L'homme peuplé
Harry
Les rares personnes que Harry croise au village l’observent en bête curieuse. Désormais, tout le monde connaît son métier, si l’on considère qu’écrire est un métier, ce dont Harry a toujours douté. Il ne peut s’empêcher d’imaginer ce que les autres pensent de lui. L’image que renvoie ce type qui prend son café d’un air absent dans le froid, comme si de rien n’était, comme si c’était normal d’être là sans y être vraiment. Le maire, c’est différent, Harry ne parvient pas à le cerner, à évaluer ses véritables intentions, si ce n’est l’éloigner de Sofia, le mettre en garde contre son mystérieux voisin, contre ce pays en général. Simon Artaud a l’habitude d’avoir la main, de diriger, c’est sûrement pour ça qu’on l’a élu. Il cherche peut-être aussi le bénéfice à tirer de la présence d’un tel administré. Mon pauvre Harry, arrête de penser que quelqu’un se soucie de ton statut, tu n’es plus le centre du monde ici, laisse définitivement ta vanité de côté.
Harry demeure à distance respectable de la plupart des gens. Il continue de s’imprégner de l’environnement, de s’en nourrir. L’envie d’écrire est là, mais pas encore l’émotion brutale nécessaire au passage à l’acte. Ce pays le fascine. Ne surtout pas essayer de l’accorder à sa propre réalité, c’est à lui de s’accorder à ce monde qu’il découvre chaque jour un peu plus, de le laisser s’incarner en images, signes et symboles à traduire, de l’interpréter à sa manière, par son regard extérieur, afin que ce monde devienne un monde global, total. Écrire demande une grande écoute de soi. Son père souffle ces mots à son oreille. Ajoute que les certitudes ne servent qu’à consolider les garde-corps de l’esprit, qu’il n’y a bien que l’art et l’amour, poussés à leur point d’incandescence, pour les faire voler en éclats.
La lecture des Mémoires d’un paysan aide Harry à façonner une vision toujours plus précise de ce monde. Il compare chaque famille à un totem dont le sculpteur aurait amorcé la réalisation par le bas, figeant au fur et à mesure de nouveaux visages dans la masse de l’ancêtre originel, garant du nom et veillant à sa transmission. Des générations ainsi perpétuées dans le bois brut de troncs enracinés dans une terre millénaire. De sorte que le village et ses alentours ressemblent à une forêt totémique faite d’arbres plus ou moins éloignés, plus ou moins hauts, fichés dans un substrat nourricier gorgé de secrets. De sorte aussi que ça pousse à peu près de la même manière, à peu près dans la même direction, vers un ciel empesé de nuages ; de sorte encore que ça ne monte jamais plus haut que ça doit, que quand ça meurt, ça ne tombe pas vraiment, ça se couche sur la litière vivante empressée de simplifier les agencements. Qu’ils se couchent, oui, les uns après les autres.
Un jour, la forêt aura disparu. Il ne subsistera qu’un seul arbre noué de toutes les figures du passé. Et l’arbre mourra à son tour, entraînant dans la mort sa mémoire sculptée, implorant le pardon de n’avoir pas la force d’être celui qui fait taire le glas et sonner le tocsin.
Plus tard, d’autres essences endémiques sortiront de terre, en lieu et place, et les hommes qui la fouleront s’interrogeront sur la présence de l’arbre couleur d’os aux multiples scarifications. Ils en déduiront que la nature reprend ses droits, sans même réaliser que le droit est une invention humaine, et que le drame de ce mot est de n’avoir pas de véritable contraire dans leur esprit, si ce n’est, parfois, dans l’effondrement éphémère de leur pensée.
En ce dimanche, il semble que le jour ait l’intention de faire la grasse matinée. Sofia a accepté de jouer au guide précisant qu’elle disposerait de deux heures. Elle a prévenu Harry de l’attendre sur la place. Elle loge au-dessus de l’épicerie. Il laisse tourner le moteur et observe l’appartement éclairé. Sofia sort bientôt par la boutique. Elle rejoint la voiture, tenant en main un bouquet, qu’elle dépose sur la banquette arrière, jette un coup d’œil à l’étage, avant de s’installer à bord. Harry fait remarquer la lumière encore allumée en haut. Elle répond que ce n’est pas grave, d’un ton vif qui surprend Harry.
Ils se mettent en route, Sofia tire son téléphone mobile d’une poche. Harry suit les indications de la jeune femme, conduisant prudemment, veillant à emprunter les traces d’autres véhicules. Le chauffage réglé au maximum peine à dégivrer le pare-brise. De part et d’autre de la chaussée s’élèvent des andains de neige tachée de boue qui montent à hauteur de portière. Sofia n’a pas voulu révéler où ils se rendent. Une surprise. Elle a demandé de ne pas emmener le chien. À l’intérieur de l’habitacle, son parfum exhale de nouvelles tonalités, une dominante de cuir mélangée aux odeurs des branches de houx et de saule. Harry a l’air préoccupé. Elle doit mettre cela sur le compte de la concentration.
– Vous n’êtes pas bavard, ce matin.
Les roues arrière chassent légèrement dans un virage. Harry remet le véhicule dans l’axe de la route.
– C’est mon père, il a fait un infarctus.
– Je suis désolée, comment va-t-il ?
– Mieux.
– Nous aurions pu reporter la balade, il suffisait de me prévenir.
– Je lui ai parlé ce matin. Ce n’est pas la première fois que ça lui arrive.
Sofia tend le bras et pointe le pare-brise du côté de Harry.
– Prenez la prochaine à gauche.
Harry ralentit. Une voie étroite et déneigée apparaît.
– Ils entretiennent aussi les chemins, dit-il.
– C’est pas n’importe quel chemin. Arrêtez-vous à l’entrée du pré, on finira à pied.
Harry gare la voiture en marche arrière et coupe le moteur.
– Qu’est-ce qu’il a de spécial ce chemin ?
– Un peu de patience.
Sofia descend la première, jette un coup d’œil au téléphone et le fourre dans sa poche, attrape le bouquet et se met aussitôt en marche sur la neige damée, sans se soucier de Harry. Il lui emboîte le pas. Entre les poteaux en bois capuchonnés, un fil électrique se balance dans la brume sous l’effet du vent. Ils bifurquent sur un chemin abrupt, encore plus étroit, et gravissent la pente sur deux cents mètres environ. Sofia prend un peu d’avance, silhouette impressionniste révélée par le brouillard. Une fois en haut, la jeune femme attend Harry. Il découvre la façade d’une chapelle surmontée d’une croix en pierre augmentée par la neige.
– La chapelle de la Madeleine, dit-elle solennellement, avant de se tourner de côté. Par temps clair, c’est sublime, on domine la vallée entière.
– J’imagine…
– Madeleine était une sainte du quatorzième siècle, sa tombe est à l’intérieur. On raconte qu’elle avait un grand pouvoir de guérison.
– À voir cette chapelle, je suppose qu’elle a fait ses preuves.
Sofia laisse passer un temps, elle fixe le bouquet.
– Vous seriez prêt à guérir n’importe qui, si vous aviez ce pouvoir ? demande-t-elle.
– Je n’en sais rien.
– Moi, sûrement pas.
– Vous venez souvent ?
– Souvent, oui. C’est un bel endroit pour prier ce à quoi on a envie de croire. Vous êtes croyant ?
– Seulement par temps clair.
– Entrons, dit Sofia d’un air absent.
La jeune femme fait pivoter l’anneau rouillé qui sert de poignée et entre. Une fois à l’intérieur, Harry referme derrière lui. La chapelle est baignée d’une pâle lumière provenant des quatre vitraux situés au centre de chaque pan de mur. Deux rangées de bancs encadrent l’allée centrale qui mène à l’autel où trône un vase transparent empli de branches au feuillage séché, aussi haut qu’une amphore, dont l’ombre évanescente drape le tombeau de la sainte marqué par une simple croix. Sofia remplace le bouquet, s’assoit au deuxième rang et pose l’ancien près d’elle sur le banc. Elle plaque les mains sur le porte-missel et baisse la tête, en proie à une évidente émotion. Les craquements du bois gravent le silence, comme si quelqu’un faisait des encoches dans de la glace à coups de piolet. Harry fixe la sépulture de la sainte, tentant en vain de déchiffrer la date en partie effacée.
Au bout d’un moment, Sofia se lève, attrape le vieux bouquet et va à pas chassés jusqu’à l’allée périphérique. Sans attendre, elle se dirige vers la sortie, longe les pierres de granit et remonte la série d’estampes numérotées pendues au mur évoquant le chemin de croix d’un christ émacié et souffrant. Elle semble porter un poids invisible et les branches mortes n’y sont pour rien. Harry la laisse s’éloigner, puis emprunte l’allée principale et la rejoint dehors. Dans le bois sculpté de la porte, Madeleine baigne les pieds d’un lépreux sous le regard de Dieu.
– Quel endroit apaisant, dit-il.
Sofia range son téléphone. Elle a éparpillé les branches sur la neige.
– Si vous avez un coup de fil à passer, ne vous gênez pas pour moi, je peux vous laisser seule un moment.
– Non, non, ce n’est rien.
Elle se tourne vers le paysage en contrebas englouti par la brume.
– Vous croyez que l’on dispose de plusieurs vies ? dit-elle.
– À quoi ça servirait, si on ne se souvient pas des autres ?
– Et les réminiscences, la sensation de déjà-vécu ?
– De simples rêves dont on n’a pas le souvenir et qui surgissent lorsqu’ils se cognent au réel, voilà tout.
– Un événement dont on se souvient sans l’avoir vécu ne serait que le révélateur d’un rêve enfoui, selon vous ?
– Les images que nous attrapons dans la réalité nous permettent d’en fabriquer d’autres en rêve, qui parfois rencontrent une nouvelle réalité. Je pense que c’est plus ou moins comme ça que ça fonctionne.
– Moi, je crois que plusieurs vies sont nécessaires pour accomplir une mission qui nous dépasse.
– Quel genre de mission ?
Sofia prend un moment avant de répondre :
– Guérir, par exemple.
– C’est une belle idée, en tout cas, de penser que l’on aurait tous une mission à accomplir.
– Une belle idée, répète-t-elle d’un air absent.
– Et vous, quelle serait votre mission ?
– C’est pour le découvrir que je porte ces bouquets.
Harry s’attend à ce qu’elle lui demande en quoi consisterait sa propre mission, mais comme elle n’en fait rien, il pose une nouvelle question :
– Pourquoi m’avoir amené ici ?
Il y a une infinie tendresse dans le regard qu’elle pose sur Harry. Elle se révèle à lui dans toute sa beauté, avec un supplément de grâce qu’il n’a jamais encore rencontré.
– Vous ressemblez à quelqu’un que j’ai connu il y a longtemps, quelqu’un qui lui aussi savait guérir, dit-elle.
– Et ce quelqu’un a disparu.
Le regard de Sofia se durcit et rompt le charme. Elle semble vaciller un instant, mais ce n’est qu’un lambeau de brume qui s’effiloche autour d’elle.
– Il est temps de partir, dit-elle en amorçant déjà la descente.
Arrivée au bas du chemin avec un peu d’avance, elle regarde à nouveau discrètement son téléphone, puis sort un paquet de cigarettes et le tend à Harry.
– Vous en voulez une ?
– Je n’ai plus l’habitude de fumer ça.
Sofia allume une cigarette et un buisson de fumée vagabonde devant sa bouche, avant de s’évanouir.
– Tout à l’heure, je ne voulais pas être indiscret, dit-il.
– Je sais.
– C’est étrange cette sensation de vivre ici depuis longtemps, alors que ça ne fait que quelques jours que je suis arrivé.
– Peut-être que vous y avez déjà habité en rêve, s’amuse-t-elle.
Harry sourit, ravi de voir la jeune femme revenue à plus de légèreté. Ils rejoignent la voiture. De rares flocons errent dans la brume, comme des confettis dans une rue déserte après la parade. Pendant le trajet du retour, Harry se retient de poser de nouvelles questions, persuadé qu’elle n’en dira pas plus concernant le « quelqu’un » évoqué. Il la dépose sur la place et la remercie d’avoir pris le temps de la promenade.
– De rien, ça m’a fait plaisir.
Sofia n’ouvre pas immédiatement la portière.
– Et vous, votre mission, ce serait laquelle ? demande-t-elle.
– Peut-être qu’il faudrait que je trouve moi aussi une chapelle pour le découvrir.
Elle descend de voiture. Harry se penche, la regarde s’éloigner, entrer dans la boutique, et quand il lève les yeux sur la façade, il ne distingue aucune lumière allumée dans l’appartement.
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