L’herbe Rouge

Boris Vian · Chapitre 2 sur 35

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L’herbe Rouge

Chapitre II

 

 

Ils regardaient la machine, tous les quatre, et il y eut un claquement dur au moment où le second élément, enclenché par les griffes de l’élément de tête, le remplaça à la base de la cage. Le balancier, rigide, oscillait, sans un à-coup, sans un choc. Le moteur avait pris son régime et l’échappement creusait une longue rainure dans la poussière.

– Elle marche, dit Wolf.

Lil se serra contre lui, et il sentit à travers la toile de son pantalon de travail, la ligne de l’élastique de ses hanches.

– Alors, dit-elle, tu prends quelques jours de repos ?

– Il faut que je continue à venir, dit Wolf.

– Mais tu as fait le travail qu’ils t’ont commandé…, dit Lil. C’est fini, maintenant.

– Non, dit Wolf.

– Wolf…, murmura Lil. Alors… jamais…

– Après…, dit Wolf. D’abord…

Il hésita puis continua.

– Sitôt qu’elle sera rodée, dit-il, je l’essaierai.

 

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– Qu’est-ce que tu veux oublier, dit Lil maussade.

– Quand on ne se rappelle rien, répondit Wolf, ce n’est sûrement pas pareil.

Lil insista.

– Mais tu vas te reposer… Je voudrais deux jours de mon mari…, dit-elle à mi-voix, avec du sexe dans l’intonation.

– Je veux bien rester avec toi demain, dit Wolf. Mais après-demain, elle sera assez entraînée, et il faudra que je l’étalonne.

À côté d’eux, Saphir et Folavril, enlacés, ne bougeaient pas. Pour la première fois, il avait osé poser ses lèvres sur celles de son amie et il gardait leur goût de framboise. Il fermait les yeux et le ronronnement de la machine suffisait à le transporter ailleurs. Et puis il regarda la bouche de Folavril et ses yeux relevés aux coins comme des yeux de biche-panthère et il sentit soudain la présence de quelqu’un d’autre. Pas Wolf et Lil… Un étranger… Il regarda. Il y avait un homme à côté de lui, qui les observait. Son cœur sauta mais il ne fit pas un mouvement. Il attendit puis se décida à passer sa main sur ses paupières. Lil et Wolf parlaient. Il entendait le murmure de leurs mots… Il pressa violemment ses yeux jusqu’à voir des taches fulgurantes, et les rouvrit. Personne. Folavril ne s’était aperçue de rien. Elle restait contre lui, presque indifférente… lui-même n’avait guère pensé à ce qu’ils faisaient.

Wolf allongea le bras et saisit Folavril par l’épaule.

– En tout cas, dit-il, toi et ton coquin vous venez dîner ce soir à la maison.

 

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– Oh oui !… dit Folavril. Pour une fois, vous laisserez le sénateur Dupont avec nous… Il est toujours à la cuisine, le pauvre vieux !

– Il va crever d’indigestion, dit Wolf.

– Chouette, dit Lazuli avec un effort pour être gai. Ça veut dire qu’on fait un vrai gueuleton.

– Comptez sur moi, dit Lil.

Elle aimait bien Lazuli. Il avait l’air tellement jeune.

– Demain, dit Wolf à Lazuli, c’est toi qui viendras surveiller tout ça. Je prends un jour de repos.

– Pas de repos, murmura Lil en se frottant contre lui. De vacances. Avec moi.

– Je pourrai accompagner Lazuli ? demanda Folavril.

Saphir lui pressa doucement la main pour lui dire qu’elle était gentille.

– Ah, dit Wolf, je veux bien, mais pas de sabotage.

Encore un claquement brutal et le talon du second tronçon extirpa le troisième de la réserve.

– Ça marche tout seul, dit Lil. Allons-nous-en.

Ils firent demi-tour. Tous fatigués comme après une grosse tension. Dans l’air du crépuscule, ils distinguèrent la silhouette grise et velue du sénateur Dupont que la bonne venait de lâcher et qui accourait les rejoindre en miaulant à tue-tête.

 

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– Qui lui a appris à miauler ? demanda Folavril.

– Marguerite, répondit Lil. Elle dit qu’elle préfère les chats, et le sénateur ne peut rien lui refuser. Pourtant, ça lui fait très mal à la gorge.

En chemin, Saphir prit la main de Folavril et il se retourna deux fois. Il avait eu, pour la seconde fois, l’impression qu’un homme les suivait pour les épier. C’était sans doute ses nerfs. Il frotta sa joue contre les longs cheveux de la fille blonde qui marchait au même pas que lui. Loin derrière eux, la machine murmurait dans le ciel instable, et le Carré était mort et désert.

 

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