L'homme peuplé
Harry
La lumière traverse les vitres à pas de loup et les notes de Schubert flottent dans la maison. Bien des fois la musique était venue au secours de Harry pendant l’écriture de L’Aube noire, susciter une émotion qu’il traduisait en une suite de mots, s’accordant au rythme de sa propre musique intérieure, dont il aurait plus tard à parfaire les harmonies. Il avait maintes fois constaté que les phrases bien calées contiennent uniquement du sens, et que les plus bancales recèlent parfois une magie à découvrir. Harry continue d’écouter de la musique pour se rendre en terre d’écriture, mais depuis longtemps elle ne lui inspire que des phrases rectilignes, convenues, rassurantes, attendues, des phrases bien trop respectueuses de l’histoire qu’elles racontent pour être honnêtes. Il les laisse traverser l’espace sans abandonner la moindre trace sur les pages du carnet.
Depuis longtemps, le double en littérature obsède Harry, l’idée selon laquelle le moi se protégerait de l’anéantissement en créant un double messager de la mort. El otro, disait Borgès. Un double qui ne serait pas un sosie ou un jumeau, mais un autre, capable d’endosser le bonheur, la frustration, le courage, la peur, le désespoir, la lâcheté, la monstruosité, la folie, l’amour, la haine…, toutes les impossibilités momentanées ou non de l’original subordonnées à un double tout-puissant. Il n’y a pas lieu de faire coller ces deux-là.
Son père lui avait expliqué que l’auteur créait des personnages ayant pour mission d’explorer un espace littéraire, de trouver une nouvelle planète. Cette planète devrait alors posséder suffisamment de caractéristiques communes avec notre bonne vieille terre pour être habitable. Cette planète ferait littérature, celle qui place la vérité des personnages plus haut que tout, pas celle qui se raconte, pas celle des idées ou des sujets. La littérature imprégnée de mythes et de légendes, inféodée aux corps qui chutent et aux malheureux qui résistent. Celle qui redistribue les cartes du réel, celle qui triche avec un as dans sa manche. Une littérature universelle, sans frontières rassurantes. Shakespeare, Homère, Proust, Woolf, Faulkner, Virgile, Yourcenar, Sábato, Eliot, Whitman, Hugo, Mallarmé, Dickinson, Dante, Milton, Colette, Yeats, ceux qui viennent en premier à l’esprit de Harry, ceux qui savaient se tenir droits sur la crête, ceux qui ne marchaient pas à l’intérieur des terres en décrivant des paysages déjà décrits et en parlant à des statues de sel.
Lorsqu’un sujet se présente à Harry, il en repousse les assauts, comme saint Michel le dragon. Son père lui a appris à s’en méfier. Il ajoutait qu’un auteur ne devrait pas écrire une seule ligne qui ne soit en rapport avec des obsessions profondes. Il faudrait remonter à leur source, creuser au même endroit, inlassablement. Depuis L’Aube noire, « l’autre » s’est tu. Harry attend que survienne l’image inaugurale, génésiaque, comme cette peur d’enfant qui avait resurgi. À cinq ans, la lumière des phares avait traversé les persiennes, traçant au mur des épées de lumière qu’il avait mis vingt ans à interpréter. Ce n’était pas l’obscurité qui le hantait alors, il y était chez lui ; c’était l’irruption de la lumière sur une surface où elle n’avait pas lieu d’apparaître, ce qu’elle révélait, les démons qu’elle éclairait au cœur de cette aube noire d’avant l’aube. Harry s’était laissé porter par cette image et le souvenir qui lui en restait : « J’avais voulu mourir à cinq ans, pensant que ce serait toujours ça de fait. »
Harry relit les dernières phrases des Carnets du sous-sol de Dostoïevski : « Même être des hommes, cela nous pèse – des hommes avec un corps réel, à nous, avec du sang ; nous avons honte de cela, nous prenons cela pour une tache et nous cherchons à être des espèces d’hommes globaux fantasmatiques. Nous sommes tous mort-nés, et depuis bien longtemps, les pères qui nous engendrent, ils sont des morts eux-mêmes, et tout cela nous plaît de plus en plus. On y prend goût. Bientôt nous inventerons un moyen pour naître d’une idée. » Harry lève les yeux de la page, termine son café et retourne le livre ouvert sur la table, semblable à un oiseau échoué, avec la possible mer et les possibles vagues. Au moins, Dostoïevski et son père le ramènent dans le droit chemin, quand lui prend la tentation de divertir le lecteur. Ce qui peut exister, c’est la rencontre fortuite d’un écrivain et d’un lecteur, et ce n’est pas le livre seulement qui permet ce miracle, c’est l’oubli de celui qui l’a écrit et de celui qui le lit.
Schubert continue de guider les pensées de Harry. Jamais auparavant il n’a écouté l’Opus 100 dans un tel silence, sans le secours d’un casque. Ce silence lui fait percevoir la musique différemment, comme si leur accouplement menait à l’antichambre de l’écriture. Même s’il ne se passe encore rien de concret, il sent que l’envie revient, qu’il se tient en lisière du territoire de « l’autre ».
La maison était assise à flanc de colline. Le visiteur y accédait par un chemin goudronné. En arrivant, il découvrait une plate-bande de vivaces savamment orchestrées et désherbées chaque semaine à compter du printemps et jusqu’aux premières gelées, alignées contre les pierres grises du pignon. Quelques marches menaient à une terrasse carrelée qui dominait la ville de jour et ses lumières la nuit.
Harry était fils unique. Ses parents l’avaient choyé. Son père lui avait transmis son amour de la littérature. Sa mère l’admirait. Ni elle ni lui ne l’avaient contraint à choisir une voie plutôt qu’une autre. Jamais son père ne l’avait obligé à lire. Ce fut par simple tropisme naturel que Harry s’empara du premier livre qui compterait : les Histoires extraordinaires d’Edgar Allan Poe. Il en avait ensuite longuement parlé avec son père, puis cela devint un rituel, faire part de ses émotions à la lecture d’un livre, rien à voir avec une explication de texte. La littérature prit possession de Harry. Il se mit à écrire pendant les années de lycée, sans plus cesser, affirmant plus tard qu’il faisait alors des gammes. Il ne fit pas lire la moindre ligne à son père avant la publication de L’Aube noire. Le jour où il lui avait offert le livre, son père n’avait rien dit, il s’était retiré pour lire. Harry confia plus tard avoir eu peur de son jugement. L’Aube noire racontait l’histoire d’un homme qui, depuis son enfance, n’attendait rien de l’existence. En grandissant, au gré des rencontres, il se réconciliait peu à peu avec la vie, s’obstinant à faire surgir le beau, même dans les moments tragiques. Le livre avait parlé à toutes les générations, chacun y avait retrouvé ses peurs, ses rêves, et toute la panoplie des sentiments humains. « Un texte d’écrivain », avait dit son père avec beaucoup d’émotion. Il en avait oublié le fils derrière les mots. Le plus grand des compliments.
Harry retrouva ses parents dans la cuisine. Sa mère faisait des mots croisés, un dictionnaire à proximité. Son père lisait Le Loup des steppes pour la énième fois, dans une vieille édition de poche. Il l’avait fait lire à ses étudiants durant les quinze années où il avait enseigné à l’université, avant qu’on ne lui enjoigne de prendre une retraite anticipée, à la suite d’un troisième infarctus.
Elle leva les yeux sur son fils et le père l’imita dans la seconde, le regardant par-dessus ses lunettes calées au bout de ce nez grec qu’il lui avait légué, comme s’ils étaient reliés par une même fibre nerveuse. La mère de Harry était déjà en train de tirer des plans sur la comète.
– Tu aurais dû prévenir que tu passerais, j’aurais prévu autre chose pour le déjeuner.
– Je ne suis pas venu déjeuner, maman, mais vous dire au revoir.
– Au revoir, mais tu viens juste d’arriver !
– Je pars m’installer à la campagne, j’ai besoin de quitter la ville, de me retrouver seul pour écrire.
Elle piqua la pointe du crayon à papier dans la gomme.
– Où tu vas et combien de temps tu pars ?
– Le temps qu’il faudra, dans un petit village du centre de la France.
Harry ne leur avoua pas qu’il avait acheté une maison, sans même l’avoir visitée.
– Tu crois vraiment que c’est mieux ?
– Arrête avec tes questions. C’est son choix. S’il sent que la meilleure chose à faire pour écrire est de s’éloigner, on n’a pas notre mot à dire, coupa le père.
La mère de Harry jeta un coup d’œil à son mari en fronçant les sourcils, puis se tourna vers son fils.
– Tu pourrais quand même rester manger, puisqu’on ne va pas te revoir avant un moment.
– Désolé, mais je n’ai pas le temps, des formalités à régler.
– Tu t’en vas quand ?
– Demain matin, je vous appellerai quand je serai arrivé.
Elle ne tenta plus de le faire changer d’avis. Se leva et vint l’embrasser. Son père retira ses lunettes et se leva à son tour pour le raccompagner.
Père et fils descendirent les marches côte à côte, lentement et en silence, escortés par une rangée de buis. Au bas des marches, le père dit au fils de ne pas s’en faire plus que de raison, que tous les écrivains avaient un passage à vide, que la qualité d’une œuvre était à ce prix, qu’il ne croyait pas en ceux qui reproduisaient la même recette avec des ingrédients similaires.
– Et rappelle-toi : « Pense le matin. Agis à midi. Mange le soir. Dors la nuit. »
Ces mots qu’il lui répétait depuis l’adolescence, tirés du Mariage du ciel et de l’enfer de William Blake, Harry ne les avait jamais oubliés, tout comme ces récitations qu’on demande d’apprendre à l’école sans qu’on en saisisse forcément la signification. Parfois les mots lui revenaient en mémoire et prenaient alors un sens.
Tout en s’éloignant de ses parents, Harry pensait à cette maison de banlieue qu’il n’avait jamais aimée. Cette maison, sa mémoire pouvait la décrire à la perfection, froidement, rien de plus. Ce n’était pas celle de l’enfance, ils avaient trop souvent déménagé pour qu’il ait eu le temps de l’y installer. Son enfance ne se rattachait à aucune matérialité, mais à de folles courses dans la jungle, à des duels à l’épée, à la préservation du feu, à des amoureux enlacés pour toujours sous la glace du pôle, à deux ans de vacances à bord d’un voilier, à l’évasion d’une forteresse, à tant de vies imaginaires ancrées en lui. Au moins, ses parents avaient toujours laissé la clé sur la porte de la cellule. Harry le savait. Pendant des années, il n’avait rien tenté pour s’en échapper, pensant que le confort d’une cellule était bien plus enviable que l’inconfort et les agressions du monde réel. À bien y réfléchir, il n’avait jamais su ce qu’est le réel, si ce n’est une suite de renoncements permettant d’être accepté par ses semblables et de se fondre dans la masse. Ces renoncements procédaient de la même peur viscérale ressentie en écoutant le récitant dans la salle de classe, la peur qu’il se trompe, comme si on se trompait soi-même, quand certains n’attendaient que l’accident de l’autre pour se rassurer.
En cet instant, la réalité, c’était son père qui avait probablement rechaussé ses lunettes pour replonger dans son livre, c’était sa mère qui cherchait à combler des cases vides à partir d’une définition, c’était cette maison rectangulaire aux deux chiens sagement assis sur un pan du toit et qui donnaient sur un grenier dans lequel s’alignaient sur le dos des livres les noms classés par ordre alphabétique, comme des cercueils dressés dans une ville du Far West.
En abandonnant ses parents cloîtrés dans leurs solitudes complices, Harry réalisait qu’il les avait toujours tenus à distance de sa propre vie. Comme tous les enfants, il n’était jamais parvenu à les imaginer en train de faire l’amour. Il avait essayé à tout âge. Le jour de son départ, il aurait tant aimé les imaginer en train de baiser, pour qu’ils le laissent en paix, qu’ils ne fassent pas inconsciemment peser sur lui le poids de sa propre défaite. Faites l’amour le matin, baisez à midi, faites l’amour le soir, et baisez la nuit, chers parents, voilà le seul moyen de marier le ciel et l’enfer.
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