L'homme peuplé
Harry
De retour du village, en descendant de voiture, Harry remarque les traces de pas dans la neige. Il les suit le long du pignon, puis dans la basse-cour, jusqu’à la clôture. L’intrus est descendu par le chemin qu’il avait lui-même emprunté le soir où il a entendu le hurlement. Au bout d’un moment, il réalise que les empreintes ressemblent aux siennes, qu’il fabule probablement en imaginant un visiteur, et retourne décharger les courses. Les empreintes s’arrêtent à la porte et en repartent. Avant d’entrer, ses yeux se portent sur le seau à cendres qu’il a vidé le matin et posé sur une marche. Une couche de neige en tapisse le fond. Elle aurait dû recouvrir les traces. Quelqu’un a bien traversé le brouillard pour se rendre chez lui pendant son absence.
Harry pousse fébrilement la porte, entre en se tenant sur ses gardes et pose les courses sur la table. Il attrape le tisonnier et fait le tour des pièces. Personne, tout est en ordre. Il cherche à se rassurer. Si ça se trouve, il a oublié le seau dehors depuis plus longtemps qu’il ne croit. Il ne sait plus vraiment.
Après avoir rangé les provisions, Harry déambule dans le bureau en sirotant un café. Il referme l’exemplaire de L’Aube noire posé sur la table, et le range, perdu dans ses pensées.
L’Aube noire, son premier et aussi son seul livre publié. Immense succès critique et commercial, tout ce dont Harry n’avait jamais osé rêver. Les honneurs et les mondanités avaient suivi. Il s’était pris au jeu. On l’avait encensé, couronné, courtisé, hypocrisé, et très vite on s’était mis à l’attendre au tournant. Le fameux deuxième livre. À l’époque, les conseils n’avaient pas manqué, des mises en garde grimées en bienveillance. On lui avait dit de profiter, de vivre l’instant présent. Harry s’était laissé prendre au piège. La gloire et le succès l’avaient rendu séduisant. Il n’avait rien tenté pour résister aux sirènes du succès, pensez : « certainement le plus grand écrivain vivant de son temps ». Comment y croire ? Comment s’empêcher aussi d’y croire ? Il aurait dû surligner le « certainement », mais la lucidité lui manquait alors. Il avait confondu le temps avec un moment, croyant s’acheter une liberté, oubliant que la liberté, c’est précisément échapper au temps, détourer le présent, se projeter déjà dans un autre écrire. Il n’en avait pas été capable, répétant en public un texte appris par cœur, car il se devait d’avoir un avis sur tout, avec de belles tournures pour paraître cultivé et intelligent, rien que des lieux communs déguisés en théories révolutionnaires, dites si possible en arborant un air affecté.
Ce qui avait le plus surpris Harry au début, c’est qu’une activité aussi solitaire que l’écriture le mène à rencontrer autant de gens, de tous horizons, attentionnés, passionnés pour l’immense majorité. Le problème avec ceux qui aiment un livre, c’est qu’ils finissent par aimer son auteur, sans réserve. Harry s’était senti redevable d’une dette contractée par l’homme, alors que le romancier n’aurait jamais dû entrer dans ce jeu. Il avait perdu le sens de sa vie d’avant, cette vie qui lui avait permis d’écrire L’Aube noire, d’ajouter une vie supplémentaire à son existence, le pouvoir de la littérature, de l’art en général. Il était désormais trop tard pour faire machine arrière, pour partir à la recherche d’une autre vérité.
Harry se croyait invincible tant qu’il écrivait, ne se posait pas de questions, n’intellectualisait ni l’acte ni ses fondements. Aujourd’hui, il a conscience qu’écrire ne consiste pas à noircir une page, mais que précisément la page à écrire a déjà été noircie par Homère, Shakespeare, Proust, Faulkner et quelques autres. Et lui, Harry, à peine avait-il gratté un coin de cette page qu’on l’avait consacré, comparé et, d’une certaine façon, sacrifié.
Il s’était remis au travail, persuadé qu’on n’a jamais vu un maçon ne plus savoir monter un mur, ou un bûcheron regarder sa tronçonneuse en se demandant ce qu’il pourrait bien en faire. Pourtant, des écrivains incapables d’écrire, il y en avait des exemples à la pelle, et des grands, de ceux qui portent quelque chose en eux, de ceux qui ne disent pas le monde mais le représentent aux couleurs de leur âme. Le doute n’avait pas duré. Les mots étaient venus tout seuls, formant de belles phrases équilibrées, qui fabriquèrent une histoire, avec un début, un milieu et une fin. Harry était content de lui.
Le livre avait été bouclé en trois mois. Il tenait debout, un beau meuble manufacturé, facile à monter, facile à démonter, facile à remplacer. Avant même de laisser reposer la chose pour s’y replonger plus tard, il avait eu la faiblesse de faire lire le manuscrit à son éditeur, devenu un ami après la publication de L’Aube noire. Thomas avait trouvé le livre formidable. Évidemment. Il pensait en vendre des palettes. On avait sablé le champagne et puis tout s’était écroulé à la relecture de Harry. Il en avait été malade, tant ça sonnait faux et creux. Il avait été capable d’écrire, pas d’être oiseau, vent, déesse ou monstre. Pas une seule ligne ne lui apparaissait digne d’être sauvée, à part peut-être le titre : J’écrivais, une incantation lancée sur la page, histoire de remonter à un temps béni, lancée afin de conjurer le sort, de débloquer le rouage, de sublimer le désaveu, qu’enfin se remette en route sa main, pour de vrai. Se prouver que c’était possible, faire apparaître des images n’appartenant qu’à lui, même absurdes. Mais voilà, les images étaient usées et le texte nullement habité. Harry s’était résolu à détruire le manuscrit, rendant fou son éditeur.
Il continuait de lire, le plus souvent de relire, la vingtaine de livres constituant son panthéon, comme on écoute jusqu’à sa mort Bach ou Schubert sans jamais se lasser, sans jamais en épuiser la forme. Les grands livres ont ce pouvoir-là, de modifier la trajectoire du lecteur à chaque lecture, de maîtriser le temps en déployant l’espace, de faire en sorte que rien ne s’est véritablement produit, qu’à tout moment peuvent surgir de nouvelles montagnes et de nouveaux abysses. Le temps révolu n’est dès lors plus une succession de moments déjà vécus, mais une suite insoupçonnée de rapports au monde. Harry se nourrissait dans l’espoir de récupérer quelques pierres supplémentaires glanées au fil de ses lectures, nécessaires à la poursuite de la construction de sa propre maison.
Cinq ans maintenant que Harry n’a pas posé la moindre pierre, qu’il explore en vain la vacuité de son esprit immobile. Cinq ans qu’il a le sentiment de faire sortir des lapins du chapeau et pas un seul oiseau. Cinq ans qu’il n’a pas écrit une seule ligne qui lui appartienne, une de celles qui s’ajoutent aux autres en charriant leur propre vérité, non une qui se superpose. Il rendrait son à-valoir sans aucune hésitation pour une simple suite de mots qui saisirait la vie dans une forme nouvelle. Cinq ans qu’il marche dans sa tête en quête d’une porte ouverte sur la phrase qui enflammerait la mèche des possibles. Cinq ans qu’il cherche ce qu’il sait pourtant ne jamais trouver en cherchant. Cinq ans qu’il se ment pour ne pas devenir dingue. Prêt à tout effacer pour cette phrase, à quitter l’environnement qui l’a mis à mort avec son plus béat consentement, plus sûrement qu’une flèche en plein cœur.
Son seul espoir, c’est qu’il se passe enfin quelque chose ici, que la page noire enfin se révèle, maintenant que le voilà de nouveau anonyme. L’agent immobilier n’a pas tiqué en inscrivant son nom sur le contrat de vente et la jeune femme qui tient l’épicerie ne l’a pas reconnu non plus. Son livre n’est pas sur le tourniquet dans la boutique, il a vérifié. C’est déjà ça. Écrire ne doit pas être une activité dont on se vante à la campagne, au contraire… Mais pour qui se prend-il, à se croire encore l’objet de toutes les attentions ? D’autres écrivains ont pris la place. On le cite parfois dans les milieux littéraires de la capitale, mais sûrement plus ici.
Ici, il ne s’est encore rien passé. Le carnet est toujours vierge et sa montre donne la même heure. Au moins, en ville, il avait l’illusion d’un mouvement. Mais y retourner serait renoncer trop facilement.
Harry regarde par la fenêtre, la neige lui apparaît comme une immense page blanche sous laquelle repose la terre noire. Les mots de Burroughs lui viennent en mémoire : « La neige… elle tend une main miséricordieuse à la terre et toute chose en son sein, mais à ce qui circule à la surface, elle oppose ses obstacles et son embargo. » Il ouvre un carnet et fixe la première page, ce grand silence blanc qui la parcourt, un grand silence neigeux. La neige, il est parvenu à la faire fondre il y a longtemps, pour laisser apparaître l’encre noire et cette phrase annonçant le printemps.
En cet instant, seule son ombre recouvre uniformément le papier d’un voile translucide, mais ce n’est pas de l’encre. Burroughs laisse alors la place à T. S. Eliot. Harry attrape un feutre et écrit sur le mur, face à lui, pour ne pas oublier.
Quelques jours avant de partir, Harry était passé chez son éditeur. Il l’avait trouvé dans son bureau. Thomas avait évoqué le prochain livre. Harry avait coupé court, révélant ce qu’il avait sur le cœur.
– C’est pas si grave, avait-il dit.
– Qu’est-ce qui n’est pas si grave ?
– Il faut que je me rende à l’évidence. Je suis peut-être l’auteur d’un seul roman.
Thomas s’était levé pour venir s’asseoir dans le fauteuil près de Harry.
– Ce n’est pas vrai que tu n’arrives plus à écrire, preuve en est ce que tu m’as donné à lire il y a plus d’un an. J’avais beaucoup aimé.
– Beaucoup aimé.
– Oui, beaucoup.
– Ça ne veut rien dire, je n’aurais pas dû.
Thomas s’était penché pour attraper le regard de Harry.
– Qu’est-ce qui t’arrive ?
– Rien, justement. Il n’y avait pas une seule ligne sincère dans ce que tu as lu.
– Tu es fait pour ça, que tu le veuilles ou non, comme…
– Beckett ? Tu me l’as déjà dit, mais je ne suis pas Beckett.
– Je te sens perdu.
Harry prit un temps.
– Tu sais, je n’ai jamais été plus heureux que du temps où j’écrivais L’Aube noire. C’était comme un état de grâce. Il me semblait que les mots s’attelaient les uns aux autres avec de très anciennes cordes, du fil de fer rouillé ou des câbles, et les phrases se tenaient debout, les unes à la suite des autres. Un miracle de vérité.
Thomas laissa retomber l’émotion qui avait saisi Harry, puis avait dit :
– J’ai confiance en toi, il te faut juste encore un peu de temps.
Harry avait regardé la photo où on les voyait tous les deux lors de la remise d’un prix littéraire.
– Je vais m’absenter, avait-il dit au bout d’un moment.
– T’absenter ?
– Couper avec ce monde, ne plus répondre aux sollicitations.
– Si tu penses que c’est mieux pour toi, vas-y.
– Tu devrais m’en vouloir, me mettre au pied du mur.
– T’en vouloir de quoi ?
– Deux ans que je déroge à mon engagement, que j’ai dépassé la limite contractuelle de te fournir un nouveau manuscrit.
– Ne t’inquiète pas pour ça.
Thomas était retourné au bureau, avait ouvert un tiroir et en avait sorti quelques feuilles agrafées, qu’il avait déchirées, avant de les jeter dans une poubelle.
– On signera un nouveau contrat quand tu seras prêt. Tu as une idée de l’endroit où tu veux aller ?
– Oui, tout ce que je peux dire, c’est qu’il a l’air paumé.
– Tu n’y es jamais allé ?
– Jamais. Si ça se trouve, je ne vais pas supporter la solitude, mais je sens que c’est ma dernière chance.
OceanofPDF.com