L'homme peuplé

Franck Bouysse · Chapitre 22 sur 29

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L'homme peuplé

Caleb

 

 

Par la fenêtre ouverte de la cuisine, on entendait aboyer un chien, qui n’était pas le chien. Des grillons chantaient dans la prairie et des oiseaux dans les arbres.

Elle marchait lentement dans la pièce, passant la pulpe d’un doigt sur des objets en bois, en grès, en faïence ou en métal, et à ce contact, les objets devenaient un peu plus que des choses, comme si elle déposait un vernis à leur surface, capable de figer la nostalgie qui s’en dégageait, promesse d’une histoire à raconter.

Caleb aurait dû la chasser, tant qu’il était encore temps. Il ne la chassa pas. Il aurait dû tout tenter pour ne pas voir ce qu’il ne pouvait s’empêcher de regarder. Trop de questions à poser, qui ne seraient jamais posées. Il ne bougea pas, le dos toujours calé contre la porte qu’il avait refermée. Chacun des mouvements de la fille le clouait un peu plus à cette porte qu’il n’aurait pas dû ouvrir et encore moins refermer.

Elle ne disait rien, se contentait de sourire aux choses qu’elle effleurait en évitant les yeux de Caleb qui allaient et venaient et la contournaient, puis la récitaient.

Il ne sut quel sentier elle emprunta pour venir à lui. Il ne sut comment ils parvinrent dans la chambre et sur le lit aux draps tendus et brodés d’initiales qui n’étaient pas les siennes, ni celles de sa mère. Il ne sut qui avait peint ce nu qu’il caressait de sa peau nue. Il ne savait plus rien. Il apprit et elle apprit aussi.

Il penserait un court instant que ce n’était qu’un rêve, mais ne douterait plus de la réalité lorsqu’il observerait le drap sanctifié par l’empreinte des corps. Se souviendrait du long silence qui avait suivi leur baptême, un silence chargé de la révélation et de la douleur de l’avoir connue. Car, lorsque les chairs se répondent au-delà de la chair, on ne peut faire comme si le ciel était vide. Caleb se souviendrait de tout et aussi de mots qu’il n’avait pas prononcés, et de la porte refermée qu’il n’avait pas refermée.

C’est pas comme si je t’avais pas prévenu, pauvre nigaud. Maintenant, c’est trop tard, te voilà en dette avec toi-même et à voir ta mine, t’es pas près d’effacer l’ardoise. Et puis, tu vas me faire le plaisir de laver ces draps, ça t’aidera peut-être à rallonger un peu cette chaîne qu’elle t’a passée autour du cou.

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