L'homme peuplé
Harry
Depuis que Harry est installé au Bélier, le ciel n’a jamais été aussi dégagé. Cette clarté pourrait lui apparaître comme une invitation à monter faire la connaissance de l’homme entrevu sur la photo. Peut-être que le mystérieux guérisseur évoqué par le maire et la créature ne font qu’un. Harry ne croit pas aux pouvoirs magiques, mais il se souvient de sa dernière visite là-haut, de sa terreur à la vue du crâne. Il ne se sent pas encore armé pour retenter l’expérience aujourd’hui, et il a perdu son fusil. Ne pas brusquer les choses au risque de se jeter dans la gueule du loup.
Le chien n’est pas rentré. Harry ravive le feu en attendant son retour. Il passe son temps à observer la maison d’en face en fumant contre la vitre. Il aperçoit la fenêtre de la photo, mais aucun reflet ne la trouble. Pas la moindre silhouette, pas le moindre mouvement. De toute façon, il est trop loin pour distinguer quoi que ce soit. Aucun bruit ne traverse la combe. Tout est paisible, mais Harry ressent ce grand calme, un long silence oppressant annonciateur d’événements tragiques.
Il revoit les photos prises par Sofia, accrochées aux murs du réduit. Uniquement des paysages comme sujet, pas un seul être humain, hormis sur celle posée à l’envers, avec un « Z » inscrit au verso. Il se demande si la jeune femme en est aussi l’auteure, si elle souhaitait qu’il la découvre, si tout était prémédité. Il doit se faire des idées. Non seulement ce pays se rêve, mais il pousse l’étranger à la paranoïa, s’il se laisse aller. Harry en parlera ce soir à Sofia et l’explication qu’elle lui donnera sera simple et limpide. Il espère beaucoup de leur rendez-vous. Il questionnera la jeune femme sur l’homme derrière la vitre et parlera aussi de la créature et des bruits. Il espère trouver les mots pour la mettre en confiance.
La plainte du violoncelle étire la fin du jour. Harry ouvre son cahier sur une double page vierge. Il n’a pas l’intention d’écrire, juste de confronter la blancheur du papier avec la lumière qui s’éteint. Il les laisse s’accorder, regarde la montre de son grand-père, ne voit même pas la position des aiguilles. Il pense à Austerlitz, le personnage du livre de W. G. Sebald, qui affirmait ne jamais avoir possédé d’heure, qui trouvait cela « ridicule et fondamentalement mensonger. Que signifie que nous représentions les heures diurnes et les heures nocturnes sur un même cercle ? ». Harry aurait envie de lui répondre que c’est absurde en effet, qu’étant nous-mêmes différents la nuit et le jour, nous ne pouvons appréhender le temps de la même manière. Et encore moins les choses et les êtres que nous y rencontrons. La nuit abolit les obstacles de notre entendement, et cette nuit qui s’avance, dévorant en chemin la combe et le pignon de la maison, s’étale maintenant sur la page ouverte du cahier.
Il est temps de partir.
Le chien manque toujours à l’appel.
Harry se gare en avance sur la place et laisse tourner le moteur pour maintenir le chauffage. Tout autour, des segments lumineux se découpent sur des volets à claire-voie. Ce soir, Édouard ne refermera pas les siens. Le néon d’une issue de secours dispense un halo derrière la porte de la mairie, à moins que le maire ne travaille tard.
Harry téléphone à ses parents pour prendre des nouvelles. Son père récupère lentement. On sent la fatigue dans sa voix. Cette fois, il ne parle pas du loup. Il est l’heure de passer à table.
– Tu connais ta mère, comme elle est pointilleuse sur l’horaire des repas. Je t’embrasse, fils. On se rappelle demain, nous discuterons plus longuement.
Harry raccroche et lance le téléphone sur le siège passager.
Les huit coups de la cloche n’ont pas encore retenti. Harry observe le monument aux morts éclairé de quatre spots. Il lit méthodiquement la succession de noms et de prénoms, comme il le faisait des plaques minéralogiques des voitures, lorsque enfant il partait en vacances avec ses parents, en route pour un été baigné d’ennui et de mélancolie.
Il coupe le moteur.
Le téléphone sonne au moment où il décline la liste des trois Morel gravés sur le monument. Son regard bascule vers le cadran et un prénom s’ajoute à la liste funèbre. Épiphanie. La femme qui guetta vainement sa promesse. Cela fait bien longtemps qu’ils ne se sont plus parlé. Harry ne s’en souvient même plus. Il ne veut pas engager une conversation maintenant. Il attend que la sonnerie se taise, que le nom s’efface sur le monolithe de verre. L’écran s’assombrit, puis s’éclaire de nouveau. Le bip signale un message vocal. Harry revient au monument, au calvaire vécu par tous ces gamins tombés dans la boue, aux identités dressées sur la pierre. Il imagine leur dernier message envoyé à un proche. Le dernier message, celui qui se grave sans qu’on le veuille.
« Mes yeux se sont usés à guetter ta promesse. »
Quand Harry écoutait Épiphanie, il avait la sensation que sa voix n’appartenait pas au corps qu’il voyait, que les intonations révélaient quelque chose de très ancien, à la fois doux et barbare, un mélange de chants, de cris et de rires étouffés caressés par sa langue ; quelque chose qui ne lui appartenait pas vraiment, mais qu’elle assumait pleinement ; quelque chose provenant de son ventre et qui transitait par sa gorge et sa bouche ; rien à voir avec le simple frottement de l’air sur les replis du larynx, une substance flottant alentour comme des vapeurs d’essence qu’il pensait être seul en mesure d’enflammer. Harry n’a jamais su nommer cette chose effrayante. La peur de se consumer en même temps qu’elle, le jour où il parviendrait à la nommer.
Harry avait essayé de comprendre pourquoi cette femme le touchait plus que les autres, au-delà de sa beauté et du désir physique qu’elle suscitait en lui. Il l’avait d’abord contournée, puis s’était approché de sa peau. Sa voix lui en apprenait plus sur elle que tous les mots prononcés, des mots ne contenant pas du sens, mais un son en chacun et de la musique en tous. La musique amplifiait son image, comme s’il la regardait à travers l’objectif d’un microscope. Cette femme était alors devenue trop grande, trop présente, et il avait fait peser sur elle seule une faute qu’il ne savait pas plus identifier que la chose. Il s’était bouché les oreilles et avait reculé son œil de l’objectif. Elle n’avait pas compris. N’en pouvant plus de son silence, elle avait fini par laisser ce mot sur la table du salon, avant de partir définitivement : « Mes yeux se sont usés à guetter ta promesse. »
Cette femme revient parfois dans les rêves de Harry, elle aussi perdue dans un no man’s land, tout comme les soldats du monument. Cette femme qu’il observe encore froidement derrière les rangs de barbelés qu’il a lui-même dressés, dans ces nuits bombardées d’obus luminescents ne parvenant même pas à égratigner le ciel de ses peurs. La voix enregistrée dans le boîtier d’un téléphone. Une parole qui attend qu’on la libère.
Harry hésite encore un instant à déclencher la messagerie, ses yeux escaladent une nouvelle fois la pierre tombale collective, jusqu’à Léonce Prades, puis dévalent sans rappel l’obélisque.
– Bonjour, Harry ! J’espère que tu vas bien. Mon appel doit te surprendre, depuis le temps… Je voulais te l’apprendre de vive voix, tant pis… J’ai rencontré un homme, il y a plusieurs mois. Je ne voulais pas que tu l’apprennes par quelqu’un d’autre… J’attends un enfant de lui. Voilà. Je te souhaite le bonheur et la paix, si cela est possible. Je t’embrasse, sincèrement.
Harry réécoute le message, le supprime et éteint le téléphone. Son regard se cogne de nouveau au monument aux morts. Il poursuit la lecture des noms, sans parvenir à effacer le seul à ne pas être gravé, un nom qui glisse sur la pierre crayeuse jusqu’à la grille contre laquelle le chien a pissé. Harry se dit que la réalité n’a rien à envier aux souvenirs fabriqués, que les derniers reviennent même nous visiter plus souvent, impitoyablement, sans artifice. Ils n’enrichissent personne, pas plus l’objet du souvenir que celui qui se souvient. Nul ne peut empêcher que ce moment fragile, heureux ou malheureux, devienne un souvenir figé.
L’air glacial a désormais pénétré l’habitacle. Harry grelotte. La première sonnerie de cloche retentit. Il attend le huitième coup et descend de voiture, escorté par l’écho. Le froid intense bouscule sa torpeur. Il efface l’espace verglacé qui le sépare de la porte de Sofia. Elle lui ouvre avant même qu’il ne frappe.
– Je vous guettais, dit-elle.
– Vous me guettiez.
– Pour ne pas vous faire attendre dans le froid.
Elle le précède dans l’escalier menant au-dessus de l’épicerie et le conduit à un salon douillet où brûlent des bougies. Pas une seule ampoule n’est allumée. Avant de retirer sa veste, Harry sort un livre d’une poche et le garde en main. Sofia s’empare du vêtement et l’emporte. Elle disparaît dans la pièce voisine et son ombre persiste encore un moment sur le parquet, accompagnée du bruit de ses pas. Harry entend le son étouffé de sa voix. Lorsqu’elle revient, elle l’invite à s’asseoir dans le canapé et elle prend le fauteuil.
– Vous me parliez ? demande-t-il.
– Non, pourquoi ?
– Il m’a semblé.
Sur la table basse se trouvent une assiette garnie de toasts, deux verres à pied et une bouteille de vin rouge débouchée. Il a toujours vu Sofia habillée d’un jean et d’un pull trop large. Ce soir, elle porte une robe en laine noire que la lueur des bougies ajuste à son corps. Ses cheveux sont lâchés et couvrent ses épaules. Deux reflets métalliques à ses oreilles éclaboussent les mèches brunes. Elle a aussi mis du rouge sur ses lèvres et un peu plus de bleu autour des yeux que ce matin. Harry ne l’a jamais observée avec autant d’insistance. Elle prend conscience du regard appuyé, pince machinalement le lobe d’une oreille entre deux doigts, et sa parole se libère quand elle trouve l’anneau :
– J’ai remarqué que vous n’achetez que du vin rouge, dit-elle en attrapant la bouteille.
Elle remplit à moitié les verres et en tend un à Harry. Ils trinquent à Édouard, puis goûtent le vin.
– Excellent, dit Harry.
La jeune femme ne semble pas avoir un avis aussi tranché. Elle fait danser le liquide et boit une nouvelle gorgée. La trace de rouge à lèvres sur la paroi extérieure ressemble à une chenille endormie.
– Pas mal, dit-elle au bout d’un moment.
Harry attend qu’elle pose le verre.
– Je n’ai pas trouvé de fleuriste, dit-il en donnant le livre à Sofia.
– Merci !
– Ne vous sentez surtout pas obligée de le lire.
Elle fixe la couverture blanche. Harry tend le bras et arrête son geste au moment où elle s’apprête à ouvrir le livre.
– J’ai écrit une dédicace, je préfère que vous la lisiez plus tard, quand je serai parti.
– D’accord.
Elle pose L’Aube noire sur l’accoudoir, puis verse à nouveau du vin dans les verres.
– C’est la première fois que je lirai un livre en connaissant son auteur.
– J’espère que vous m’oublierez en le lisant.
Elle esquisse un sourire. De sa main libre, elle ramène une mèche derrière son oreille.
– De quoi parle ce livre ?
Harry boit une gorgée de vin. Voilà bien une question qui le met toujours dans l’embarras. Il a depuis longtemps abandonné le résumé classique et sans intérêt pour parvenir à l’essentiel :
– D’un homme seul qui ne sait pas communiquer avec les autres.
Sofia attend qu’il poursuive. Voyant que rien ne vient, elle dit :
– C’est tout.
– C’est beaucoup.
– Et le prochain ?
– Je n’écris pas en ce moment.
Elle hésite un instant, effleure du regard le livre.
– Vous êtes venu ici pour fuir celui-là.
Elle a mis juste ce qu’il faut d’intonation pour donner l’illusion d’une question. Harry fixe la bougie sur la table basse. L’extrémité de la flamme s’entortille comme un vilebrequin perforant la pénombre.
– On finit tous par fuir quelque chose, vous ne croyez pas, répond-il après un temps.
Sofia sourit tristement au reflet dans son verre.
– Ce qu’on fuit revient toujours se mettre un jour ou l’autre en travers de notre route, dit-elle.
Ce n’est pas Harry qui la démentirait. Il pense que le moment est venu, qu’il n’y en aura pas de meilleur.
– La photo sur votre bureau, j’ai reconnu l’endroit.
– Je me doute, dit Sofia en regardant Harry.
– Vous vouliez que je la voie, n’est-ce pas ?
– Peut-être.
Harry perçoit l’émotion chez la jeune femme. Elle se lève et quitte la pièce. Quelques secondes plus tard, elle revient en tenant la photo et se rassoit. De l’index, elle effleure la silhouette floue derrière la vitre. Ses yeux ne lâchent plus ceux de Harry.
– Je parie que le maire ne vous a pas parlé de lui.
– Il m’a parlé d’un guérisseur qui vivrait en face de chez moi, et qu’on n’aurait plus revu au village après la mort de sa mère.
– Rien d’autre ?
– Non.
– Quel salopard, s’emporte Sofia.
– À part la silhouette sur la photo, je ne sais même pas à quoi il ressemble vraiment.
– Ressemblait, dit-elle froidement.
– Comment ça, ressemblait ?
– Zachary est mort il y a près de six ans. C’est moi qui ai découvert son corps sans vie dans sa bergerie.
– Mort, répète Harry, incrédule, comme pour éprouver une seconde fois la puissance du mot.
Il saisit la photo des mains de Sofia et fixe l’image, répétant que ce n’est pas possible. Sofia l’observe calmement, comme s’il était censé répondre ça.
– Quelqu’un est entré chez moi en mon absence, je croyais que c’était lui.
La jeune femme se crispe.
– Vous devez vous tromper.
Elle pense qu’il fabule, que son imagination lui joue des tours, qu’il n’était pas préparé à l’isolement et à la solitude, se dit Harry. Tant pis, cette fois, il ira jusqu’au bout.
– J’entends des bruits qui viennent de la ferme. L’autre soir, je me suis même approché… j’ai vu quelque chose.
– Qu’est-ce que vous avez vu ?
– Je ne sais pas vraiment, c’était la nuit.
– Sûrement son chien qui traînait dans le coin.
– Son chien ?
– Celui que vous avez amené l’autre jour, c’était le chien de Zachary. Il doit faire un tour chez lui, de temps en temps.
– Non, l’endroit le terrorise, et puis la… créature était plus grande qu’un homme.
Sofia observe Harry comme s’il s’agissait d’un animal blessé dont elle évaluerait les plaies.
– Une créature, vous avez dû rêver.
– Non, je n’ai pas rêvé.
Harry n’en dit pas plus sur la chose au crâne monstrueux, peut-être que Sofia a raison. Il regarde encore la photo.
– Cet homme, il était quoi pour vous ?
Sofia fixe l’image dans la main de Harry.
– Je l’aimais, dit-elle.
Son émotion pèse sur le mot, qui se noie dans sa gorge. Elle inspire longuement et reprend :
– Je l’aimais et on me l’a enlevé.
– Qui vous l’a enlevé ?
– Je vais tout vous raconter, mais avant, il faut que je vous présente quelqu’un.
La jeune femme s’éclipse. Harry entend de nouveau une voix étouffée. Elle revient en guidant un enfant d’environ cinq ans par l’épaule, qui tient un ourson dans ses bras. Elle l’a tiré du sommeil. Il se frotte les yeux, regarde à peine Harry, visiblement pressé de regagner son lit.
– Voici Caleb.
Harry reste sans réaction. Le gamin est d’une grande beauté. Si un peintre voulait représenter un ange, il n’aurait qu’à le prendre pour modèle. L’enfant hoche timidement la tête.
– C’est qui, maman ?
– Harry, un ami que je voulais te présenter.
– Bonsoir, Caleb.
– Bonsoir, monsieur.
Le gamin regarde sa mère.
– Je peux retourner dans ma chambre, j’ai encore mal au ventre.
– Bien sûr, mon chéri. Si ça ne va pas mieux demain, on fera comme aujourd’hui, j’appellerai l’école pour les prévenir.
Sofia raccompagne son fils. Harry se la remémore consultant régulièrement son téléphone à la chapelle, évidemment pour vérifier que tout se passait bien en son absence. La lumière allumée puis éteinte au-dessus de la boutique, ce même dimanche matin, trouvait aussi une explication. Lorsque la jeune femme reparaît, il ne lui laisse pas le temps de s’asseoir.
– Vous vous êtes bien moquée de moi avec votre histoire de livraisons à la cantine de l’école, dit-il sans aucune agressivité.
– Je suis désolée, je m’en veux de vous avoir menti.
– Mais pourquoi ?
– Il était trop tôt pour tout vous révéler.
– Et maintenant, c’est le moment, parce que vous vous doutiez que je finirais par le croiser ?
– Pas seulement… Je ne pouvais plus attendre.
– Qu’est-ce que je dois penser ?
Sofia ne répond rien, elle s’installe près de Harry sur le canapé et lui prend la photo.
– C’est son portrait craché, n’est-ce pas.
Harry conduit lentement. Le brouillard s’est évanoui. Les étoiles ressemblent à des flocons en suspension et les paroles de Sofia tourbillonnent désormais autour de l’axe de sa confusion. La lumière des phares repousse l’obscurité, éclairant parfois le squelette provisoire d’un arbre débordant des congères. Harry a la sensation d’être un fragment vaporeux d’étoile détaché d’un coin de l’univers, mélangé aux flocons, qui percute le pare-brise. Il se prépare à un long voyage dont il ne connaît pas l’issue. L’image inaugurale, celle qu’il appelait de ses vœux. Une simple photo vient de lui révéler la raison profonde de sa présence ici. D’autres images suivront bientôt. Elles meubleront des vies qu’il n’a pas vécues, mais dont il lui reste pourtant la trace dans tous les rêves qu’il n’a pas encore faits. Toutes ces visions avec lesquelles Harry va devoir composer, puisqu’il n’a plus le choix, maintenant que Sofia lui a confié ce qu’elle a sur le cœur, et qu’il l’a écoutée. Là où elle voulait en venir, depuis le début. Une boucle d’éternité piégée dans un instant.
Harry porte désormais le destin de Zachary et la tragédie conduisant à sa mort. Des souvenirs enfiévrés tracent les premiers contours de l’histoire, faisant fondre la neige, pour que soient mis à nu la terre et le corps qu’elle porte. Harry sait que Sofia lui a parlé afin de partager son impuissance, ce poids si lourd pour elle seule, qu’un enfant ne saurait alléger qu’en partie. Il n’en veut pas à la jeune femme, qui le considère sûrement comme son dernier espoir. Elle pense que lui seul est en mesure de rendre une justice dont on a privé l’homme qu’elle aimait, qu’il trouvera des mots tranchants pour assouvir sa vengeance, qu’il ne la trahira pas. Harry le lui a laissé croire, mais il y a ces ombres qui prolongent l’histoire, tout ce qu’il reste à apprendre des yeux d’une mésange posée sur le rebord d’une fenêtre.
De l’autre côté du pare-brise, des particules indéterminées flottent maintenant dans son regard comme autant de points à relier pour mettre en forme le récit. Harry se souvient de ce journaliste qui, lors d’une interview, avait demandé pourquoi il écrivait. Sans même réfléchir, il avait répondu : « Pour être un oiseau. » Il aurait tout aussi bien pu dire un chat, un grain de sable, une libellule, une renoncule, un caillou, une femme… ou un flocon, mais il avait dit un oiseau.
Harry progresse sur la route immaculée. Il roule vers une suite de mots incandescents qui s’enflamment mutuellement. Roule au-devant d’une vie éteinte rallumée par ces mots. Ne reste qu’à changer quelques noms pour mieux apprivoiser les ombres. Le premier qui lui vient pour rendre hommage à Zachary, conjurer la malédiction, est celui de son propre fils. Caleb.
Il roule.
Là-bas, derrière sa fenêtre, un fantôme observe l’arrivée d’un étranger. Harry s’apprête à raviver le feu dans le fourneau. Le chien ne l’attend pas encore dans la cour. La veste en peau de mouton repose dans le grenier sur un cintre. La créature s’est déjà réveillée et remonte du puits. Une mère redoute l’arrivée d’un vagabond. Une jeune femme jette un sortilège dans un lit de fétuques qu’elle traverse en dansant. Un gamin dort paisiblement, ne sachant rien de son sang que sa grand-mère disait corrompu. Des hommes et des femmes prennent place sur la scène, et beaucoup sont coupables. La mésange sautille en piétinant les ombres. La neige blanche endeuille l’aube noire.
Pour la première fois, Harry a le sentiment d’appartenir à ce pays, maintenant qu’il a accepté de croire aux fantômes qui le peuplent.
Il a enfin retrouvé le doute sublime qui l’efface et l’invente.
Par les mots et la grâce des mots, par ce qu’il voit, par ce qu’il sent, et qui devient.
Qui devient…
Le gras du ciel libère d’épais flocons qui nappent peu à peu la nature endormie. Perchée sur le rebord de la fenêtre, une mésange bleue, que l’on dirait ornée d’un loup de carnaval, observe son reflet. À moins qu’elle ne regarde l’être aux plumes ternes de l’autre côté de la vitre, menant à sa bouche sans bec une étrange brindille au bout incandescent d’où sort une pâle fumée. Une paire de pattes le fait tenir debout, et une autre lui sert à saisir des choses que l’oiseau ne sait pas nommer ; et d’une de ces choses, la plus terrifiante de toutes, il a même vu jaillir un éclair dans un bruit de tonnerre et aussitôt dégringoler un pigeon du haut d’un chêne. En revanche, la mésange n’a jamais vu de telles pattes soulever l’homme de terre pour l’emmener ailleurs.
Caleb observe la mésange qu’ébouriffe la brise…
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