L’herbe Rouge

Boris Vian · Chapitre 8 sur 35

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L’herbe Rouge

Chapitre VIII

 

 

En quittant Wolf, Lil se dépêchait. Une petite grenouille bleue se mit à sauter devant elle. Une rainette sans pigment complémentaire. Elle allait du côté de la maison et battit Lil de deux sauts. La rainette continua, mais Lil monta vite l’escalier pour se remaquiller devant sa coiffeuse. Un coup de pinceau par cil, un coup de brosse par là, de l’élixir pour les joues, du tapotif pour les tifs, des étuis à zongles et c’était fait. Pas plus d’une heure. En courant, elle dit au revoir à la bonne et elle était dehors. Traversa le Carré et, par une petite porte, entra dans la rue.

La rue crevait d’ennui en longues fentes originales, pour tenter une diversion.

Au fond de lames d’ombre sinueuses luisaient des pierres de couleurs vives, des reflets incertains, des taches de clarté qui s’éteignaient au hasard des mouvements du sol. La lueur d’une opale et puis un de ces cristaux des montagnes qui jettent une poudre d’or quand on veut les saisir, comme des pieuvres, l’éclair grinçant d’une émeraude sauvage et soudain, les traînées tendres d’une colonie de béryls dégradés. À pas menus, Lil songeait aux questions qu’elle poserait. Et sa robe suivait ses jambes, complaisamment, plutôt flattée.

Il y eut des maisons, d’abord à peine poussées, puis des grandes, et c’était une vraie rue avec immeubles et circulations. Croiser trois transversales, tourner à droite ; la reniflante habitait une haute cabane montée sur des grands pieds en bois plein de cors, avec un escalier tout tortillé à la rampe duquel

 

– 37 – s’accrochaient des loques dégoûtantes qui coloraient localement de leur mieux. Un parfum de carry, d’ail et de poumpernicayle traînait dans l’air, nuancé à partir de la cinquième marche, de choux et de poisson très âgé. En haut de l’escalier, un corbeau à la tête prématurément blanchie par le truchement d’une eau oxygénée extra-forte, accueillait les visiteurs en leur tendant un rat crevé qu’il tenait délicatement par la queue. Le rat servait longtemps, car les initiés déclinaient l’offre et les autres ne venaient pas.

Lil fit un gracieux sourire au corbeau et tapa trois coups sur la porte avec la mailloche de réception qui pendait à un cordon, s’il vous plaît.

– Entrez ! dit la reniflante qui venait de monter l’escalier derrière elle.

Lil entra suivie de la spécialiste. Dans la cabane, il y avait un mètre d’eau et on circulait sur des matelas flottants pour ne pas abîmer l’encaustique. Lil, prudemment, se poussa jusqu’au fauteuil de reps usagé réservé aux visiteurs, pendant que la reniflante, fiévreusement, vidait l’eau par la fenêtre avec une casserole de fer rouillé. Quand tout fut à peu près sec, elle s’assit à son tour à sa table à flairer sur laquelle reposait un inhalateur de cristal synthétique. Il y avait sous l’inhalateur un gros papillon beige, évanoui, cloué au tapis de table passé par le poids de l’inhalateur.

La reniflante souleva l’instrument et, du bout des lèvres, souffla sur le papillon. Puis, reposant son appareil à sa gauche, elle tira de son corsage un jeu de cartes qui ruisselait d’une sueur fumante.

– Je vous fais toute la lyre ? demanda-t-elle.

– Je n’ai pas beaucoup de temps, dit Lil.

 

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– Alors, la demi-lyre et le résidu ? proposa la reniflante.

– Oui, le résidu aussi, dit Lil.

Le papillon commençait à palpiter doucement. Et il poussa un léger soupir. Le paquet de tarots répandait une odeur de ménagerie. La reniflante étala rapidement les six premières cartes sur la table. Elle sentit avec violence.

– Bougre, bougre, dit-elle. Je ne subodore pas grand-chose dans votre jeu. Crachez-y par terre, voir, et posez le pied dessus.

Lil obéit.

– Retirez votre pied, maintenant.

Lil retira son pied et la reniflante enflamma un petit feu de Bengale. La pièce se remplit de fumée lumineuse et d’un parfum de poudre verte.

– Ça va, ça va, dit la reniflante. Maintenant on y flaire plus dégagé. Bon, je blairnifle pour vous des nouvelles de quelqu’un que vous affectionnez. Et puis de l’argent. Pas une somme considérable. Mais enfin, un peu d’argent. Évidemment, rien d’extraordinaire. En considérant les choses objectivement on pourrait presque dire que, financièrement, votre situation ne change pas. Attendez.

Elle étala, sur les premières, six nouvelles cartes.

– Ah ! dit-elle. C’est exactement ce que je vous disais. Vous allez être obligée de débourser un petit quelque chose. Mais, par contre, la lettre, ça vous touche de très près. Peut-être votre mari. Ce qui revient à dire qu’il va vous parler, vu que,

 

– 39 – naturellement, ça serait bien ridicule que votre mari vous écrivassît une lettre. Continuons. Choisissez une carte.

Lil prit la première venue, la cinquième en l’espèce.

– Tenez bon ! dit la reniflante. Voilà-t-y pas la confirmation exacte de tout ce que je vous annonçais ! Un grand bonheur pour une personne de votre maison. Elle va trouver ce qu’elle cherche depuis très longtemps après avoir été malade.

Lil pensa que Wolf avait eu raison de construire la machine et qu’enfin ses efforts allaient être récompensés, mais gare à son foie.

– C’est vrai ? demanda-t-elle.

– Tout ce qu’il y a de véridique et d’officiel, dit la reniflante, les odeurs ne mentent jamais.

– Je sais bien, dit Lil.

Auquel moment le corbeau oxygéné tapa du bec sur la porte en imitant le chant du départ sauvage.

– Faut que je me grouille, dit la reniflante. Vous tenez vraiment au résidu ?

– Non, dit Lil. Il me suffit de savoir que mon mari va enfin avoir ce qu’il cherche. Combien vous dois-je, Madame ?

– Douze pélouques, dit la reniflante.

Le grand papillon beige s’agitait de plus en plus. Soudain, il s’éleva en l’air, d’un vol pesant, incertain, comme une chauve-souris plus infirme. Lil recula. Elle avait peur.

 

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– Ce n’est rien, dit la reniflante.

Elle ouvrit son tiroir et saisit un revolver. Sans se lever, elle visa la bête de velours et tira. Il y eut un craquement sale. Le papillon, atteint en pleine tête, replia ses ailes sur son cœur et plongea, inerte. Cela fit un bruit mou sur le sol. Une poudre d’écaillés soyeuses s’éleva. Lil poussa la porte et sortit. Poliment le corbeau lui dit au revoir. Une autre personne attendait. Une petite fille maigre avec des yeux noirs et inquiets, qui serrait dans sa main sale une pièce d’argent. Lil descendit l’escalier. La petite fille hésita et la suivit.

– Pardon, Madame, dit-elle. Est-ce qu’elle dit la vérité ?

– Mais non, dit Lil, elle dit l’avenir. Ce n’est pas pareil vous savez.

– Ça rend confiance ? demanda la petite fille.

– Ça rend quelquefois confiance, dit Lil.

– Le corbeau me fait peur, dit la petite fille. Ce rat crevé sent très mauvais. Je n’aime pas du tout les rats.

– Moi non plus, dit Lil. Mais c’est une reniflante pas ruineuse… Elle ne peut pas avoir des lézards crevés, comme les reniflantes de haut vol.

– Alors j’y retourne, Madame, dit la petite fille. Merci, Madame.

– Au revoir, dit Lil.

La petite fille remonta rapidement les marches torturées. Lil se dépêchait de revenir à la maison, et tout le long du chemin, des escarboucles frisées firent un reflet lumineux sur

 

– 41 – ses jolies jambes pendant que le jour commençait à se garnir des traînées d’ambre et des grésillements aigus du crépuscule.

 

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