L'homme peuplé
Paul
Le carton est posé sur le siège passager. La corne évidée en dépasse et les crayons s’entrechoquent quand la voiture démarre. Arrivé au portail, Paul hésite un instant sur la direction à prendre, puis tourne à droite, à l’opposé du village et de l’autoroute qui mène chez lui, à cinq cents kilomètres d’ici. Il avance au ralenti et passe devant le portail ouvert, coincé entre les deux cyprès éventrés sous le poids de la neige, donnant sur la cour et la maison de Zachary. Rien n’a changé.
Paul continue, longe la bergerie et le bassin accolé au bâtiment, semblable au bénitier d’une église vouée au seul recueillement des bêtes. Un fil d’eau dépasse du tuyau en cuivre, scintille, comme éclairé de l’intérieur par une lumière issue des profondeurs de la terre. Constructions insignifiantes perdues dans le vaste alentour pâle de l’hiver, jusqu’au ciel qui se refuse à donner du relief aux choses terrestres, jusqu’au ciel qui gangrène tout, jusqu’au ciel qui refoule la neige. Jusqu’au ciel, immense et vide.
Paul était simplement venu mettre les choses en ordre dans la maison, signer quelques papiers et repartir au plus vite sans rencontrer l’acheteur. Une force le pousse à faire demi-tour en direction de la ferme de Zachary et une autre lui enjoint de poursuivre sa route. La première s’avère la plus puissante, celle qui rebrousse la mémoire, l’abreuvant de remords, celle qui fait maintenant taire les crayons dans la corne évidée.
Le vent caresse la voiture. Paul aperçoit la lisière de chênes américains. Son regard fabrique le feuillage et le teinte d’un rouge profond. Tout ce qu’il avait cru oublier en s’éloignant et en fondant sa propre famille vole en éclats, pulvérisé par ces arbres gigantesques aux branches prosternées sur un corps immobile porté par le regain. Un corps dont l’oubli et la terre ne veulent pas. Ce corps que Paul n’abandonnera pas une seconde fois, au risque de laisser sa folie ramener un cadavre à la vie. Sa femme et sa fille attendront qu’il aide Zachary à se relever, à traverser le pré, le temps de dénouer les cordes tressées en armes, afin de pendre une douleur qui ne lui appartient pas. Il sait bien qu’un mort ne peut rien pardonner, mais il espère qu’un fantôme y parviendra. Ce fantôme. Il l’aidera même à traverser la cour, le soignera et ne repartira qu’une fois le fantôme guéri. Personne ne doit savoir qu’il reste encore un peu au Bélier, surtout pas les autres. Il fera en sorte de décourager les éventuels curieux, s’il venait à s’en aventurer en ce lieu que tout le monde croit maudit.
Les crayons s’entrechoquent de nouveau dans la corne quand Paul enclenche la marche arrière, recule sur quelques dizaines de mètres et entre dans la cour. Il cache la voiture dans une grange. Pendant qu’il efface les traces de roues, une étrange musique semble l’appeler. Il en cherche la source et se fige dès qu’il la trouve. Son sang se glace. Le vent n’est plus seulement une caresse, il s’épanche dans les orbites, la fosse nasale et la gueule entrouverte d’un crâne de bélier fiché sur un piquet. Passé un moment de frayeur, Paul se dit qu’il vient de faire connaissance avec un premier allié, puis rejoint la maison. La porte n’est pas verrouillée. Paul pénètre à l’intérieur. Dehors, le vent s’est tu et, par-delà la combe enneigée, un chien hurle à la mort. Les volets sont ouverts et une douce lumière entre par les fenêtres. Une forme se tient assise sur une chaise près de la cuisinière, dos à l’entrée. Paul n’a pas peur, et quand la voix monte, il ne saurait lui donner d’âge, mais il la reconnaît :
Qu’est-ce que tu fiches ici ? Si tu as des regrets, c’est trop tard et ça sert plus à rien. Dire que je peux même pas t’empêcher d’entrer. Je suis étonné que tu ne partes pas en courant. T’étais pas le plus courageux de la bande, sûrement le moins con, mais ça non plus ça sert pas à grand-chose, bien au contraire.
Alors comme ça, tu veux t’inviter un moment chez moi. Dans ce cas, il va falloir me rendre un service. Tu me dois bien ça. Débrouille-toi pour retourner récupérer ma veste, j’y tiens. Moi, je peux pas, tout me glisse entre les doigts, forcément. Ma dent, c’est plus la peine d’aller gratter la terre pour la retrouver, j’en ai fait le deuil.
J’imagine que la tête de bélier a dû te ficher une belle frousse, quand tu l’as vue dans la cour. C’est comme un genre de monument aux morts que j’utilise pour faire peur à ceux qui voudraient s’approcher de trop près. Évite d’y toucher, ça te porterait malheur.
Et rentre ou sors, mais ferme-moi cette porte, la maison craint les courants d’air et le feu s’est éteint depuis longtemps.
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Franck Bouysse