L'homme peuplé

Franck Bouysse · Chapitre 17 sur 29

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L'homme peuplé

Harry

 

Harry est tout juste garé sur la place du village que son téléphone se met à sonner.

– Allô Harry, comment tu vas ?

– Salut, Thomas, ça va.

– Bien installé ?

– C’est spartiate, mais ça me convient.

– Tant mieux. Un journaliste aurait aimé t’interviewer, mais j’ai répondu que tu n’étais pas disponible.

– Tu as bien fait.

– Ce n’est pas la raison pour laquelle je t’appelle. Je voulais t’annoncer de vive voix qu’une maison d’édition américaine veut acheter les droits de L’Aube noire.

– Formidable, depuis le temps qu’on attend cette traduction.

– Il y a juste un détail dont on doit discuter.

– Je t’écoute.

À l’autre bout du fil, Thomas inspire longuement.

– Ils veulent qu’on retire la scène de zoophilie.

– Ils veulent.

– Oui, ils ont peur qu’elle choque une partie de leur public, comme elle a choqué certains lecteurs français.

– Ils n’étaient pas bien nombreux dans ce cas. Et qu’est-ce que tu leur as répondu, aux Américains ?

– Que je devais d’abord t’en parler.

– Pas besoin de te rappeler mon amour de la littérature américaine, le rêve que représente mon livre traduit là-bas.

– Je sais.

– Qu’est-ce que tu déciderais à ma place ?

– Ce n’est pas mon livre.

– J’imagine qu’il y a un peu d’argent en jeu.

– Un peu.

– Combien ?

– Deux cent mille dollars.

– Tu es sérieux ?

– À ce prix-là, très sérieux… Alors, je réponds que tu es OK.

– Tu sais ce que je pense de la censure.

– Je sais, mais il ne s’agit que de trois pages sur plus de quatre cents.

– Propose-leur de remplacer « génisse » par « vache », si c’est un problème de majorité sexuelle.

– Bon, réfléchis-y, on a encore un peu de temps avant de leur donner une réponse.

– Comme tu voudras.

– Je te laisse, j’ai un rendez-vous, je te rappelle dans quelques jours. Salut !

– Salut !

Une fois le téléphone raccroché Harry s’aperçoit que Thomas ne lui a pas demandé s’il parvenait à écrire. Il allume une cigarette à l’intérieur de la voiture aux vitres couvertes de buée, puis sort. Un panier en main, le médecin retraité traverse la place, coiffé de son éternel bob en tweed brun, vêtu d’un long manteau molletonné et cuirassé aux coudes. Entre les pans d’une écharpe bigarrée en laine, Harry distingue la chemise blanche et la cravate en laine noire arrimée par un double nœud réalisé dans les règles de l’art. Harry le salue et l’autre répond d’un mouvement de tête. Il a beau le croiser chaque fois qu’il vient au village, Édouard ne prend jamais les devants, se contente d’opiner pour masquer un évident dédain. Lui si affable avec Sofia tient probablement rigueur à l’étranger de perturber les moments d’intimité instaurés de longue date. Harry ne peut s’empêcher de fabuler, imaginant la vie solitaire du vieil homme. Il décide de ne rien lui voler ce matin, il attendra qu’il ressorte pour aller prendre un café.

Il frotte son mégot par terre et le fourre dans une poche de son manteau. Une grille entoure le monument aux morts, petite muraille aux redans dorés frappés de fleurs de lys. Des projecteurs affleurent à la surface de la pelouse déneigée, attendant le moment de prendre leur quart de nuit. « À nos enfants morts pour la France, la patrie reconnaissante », dit une plaque en marbre recouverte de glace. Même ici et maintenant, on enferme les martyrs derrière une frontière forgée, croyant ainsi honorer une nation de héros en dressant leurs noms après avoir enterré leurs cadavres. Harry n’a bien sûr vécu aucune guerre. Il ne saurait dire pourquoi les monuments aux morts suscitent en lui un tel sentiment de colère et de révolte.

Harry contourne la mairie par la gauche et marche jusqu’à l’église. Dans une niche, surplombant la porte fraîchement repeinte en rouge, se penche une vierge, paumes en avant, comme une qui voudrait rassembler ses ouailles, ou qui déplorerait d’avoir laissé tomber quelque chose au sol, peut-être la clé de la serrure, puisqu’il est écrit que l’église est fermée et qu’il faut se renseigner au diocèse pour connaître les dates et les lieux des offices. Harry lève les yeux sur le clocher à claire-voie. Entre les lames de zinc, il devine la cloche monumentale dont la sonnerie fait s’égailler la maigre nuée de choucas – braises noires virevoltant dans un courant d’air. Il fait le tour de l’église sans trouver de défaut à la sainte armure. Depuis le bas de la rue, un homme fait rouler des poubelles, une dans chaque main. Il s’arrête en apercevant Harry, son visage en partie masqué par une cagoule grise, puis range les containers le long du trottoir, avant de s’éloigner au plus vite dans la direction opposée. Malgré la proximité de l’église, ici non plus Harry n’est pas en odeur de sainteté.

Il bifurque par une venelle qu’il imagine déboucher sur la place. Dans une vitrine, un panonceau en contreplaqué indique : « Pas-de-porte à vendre ou à louer », ainsi qu’un numéro de téléphone. Deux embauchoirs poussiéreux en bois clair reposent sur une tablette nappée de papier kraft en partie déchiré, semblables aux pinces refermées de quelque crabe monstrueux. Tout au fond, il distingue un établi et des outils accrochés au mur près de rayonnages vides. Puis la vitre s’assombrit, renvoyant l’image nette d’un type hirsute au visage émacié, accentuant les détails. Harry constate que sa peau se boise et se creuse. Ce doit être le prix à payer pour un coin de table en ce pays.

Une fois de retour sur la place, Harry aperçoit le toubib sortir de la boutique, tête baissée. Lorsque les deux hommes se croisent, Harry lui souhaite une bonne journée et l’autre marmonne deux mots sans même le regarder, puis, d’un pas lourd, poursuit son chemin et entre dans sa maison. Harry tente alors de deviner derrière quelle fenêtre se trouve la cuisine, imaginant le médecin trancher la gorge d’un légume en pensant probablement à lui.

Harry allume la dernière cigarette du paquet et toque à la porte pour signaler sa présence à Sofia. Elle le rejoint peu après avec un café et pose la tasse sur la table. Des notes d’agrumes parviennent à Harry, mélangées à d’autres fragrances qu’il tente vainement d’identifier, ce doux parfum dans l’air. Cette fois, elle n’a pas l’air pressée.

– Bonjour ! Merci pour le café.

– Bonjour.

– J’ai croisé Édouard. Toujours tiré à quatre épingles.

– Vous avez fait connaissance ?

– Je ne crois pas qu’il m’apprécie beaucoup.

– Il ne faut pas lui en vouloir, il a ses petites habitudes…

– Ma présence le perturbe, je comprends.

Le moineau se pose sur la table voisine et s’égosille un moment en sautillant sur place. Harry désigne du menton l’oiseau, qui s’envole bredouille.

– Si ça se trouve, il le paie pour me surveiller, dit-il en souriant.

– C’est possible, dit la jeune femme, sans la moindre ironie.

– Il se passe décidément des choses étranges dans le coin.

– Vous n’imaginez pas à quel point.

Un homme quitte la mairie. Sofia lui jette un coup d’œil, coupe court à la conversation et retourne en hâte dans sa boutique. L’homme traverse la place et se dirige vers l’épicerie d’un pas déterminé. Il porte une veste en toile huilée, un pantalon de velours côtelé, des bottes fourrées enfilées par-dessus et une casquette avec des rabats sur les oreilles. Il rejoint la terrasse, d’un air jovial tend sa grosse main par-dessus la table et Harry la saisit machinalement.

– Bonjour, Simon Artaud, je suis le maire du village.

– Harry Perdien.

Le maire tire la chaise libre, balaie la neige d’un revers de manche, s’assoit face à l’unique client.

– Je tenais à vous souhaiter la bienvenue en personne.

L’homme a dans les soixante ans, grand et costaud pour son âge. Il jette un nouveau coup d’œil à la vitrine et revient à son nouvel administré, arborant un évident sérieux, semblant préfigurer l’importance de la conversation qui va suivre.

– Gilles m’a dit que vous êtes passé consulter le plan cadastral. Si vous avez des questions, il faut pas hésiter à m’en parler, je suis là pour ça.

– Des questions, non je ne crois pas.

– C’est moi qui ai acheté les terres autour de chez vous.

– Je ne comptais pas devenir agriculteur.

– Je me doute.

– Comment ça ?

– On trouve tout sur Internet… Vous êtes venu chercher l’inspiration par chez nous ?

– Me reposer, surtout.

Le maire relève d’un cran la visière de sa casquette, se demandant ce que signifie se reposer pour ce genre de type. Il rassemble ses mains sur la table, puis fait mouliner les pouces, comme s’il s’agissait d’une mécanique mise en route dans un but bien précis.

– Si vous avez besoin de renseignements sur la région pour votre bouquin, ou n’importe quoi d’autre, je suis votre homme.

– Très bien. Je suppose que vous connaissiez les propriétaires de la ferme que j’ai achetée.

– Les Privat, évidemment que je les connaissais… D’honnêtes citoyens. Le père est mort depuis belle lurette. C’est le fils qui a vendu au décès de sa mère. Il vit loin d’ici, comme beaucoup.

– Et la ferme, en face, elle appartient à qui ?

Le maire marque un temps d’arrêt.

– À personne, dit-il.

– Comment ça, personne !

– C’est tout comme, vu qu’ils ont toujours refusé de se mélanger avec nous autres. Une drôle de famille… Il paraît qu’ils savaient guérir, trouver l’eau, ce genre de pouvoirs.

– Savaient ?

– J’ai jamais rencontré quelqu’un pour l’affirmer. De son vivant, la mère venait de temps en temps faire des courses, sans décrocher un mot. Quand elle est partie, le fils a pris la suite, et puis, du jour au lendemain, on l’a plus revu au village.

– En tout cas, il est très discret. Je ne l’ai jamais rencontré, mais j’entends parfois des bruits bizarres provenant de là-bas.

Le mouvement des pouces s’arrête brusquement.

– Quel genre de bruits ?

– Je ne saurais pas vraiment dire, toujours le même, un peu comme si on frappait sur quelque chose avec un bâton.

– Comme si on frappait avec un bâton, répète le maire, regard dans le vague. Vous les avez sûrement rêvés, ces bruits.

– Je les ai entendus à plusieurs reprises.

– Alors, vous avez peut-être fait plusieurs fois le même rêve. Si j’ai un conseil à vous donner, ne vous approchez pas, il paraît qu’il a installé toutes sortes de pièges autour de sa ferme. Je voudrais pas qu’il vous arrive malheur.

– Et ça ne vous inquiète pas, en tant que maire ?

– Je peux rien faire contre ceux qui veulent rester à la marge, et puis, il se raconte que les pouvoirs s’arrêtent pas à guérir et à trouver l’eau, qu’il est capable de jeter des sorts.

– Vous croyez à ces superstitions.

Le maire fixe longuement Harry. On dirait que des étincelles dans ses yeux vont d’un instant à l’autre incendier les broussailles de sourcils.

– Vous seriez surpris de tout ce qui existe encore par ici.

– Je vous écoute.

Le maire avance le buste au-dessus de la table, poings serrés l’un contre l’autre.

– La mère, personne ne lui a jamais connu d’homme. Elle est devenue grosse un beau jour, comme par enchantement. Le gamin était beau à se damner, en grandissant, il s’est mis à ressembler à Delon, dans Plein Soleil, vous voyez.

– Mince alors, un nouveau messie vivrait donc au Bélier.

– Ne rigolez pas, je vous assure qu’aucun homme n’aurait pu en vouloir de cette femme-là.

– Il y en a pourtant bien un qui l’a trouvée à son goût.

– Moi, je vois qu’un démon pour l’avoir engrossée.

– Un démon, rien que ça.

– Laissez tomber, monsieur l’écrivain, vous êtes pas outillé pour comprendre.

– Je ne demande que ça…

– Vous avez l’intention d’en parler dans votre livre ?

– Mon livre ?

– Ben, celui que vous êtes en train d’écrire, j’imagine.

– Je n’en sais rien.

– Vaudrait mieux pas.

– Pourquoi ?

Le maire se lève, appuie ses mains sur le plateau de la table.

– Vaudrait mieux pas, c’est tout. Moi, je veux que votre bien, vous savez.

– Merci, je n’en doute pas, dit Harry d’un air ironique.

Le maire le tance du regard une dernière fois, hausse les épaules et s’en va. Il longe l’épicerie, jette un coup d’œil à l’intérieur et crache sur le trottoir. Harry s’étonne que Sofia ne soit pas sortie proposer un café. Il a le sentiment que le maire n’a pas agi par bienveillance en venant à sa rencontre, qu’il a dit exactement ce qu’il souhaitait, dans le but probable de l’effrayer. « Un type capable de jeter des sorts » résonne dans sa tête et les images d’un vieux reportage sur les sorcières de Salem lui reviennent en mémoire.

La cloche de l’église tinte une première fois, sortant Harry de sa rêverie. Neuf autres coups suivent. Il entre acheter un paquet de cigarettes. Sofia n’en a plus et propose du tabac à rouler et des feuilles. Pourquoi pas. Harry n’a jamais essayé. Tout en le servant, elle fuit son regard. L’air gêné, elle tourne le visage vers la porte, hésite, puis finit par abdiquer, comme quand on ne peut pas s’empêcher de poser une question dont on espère une autre réponse que celle qu’on envisage :

– Le maire est venu vous voir.

– Il voulait se présenter.

Harry paie. Sofia pousse les articles sur le comptoir et demande :

– C’est tout ce qu’il voulait ?

– À peu près. Il m’a aussi parlé de vieilles superstitions, mais je n’y crois pas.

– Méfiez-vous quand même de lui. En général, il ne fait rien sans avoir une idée derrière la tête.

– Merci, je m’en souviendrai. Au fait, je voulais vous demander, cette odeur dans votre boutique…

– La farine, peut-être… Avant, c’était une boulangerie.

Une sonnerie retentit quelque part derrière les rayonnages. Sofia s’excuse et dit qu’elle doit répondre au téléphone. Harry la suit un instant des yeux, puis il entend une porte se refermer, et un murmure.

Une fois en voiture, il ressasse les paroles du maire et celles de Sofia. La méfiance semble de mise, à moins que ce ne soit une posture pour tenir à distance l’étranger, l’intrus. Peut-être est-ce un jeu auquel tout le monde joue à son insu. Harry pense un instant qu’ils se sont entendus pour se moquer de lui, l’avoir à l’usure. C’est idiot. Il ne manquerait plus qu’il devienne paranoïaque.

Dans un pré, sur la gauche de la route, s’alignent des piquets de clôture sans fils qui dépassent de la couche neigeuse, semblables à des canons de fusils appartenant à des soldats ensevelis pendant une retraite. Harry imagine les cadavres toujours vêtus de leur uniforme, parfaitement conservés, les orbites et les bouches béantes, les traits marqués par la stupeur, qui attendent la fonte et la révélation de leur stature héroïque gravée dans un marbre friable, en souvenir de leur sacrifice ; et il craint pour eux, comme pour l’espèce humaine tout entière, que la mémoire soit une boue figée sous la neige le temps d’une saison.

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