L'homme peuplé

Franck Bouysse · Chapitre 12 sur 29

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L'homme peuplé

Caleb

 

Caleb souffle la fumée de cigarette vers la télévision allumée et les volutes s’écrasent mollement contre l’écran puis s’étalent et le contournent. Une fille parcourt la planète. En ce jour, elle parle du haut d’une tribune, depuis le siège de l’ONU. Elle porte une chemise mauve et une longue tresse retombe sur son buste androgyne, semblable à une liane. La colère déforme sa bouche et son visage. Telle une tragédienne, elle crache des mots définitifs alignés sur l’apocalypse dans le but d’éveiller les consciences. Trop naïve pour savoir qu’on ne peut éveiller ce qui n’existe pas chez la majorité de ceux qu’elle invective avec gravité dans l’assistance ou à travers le téléviseur : les décideurs et les figurants. Pauvre petite, tu te fatigues pour rien. Caleb sait d’expérience que la colère ne mène nulle part, mais qu’on ne peut pourtant s’en défaire lorsqu’elle vous prend, qu’une fois dans le ventre, elle n’en ressort pas, sinon pour nourrir une plus grande haine.

Caleb a entendu chanter une cigale l’été dernier. Au début, il n’y a pas cru, puis a fini par la débusquer sur le tronc centenaire de la glycine courant sur les clapiers. Bien sûr que la fille a raison, lui aussi ressent la douleur de la terre, constate que les hommes la font vieillir à toute vitesse grâce aux outils aiguisés par leur avidité. Pauvre chérie, bercée d’illusions, qui semble découvrir que les tribunaux sont présidés par les coupables, ceux-là mêmes qui font tourner la planète empalée sur une broche au-dessus du feu qu’ils ont allumé.

Les filles, Caleb s’en méfie comme de la peste, presque autant que des industriels, des banquiers, des politiciens, des syndicalistes professionnels, ainsi que d’à peu près tout le reste du genre humain qu’il voit défiler dans le téléviseur. Sa mère regardait chaque soir le journal de vingt heures, sans jamais faire de commentaires, un peu comme on va à la messe en espérant que le curé aura tiré autre chose de la lecture des Écritures.

Caleb coupe le son et continue de regarder l’écran. Ça ne change rien. L’incarnation de la révolte continue de se démener. D’une certaine façon, il plaint cette fille de gâcher son énergie. Un simple soldat sorti du rang n’a jamais donné d’ordre à un général, sinon ça se saurait. À quoi bon se ruiner la santé dans un combat perdu d’avance. Caleb pense que ce qui peut arriver de mieux à la planète, c’est que les humains disparaissent le plus rapidement possible, peu importe comment. Pour que tout soit parfait, il faudrait qu’il n’y ait aucun survivant, sinon un jour ou l’autre, on recommencerait les mêmes erreurs. L’homme a toujours réussi à faire mieux, en pire. Il faudrait aller au bout des choses, ne pas se louper. Ce monde a besoin d’une catastrophe globale, à l’échelle de la planète, qui dénicherait chacun et chacune, partout, jusqu’au village, à commencer par le maire, et son fils, bien sûr. L’écrivain y passerait aussi, n’aurait pas le temps de se réfugier dans un de ses fichus bouquins. Pas un pour rattraper l’autre. Personne à sauver. Enfin presque. Caleb aimerait jouir du spectacle, jusqu’au bout, mais ce n’est pas possible.

Il éteint la télé puis dépose une cocotte sur la cuisinière, retire le couvercle et fait tomber deux cuillerées à soupe de graisse de canard dans le fond. Il se met ensuite à éplucher des pommes de terre, les rince, les coupe en dés et les verse dans la cocotte. Il pèle aussi trois échalotes et les jette dans une autre cocotte, avec trois des oiseaux piégés la veille, préalablement bardés d’une tranche de lard ficelée.

Dehors, des bourrasques soulèvent de fins cristaux qui s’entortillent sur des quenouilles d’air. Caleb se dit que la neige est probablement la dernière des illusions, la seule qui parvienne à masquer la saleté du monde moderne, mais il neige de moins en moins. Il est temps pour lui de s’occuper des moutons. Il s’équipe pour affronter le froid et sort. Le chien suit un moment en reniflant l’air, avant de bifurquer vers la fosse à fumier où il débusque un bout de placenta.

Une brebis a mis bas dans la nuit, des jumeaux. Caleb y a assisté, il n’a pas eu à intervenir, mais le second agneau a souffert lors de l’agnelage. Pendant que son frère tète goulûment le pis, l’autre demeure allongé sur le flanc contre le bloc de sel à lécher qu’une des brebis a dû renverser. Caleb enjambe la rambarde de l’enclos et raccroche le bloc de sel au support. Il essaie de faire tenir le nouveau-né sur ses pattes, mais l’animal est trop faible. Au contact de la peau, le sel a laissé une marque de brûlure. Caleb le soulève dans ses bras, le porte dans la grange et le couche sur le foin. Se tenant à genoux, il balade un doigt au-dessus de la brûlure et ses lèvres bredouillent des paroles sacrées de nature à retirer le feu du frêle corps. Une fois le rituel terminé, Caleb ramène l’agneau dans l’enclos et l’aide à se camper sur ses pattes, le soutient et le guide jusqu’au pis de sa mère. La brebis rabroue sa progéniture d’un coup de tête. Caleb insiste et elle se fait plus véhémente encore à renier son engeance. Voyant qu’il ne parviendra pas à le faire accepter, Caleb rapporte l’agneau dans le fenil et l’abandonne inerte sur la couche de foin. Il verse de l’eau au fond d’un seau et prélève d’un sac deux poignées de lait en poudre, qu’il mélange à l’aide d’un fouet de cuisinier. Il utilise ensuite un entonnoir pour faire couler la mixture à l’intérieur d’une bouteille en plastique et enfile une tétine sur le goulot. S’approche de l’agneau en secouant la bouteille, s’agenouille et frotte le caoutchouc contre le museau. Par réflexe, l’animal aspire avidement la tétine sous le regard noir de sa mère à la tête fendue par une lame de l’enclos, comme si elle en voulait à mort à cet homme de tenter de sauver ce qui n’est pas destiné à l’être et au nouveau-né de ne pas lui avoir donné raison en mourant sur-le-champ. Parfois, la tétine échappe à la gueule du nouveau-né et le lait épais et gras moutonne sur les babines. Caleb attend qu’il reprenne son souffle et présente à nouveau la tétine. L’agneau engloutit ainsi plus de la moitié de la bouteille, puis, repu, il la refoule d’un coup de museau. Il tremble à la suite de l’effort consenti. Caleb caresse sa tête un long moment, il le transporte ensuite dans un petit enclos à part du reste du troupeau, où l’animal demeurera le temps qu’il prenne suffisamment de forces, s’il continue de se nourrir convenablement. Sinon, il mourra sous peu.

Caleb fait couler le reste de lait dans une casserole qui traîne au sol et la dépose sur un antique frigidaire contenant quelques médicaments destinés à soigner le bétail et dont la porte est maintenue fermée par un tendeur jaune et noir. Il éparpille ensuite du foin dans les râteliers. Un chat de gouttière famélique saute d’une poutre, atterrit en silence sur le frigo et se met à laper le lait dans la casserole, oreilles plaquées à son crâne osseux barré par deux accents circonflexes de poils bruns, et souvent, il épie les alentours de ses grands yeux à l’iris planétaire. Une fois son repas terminé, le félin remonte dans la charpente et se tapit derrière un arbalétrier, tel un petit démon sculpté dans le bois noir de crasse.

La mère de Caleb lui a appris à prendre soin de tous les animaux, domestiques et sauvages, à les secourir si besoin, à ne prélever que ce qui est nécessaire pour se nourrir. Avant de quitter la bergerie, il jette un dernier coup d’œil à son protégé. L’agneau n’a pas bougé, et la tête blanchâtre piquée de deux yeux caves se dresse dans la pénombre, semblable à un trophée empaillé par un amateur.

Caleb a déjà eu l’occasion de faire face au regard désemparé d’une bête sauvage.

Il se promenait avec le chien, quand il avait découvert une renarde dans le bois de la Pierre-Blanche, une patte prise dans un collet en acier. Elle avait bondi instinctivement. Le fil s’était tendu et elle avait pirouetté dans les airs, avant de retomber sur l’échine, mais elle s’était aussitôt redressée, fixant le chien méfiant en lui montrant des crocs d’une éclatante blancheur fichés sur des gencives charbonneuses. La blessure infligée par le piège saignait sur le pelage roux.

Caleb était rentré en vitesse à la ferme et avait enfermé le chien dans la maison. Il avait enfilé son épaisse canadienne en cuir et pris une ceinture. S’était rendu ensuite à l’atelier, avait déroulé la ceinture bien à plat sur l’établi et, de la pointe de son couteau, avait percé des trous supplémentaires, puis il l’avait fourrée dans sa poche. Il avait aussi emporté une paire de pinces coupantes, ainsi que des gants de chantier, avant de retourner auprès de la renarde.

Quand il l’avait retrouvée, elle était couchée sur le flanc, haletant. Ses yeux étincelaient dans la pâle lueur du sous-bois et on ne distinguait même plus la pupille rongée par la colère. Caleb s’était approché. La renarde s’était levée d’un bond pour tenter de fuir à nouveau, coupée dans son élan quand le fil était parvenu en bout de course. Il l’avait laissée se calmer. Passant une extrémité de la ceinture dans la boucle, il avait enroulé le cuir autour de son avant-bras et retiré sa veste, la tenant à bout de bras, telle la cape d’un torero. Il s’était mis à tourner lentement. La renarde suivait mécaniquement le rythme qu’il imposait, et il réduisait imperceptiblement le rayon à chaque révolution. De temps en temps, il accélérait un peu puis ralentissait pour la perturber. Durant de longues minutes, il s’était escrimé de la sorte à déboussoler l’animal. Estimant le décalage suffisant, il s’était précipité sur la renarde et l’avait recouverte de sa veste, pesant de tout son poids sur les paquets de muscles et de nerfs. Il entendait les mâchoires déchiqueter la doublure, malgré le peu de latitude dont elles disposaient. Caleb avait attendu que la renarde se fatigue. Il avait ensuite tâtonné afin de repérer l’emplacement de la tête et laissé glisser la veste, dégageant le museau, prenant garde à ne pas se faire mordre. Épuisée par l’effort, la femelle demeurait calme. Caleb avait glissé l’extrémité de la ceinture dans la boucle, la tenant comme un lasso devant la gueule. Les mâchoires s’étaient mises à claquer dans le vide et la renarde avait repoussé le cuir d’un violent coup de museau. Caleb avait agrandi l’ouverture jusqu’à ce qu’il parvienne à cerner la gueule puis avait serré d’un coup sec, réussissant à museler l’animal qui se débattait de plus belle. Il avait maintenu la pression et bloqué le nœud dans un des œillets récemment percés. L’animal avait encore résisté un moment. Étant venue à bout de ses dernières forces, la renarde s’était immobilisée. Caleb avait sorti les pinces et sectionné le fil d’acier. Ensuite, il avait emmailloté la bête vaincue dans sa veste, emprisonnant la tête sous une aisselle, s’était levé, et de la pisse dégoulinait sur son pantalon.

La renarde était légère et Caleb lui parlait d’une voix douce en chemin. Arrivé à la ferme, il s’était rendu aux clapiers. Les lapins affolés rebondissaient sur les parois en ciment, semblables à des Zébulon. Caleb avait ouvert un clapier inoccupé et, utilisant la veste comme protection, avait poussé la renarde à l’intérieur et refermé la porte grillagée en insérant la goupille dans l’œillet. La renarde se cognait contre les parois, contrainte dans ses mouvements par l’exiguïté de l’enceinte.

La ceinture tenait bon. La renarde avait fini par abdiquer, s’était lovée, respirant avec difficulté. Caleb avait ensuite découpé plusieurs barreaux grillagés, ménageant une ouverture suffisante pour y passer la main. Il avait de nouveau parlé à la renarde pour qu’elle s’habitue à sa voix, puis s’était rendu à la maison et en avait ramené une fiole d’eau oxygénée, de la crème cicatrisante, des chiffons propres et un ciseau. Il avait passé un bras par l’ouverture et, de sa main gantée, agrippé la patte blessée. La renarde s’était détendue et ses griffes avaient ripé sur la manche de la veste. Caleb n’avait pas lâché sa prise, tirant la patte hors du clapier et la serrant d’une seule main, pendant que de l’autre, il traçait les signes en balbutiant les mots capables d’atténuer la brûlure. Il avait ensuite dégagé le fil imprégné dans les chairs et une onde de douleur supplémentaire avait traversé la renarde, il avait alors versé de l’eau oxygénée sur la plaie, qui s’était mise à bouillonner aussitôt. Il avait patienté, avant d’éponger le sang à l’aide d’un chiffon et de verser encore de l’eau oxygénée. On distinguait l’os à un endroit. La plaie maintenant nettoyée, Caleb l’avait enduite de crème cicatrisante et avait relâché la patte, qui s’était repliée comme un ressort. Par bonheur, l’articulation n’était pas cassée.

Caleb avait laissé l’animal récupérer du traumatisme. Il s’était rendu à la bergerie pour s’occuper de ses bêtes et en avait rapporté une muselière à mouton. Il avait passé une main par l’ouverture de la grille, attendu que la renarde s’habitue puis saisi l’arrière du crâne. De son autre main, il avait réussi à enfourner la tête dans la muselière et accroché la bride au premier cran. Ensuite, il avait glissé la pointe du ciseau par un des trous de la muselière et commencé à couper la ceinture sans blesser la renarde. Il s’y était repris à plusieurs fois avant de parvenir à ses fins. Une fois la ceinture coupée, l’animal respirait mieux, sa langue apparaissait au travers des mailles, telle une feuille de cerisier rosie par l’automne.

Caleb avait soigné la renarde pendant deux jours. Et comme elle ne pouvait ni boire ni manger, il avait décidé de la libérer, l’estimant tirée d’affaire. Il avait sectionné la bride de la muselière, sans essayer de la retirer, et avait ouvert en grand la porte du clapier, se tenant sur le côté pour ne pas la gêner. La renarde avait bondi au-dehors en un roulé-boulé, se libérant de la muselière dans sa chute. Elle s’était remise instantanément sur ses pattes et avait galopé comme si elle n’était même pas blessée. Elle avait disparu au bas du chemin, bifurquant dans le taillis.

Environ un mois plus tard, Caleb avait aperçu la renarde assise en lisière du bois, le suivant du regard. Elle était revenue les jours suivants, approximativement à la même heure. Caleb lui abandonnait à l’avance des restes de viande, qu’elle mangeait sans défiance. Le rituel avait duré des semaines, et, du jour au lendemain, elle n’était plus revenue traîner aux abords de la ferme.

Plus tard, alors qu’il était parti tôt le matin chercher des champignons, Caleb avait surpris la renarde en lisière de forêt, accompagnée de quatre renardeaux turbulents. Elle avait tourné la tête dans sa direction, humant l’air, mais elle ne pouvait le voir. Puis elle avait rameuté sa portée et Caleb les avait regardés partir.

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