L’herbe Rouge
Chapitre XXIV
Wolf était déjà sorti. Il pensait maintenant à tout cela. Tout ce que la personne même de l’Abbé Grille lui avait interdit d’évoquer… les stations à genoux dans la chapelle obscure, qui le faisaient tant souffrir et qu’il se rappelait pourtant sans déplaisir. La chapelle elle-même, fraîche, un peu mystérieuse. À droite, en entrant, c’était le confessionnal ; il se souvenait de la première confession, vague et générale – comme celles qui avaient suivi – et la voix du prêtre lui semblait, derrière la petite grille, très différente de celle qu’il avait à l’ordinaire – vague, un peu voilée, plus sereine, comme si vraiment la fonction du confesseur l’élevait au-dessus de son état – ou plutôt l’enlevait à son état pour lui donner une faculté subtile de pardon, une compréhension étendue et une aptitude à distinguer le bien d’avec le mal en toute sécurité. Le plus amusant, c’était la retraite avant la première communion ; armé d’une claquette en bois, le prêtre leur apprenait la manœuvre, comme à de petits soldats, pour qu’il n’y ait pas d’anicroche le jour de la cérémonie ; et de ce fait, la chapelle perdait de son pouvoir, devenait un lieu plus familier ; une sorte de connivence s’établissait entre ses vieilles pierres et les écoliers qui, groupés à droite et à gauche du passage central, s’entraînaient à former deux files qui se scindaient en une colonne plus épaisse, longeaient le passage jusqu’aux marches et se redivisaient en deux files symétriques, recevant l’hostie des mains de l’abbé et d’un vicaire qui l’assisterait au jour dit. Sera-ce lui, sera-ce le vicaire qui me tendra l’hostie ? se demandait Wolf, et il envisageait des manœuvres complexes pour se substituer à un de ses camarades au moment crucial, afin de la recevoir de celui qu’il fallait, car si c’était l’autre, on risquait de tomber foudroyé
– 119 – ou d’être pris par Satan à tout jamais. Et puis, on avait appris des cantiques. La chapelle retentissait d’Agneaux si doux, de gloire, d’espérance et de soutien !…, et Wolf s’étonnait maintenant de voir à quel point tous ces mots d’amour et d’adoration pouvaient rester dénués de signification, se limiter à leur fonction sonore dans la bouche des enfants qui l’entouraient, comme dans la sienne même. À ce moment-là, c’était amusant de passer sa première communion ; on avait vis-à-vis des jeunes – des plus jeunes – l’impression d’avancer d’un degré dans l’échelle sociale, de prendre du galon, et vis-à-vis des anciens, celle d’accéder à leur état, de pouvoir traiter avec eux d’égal à égal. Et puis le brassard, le complet bleu, le col empesé, les souliers vernis – et tout de même, quoi qu’on en ait, l’émotion du grand jour, la chapelle parée, pleine de monde, l’odeur de l’encens et les mille lueurs des cierges, le sentiment mitigé d’être en représentation et d’approcher un grand mystère, le désir d’édifier par sa piété, la crainte de « La » mâcher – le « si c’était vrai tout de même » – le « c’est vrai »… et, de retour à la maison, l’estomac plein, l’impression amère d’avoir été roulé. Il restait les images dorées échangées avec les copains, le complet que l’on userait, le col empesé dont on ne ferait jamais rien, et une montre en or bonne à vendre plus tard, un jour de dèche, sans un regret. Un livre de messe, aussi, le don d’une cousine pieuse, que jamais l’on osera jeter à cause de la jolie reliure et dont on ne saura jamais quoi faire… Déception sans ampleur… comédie dérisoire… et petit regret de ne point savoir si l’on a entrevu Jésus ou si l’on s’est trouvé mal à cause de la chaleur, des odeurs, du réveil matinal ou du col qui vous serrait trop…
Du vide. Une mesure pour rien.
Alors Wolf se retrouva devant la porte de Monsieur Brul, et devant Monsieur Brul lui-même. Il se passa la main sur le front et s’assit.
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– C’est fait…, dit Monsieur Brul.
– C’est fait, dit Wolf. Sans résultat.
– Comment ? dit Monsieur Brul.
– Ça n’accrochait pas, avec lui, dit Wolf. On n’a dit que des blagues.
– Mais ensuite ? demanda Monsieur Brul. Vous vous êtes tout raconté à vous-même. C’est l’essentiel.
– Ah ? dit Wolf. Oui. Bon. Tout de même, c’est un numéro qu’on aurait pu retirer du plan. C’est vide, sans substance.
– C’est la raison, dit Monsieur Brul, pour laquelle je vous ai demandé de passer le voir d’abord. Pour liquider rapidement une chose dénuée d’importance.
– Dénuée totalement, dit Wolf. Ça ne m’avait jamais tourmenté.
– Bien sûr, bien sûr, marmotta Monsieur Brul, mais c’est plus complet comme ça.
– Le bon Dieu, expliqua Wolf, c’était Ganard, un de mes copains de classe. J’ai vu sa photo. Ça ramène la chose à ses exactes proportions. Au fond, cette conversation n’était pas inutile.
– Maintenant, dit Monsieur Brul, parlons sérieusement.
– Ça se déroule sur tant d’années…, dit Wolf. Tout y est mélangé. Il va falloir mettre de l’ordre dans tout ça.
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