genoux commençaient à lui faire mal. L’air s’allégeait, le pouls de Wolf s’accélérait et il sentait une sorte de manque à remplir au fond de ses poumons.

Le long du montant de droite, il aperçut soudain une traînée sombre, luisante, comme une coulée de grès fondu aux parois bombées d’une cruche de poterie. Il s’arrêta, accrocha ses lanières et tâta du doigt avec prudence. C’était poisseux. En élevant la main, il constata, à contre-jour, qu’une goutte rouge foncé restait suspendue à l’extrémité de son index. Elle se massa, s’allongea en poire et, d’un coup, se détacha de son doigt en filant comme de l’huile. C’était désagréable sans raison. Surmontant sa gêne, il s’apprêta à tenir une minute de plus

 

– 59 – avant que la fatigue de ses jambes tremblantes ne lui impose de s’arrêter tout à fait.

Pesamment, avec effort, il atteignit l’extrémité du délai et accrocha ses deux lanières. Cette fois, il se laissa aller à fond, tout mou au bout de ses rubans de cuir. Il sentait son poids lui écraser la taille. Dans l’angle de la cage, sous son nez, le liquide rouge ruisselait toujours, paresseux et lent, traçant un chemin sinueux sur l’acier. Seul, parfois, un épaississement local indiquait son mouvement ; à part, çà et là, un reflet, une ombre, on eût dit une ligne immobile.

Wolf attendit. Les mouvements désordonnés de son cœur s’apaisèrent. Ses muscles commençaient à s’habituer à la cadence accélérée de sa respiration. Il était seul dans la cage et, faute d’un repère, ne percevait plus son mouvement.

Il compta encore une centaine de secondes. Malgré les gants, ses doigts perçurent le contact craquant du givre qui se formait. Maintenant, il faisait très clair. Il avait du mal à regarder, ses yeux pleuraient. Lâchant une main, il assujettit de l’autre ses lunettes de protection, relevées jusqu’ici sur le serre-tête. Ses paupières cessèrent de clignoter et de lui faire mal. Tout était devenu aussi net que dans un aquarium.

Timidement, il lança un regard vers ses pieds. La fuite vertigineuse du sol apparent lui coupa le souffle. Il était au centre d’un fuseau dont une pointe se perdait dans le ciel et dont l’autre jaillissait de la fosse.

À tâtons, les yeux fermés pour ne pas vomir, il défit ses crochets et tourna pour s’adosser à la paroi. Il se rattacha dans sa nouvelle position et, les talons écartés, se décida à relever ses paupières. Il serrait ses poings comme des cailloux.

 

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Il tombait des régions supérieures, de vagues traînées de poussières brillantes, insaisissables, et le ciel fictif palpitait à l’infini, troué de lueurs. La figure de Wolf était moite et glacée.

Ses jambes tremblaient maintenant et ce n’était pas la vibration du moteur qui les faisait trembler. Peu à peu, méthodiquement, il parvint cependant à se contrôler.

À ce moment, il s’aperçut qu’il se rappelait. Il ne lutta pas contre les souvenirs et se maîtrisa plus profondément, baigné dans le passé. Le givre craquant caparaçonnait ses vêtements de cuir d’une croûte brillante, cassée aux poignets et aux genoux.

Les lambeaux du temps jadis se pressaient autour de lui, tantôt doux comme des souris grises, furtifs et mobiles, tantôt fulgurants pleins de vie et de soleil – d’autres coulaient tendres et lents fluides sans mollesse et légers, pareils à la mousse des vagues.

Certains avaient la précision, la fixité des fausses images de l’enfance formées après coup par des photographies ou les conversations de ceux qui se souviennent, impossibles à ressentir à nouveau, car leur substance s’est évanouie depuis longtemps.

Et d’autres revivaient, tout neufs, comme il les rappelait à lui, ceux des jardins, de l’herbe et de l’air, dont les mille nuances de vert et de jaune se fondent dans l’émeraude de la pelouse, foncé au noir dans l’ombre fraîche des arbres.

Wolf tremblait dans l’air blême et se souvenait. Sa vie s’éclairait devant lui aux pulsations ondoyantes de sa mémoire.

À sa droite et à sa gauche, la coulée lourde empoissait les montants de la cage.

 

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