L'homme peuplé

Franck Bouysse · Chapitre 15 sur 29

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L'homme peuplé

Harry

 

Harry retire la barre à mine qui maintient la porte à double battant de la grange fermée et entre. Le chien surgit de nulle part en lui faisant la fête. Harry le caresse un moment, puis dégage quelques bottes de foin encombrant le passage. Une ficelle cède et l’herbe luisante s’éparpille sur le plancher glissant, parfumant l’air. Le chien s’enfonce dans le bâtiment et furète autour d’un tracteur poussiéreux. Des gouttes se faufilent entre des ardoises cassées et s’écrasent sur le plancher. Le vent s’engouffre par les fermes ajourées et discute un moment avec la charpente, avant de ressortir. Harry ouvre ensuite les portes en grand et s’en va chercher sa voiture pour la rentrer à l’abri. Il ménagera la batterie et n’aura plus à dégivrer les vitres.

Le chien rapplique quand les battants se referment et suit Harry qui contourne la grange à la recherche de nouvelles traces dans la neige. Rien. Une fois dans la maison, il ne décèle pas non plus de marque d’intrusion. L’exemplaire de L’Aube noire et la dédicace sont toujours sur le bureau. Harry a l’impression que la feuille a bougé. Le souvenir de la veste en peau refait surface.

– Si ça t’amuse d’essayer de me faire peur ! dit-il en levant les yeux vers le plafond.

Assis près de la cuisinière, Harry réfléchit en écoutant les flammes écarteler les fibres du bois et des braises vaillantes se cogner au conduit en inox. Au bout d’un moment, il reprend les Mémoires d’un paysan du vingtième siècle. Il s’agit non seulement d’une bible, mais aussi d’un manuel de survie. L’auteur est versé dans l’occulte. Au fil d’un long passage, il développe la puissance des forces de l’esprit, les dons et les pouvoirs des guérisseurs. Le terme sorcier est plusieurs fois évoqué, ainsi que les superstitions conduisant aux pires abominations. Harry est tellement absorbé par sa lecture qu’il en oublie de déjeuner. La faim le rattrape vers quinze heures. Il descend à la cave et récupère dans le congélateur un des morceaux de viande achetés à l’épicerie.

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Son repas terminé et la vaisselle faite, Harry regarde sa montre. Il est dix-sept heures et le jour commence déjà à s’éteindre. Il pense à Sofia. Il n’a pas une grande expérience des femmes, mais il sent bien qu’elle le tient à distance dès qu’il veut en apprendre un peu plus sur le village et plus précisément sur les gens du Bélier. Sur elle, il n’a pas encore vraiment essayé. Il ne saurait dire si elle lui plaît. Ce qui est certain, c’est qu’elle l’intrigue et le trouble parfois. Il aimerait la connaître davantage, sans pour autant vouloir la séduire. Il n’est pas prêt à s’engager dans une relation avec une femme. La dernière, la seule d’importance, traverse quelquefois ses nuits. Il ne garde au réveil que le souvenir diffus d’une présence. Son visage s’est effacé.

Épiphanie. Ses parents lui avaient donné ce prénom pour sanctifier sa venue, tant souhaitée, alors qu’ils ne l’espéraient plus. Elle était entrée dans la vie de Harry par effraction, lors d’un voyage en train. Ils étaient seuls dans un compartiment. Comment la conversation s’était-elle engagée ? Harry ne savait plus. Une attitude avait suffi à l’émouvoir, au-delà de son évidente beauté, par la façon qu’elle avait eue d’effleurer d’une main son visage. Ils avaient pris un café en descendant de la voiture et s’étaient donné rendez-vous le soir même pour boire un verre. Ils s’étaient embrassés dans la rue alors qu’il la raccompagnait en fin de soirée. Il chérissait encore le souvenir de ce baiser, la première rencontre des lèvres, le goût de l’autre dans sa propre bouche, l’inconnu. Elle l’avait invité à monter, ils avaient fait l’amour.

Une routine s’était vite installée. Chaque fois qu’ils se voyaient, Harry tentait de retrouver cet engagement du corps qui lui avait offert les lèvres d’Épiphanie. Il avait fini par désespérer que la magie se renouvelle.

Il ne lui avait rien promis durant les six mois de leur relation. N’avait rien eu à lui reprocher. Il n’avait conservé aucune photo d’elle, ne possédait que ce coquillage trouvé lors d’une escapade au bord de l’océan. Il avait aimé le moment où elle s’était penchée pour le ramasser, puis relevée en le lui offrant. Le coquillage le ramenait au geste, alors qu’il avait cru reconnaître un instant la magie originelle. Le geste était parfait, mais la coquille était vide. Il conservait le coquillage, qui convoquait une silhouette de sable balayée par la brise. Penser à elle n’était pas douloureux. Après tout, peut-être était-il le genre d’homme imperméable au sentiment amoureux.

La dernière fois qu’ils firent l’amour, Harry s’appliqua à lui donner du plaisir, comme un médecin rédigeant consciencieusement une ordonnance. Il s’oublia, trop éloigné de ses propres sensations. Elle se mit ensuite à pleurer, et il se garda bien de lui en demander la cause. Une fois qu’elle fut endormie, Harry observa les rêves bousculer son corps. Femme-poisson piégée à marée basse dans une flaque, attendant que l’eau monte pour rejoindre le large et croire encore que cela est possible. Harry était depuis longtemps au large, lui, hypnotisé par les traces de larmes séchées sur ses joues.

Harry se leva pour regarder la pluie ruisseler sur les vitres et dessiner des serpentins liquides agacés par le vent. De temps à autre, le hurlement d’une sirène traversait l’espace de la chambre, et son cri s’épinglait sur un mur, avec tous les autres cris. Les réverbères alignés dans la rue fardaient la pièce d’une lumière évanescente se déposant sur la peau de la jeune femme comme un feu à l’agonie. Harry n’eut aucun désir de souffler sur les braises.

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La pluie se calma. Harry quitta son appartement en retenant la porte de claquer. L’aube se frayait un passage entre les toits, coulant le long des façades pour atteindre la rue, et l’air frais caressait son visage. La ville soufflait une haleine fétide. Cité mouvante en perpétuelle évolution, dont la seule ambition semblait être de repousser le ciel toujours plus haut. De rue en ruelle, de ruelle en venelle, de venelle en ruelle, de ruelle en rue, Harry parcourait la ville tel un chien errant, adoubé par quelques vagabonds éveillés éclusant un fond de bouteille. Depuis toujours, il avait conscience de sa fragilité au cœur de la cité, mais cette fragilité était aussi son seul bien en ce monde.

Il se rendit au buffet de la gare et commanda un café, observa les voyageurs déambuler sous le squelette métallique. Puis la foule se dissolut dans son regard et il sortit le carnet qui ne quittait jamais sa poche. L’image surgit au moment précis où les rayons du soleil pénétrèrent dans la gare et rebondirent sur des lames de fer, faisant apparaître la première phrase de L’Aube noire. Épiphanie ne saurait jamais rien du miracle.

Une fois de retour chez lui, Harry découvrit le mot posé en évidence sur la table : « Mes yeux se sont usés à guetter ta promesse. »

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