L'homme peuplé
Caleb
Caleb fume en regardant s’éteindre le jour. Il se déplace de temps à autre pour jeter les cendres dans le fourneau puis retourne à la fenêtre. L’épaisse couche de neige est en train de geler et scintille, tel un drap brodé de fils d’or, et le brouillard ressemble à un buvard, qui lentement s’imbibe d’obscurité.
À la nuit tombée, le brouillard s’est évanoui. Une dame blanche sort du taillis et se pose sur un piquet qui borde le chemin. Caleb fixe la chouette immobile, silhouette fantomatique veillant un cimetière recouvert d’une vaste dalle immaculée. Quand elle s’envole, ses ailes étincellent en passant devant les troncs d’arbres. Plus loin, une lumière diffuse éclaire une pièce de la maison d’en face.
Caleb dîne d’un reste de poulet froid, qu’il partage avec le chien. Plus tard, il s’assoit sur la chaise, près de la cuisinière. Forme fuligineuse, se dégrafant parfois de l’assise en paille pour nourrir le foyer, évitant le chien endormi à ses pieds, puis s’endormant à son tour dans l’obscurité imparfaite, bras ballants, tête renversée en arrière, bouche entrouverte et silencieuse.
L’aube se déploie lentement. Le soleil déroule une lumière pâteuse sur le parquet. Aussitôt réveillé, Caleb se lève et délasse ses articulations. Le chien redresse la tête, bâille et s’étire, replonge dans le sommeil. Caleb prépare du café. Il boit plusieurs tasses en guettant d’éventuels mouvements de l’autre côté de la combe. Le type apparaît, emmitouflé dans son manteau. Il démarre sa voiture et en redescend pour gratter la glace recouvrant le pare-brise. Une fois la voiture disparue, Caleb enfile sa veste, chausse ses bottes et sort, laissant le chien dormir. Il traverse la combe.
La porte est encore ouverte. Sur la table de la cuisine, il y a un bol, avec une auréole de café au fond et des miettes satellisées tout autour. D’où il se trouve, Caleb aperçoit les mots écrits sur le mur au-dessus du bureau, dans la pièce voisine :
Entre l’idée
Et la réalité
Entre le mouvement
Et l’acte
Tombe l’ombre
Entre la conception
Et la création
Entre l’émotion
Et la réponse
Tombe l’ombre.
Caleb lit plusieurs fois le poème. En dehors des roses de Ronsard, son expérience dans le domaine est limitée. Le sens lui paraît pourtant explicite. Nul besoin de faire autant de détours pour dire à peu près la même chose. Caleb pourrait résumer ainsi : De la coupe aux lèvres tombe l’ombre.
Il sait enlever le feu, guérir les mammites, faire disparaître les verrues, trouver de l’eau, et un tas de choses tout aussi utiles. Pour lui, les ombres ne tombent pas, elles rampent, tournent autour des substances, ne font pas de différence entre le vivant et l’inerte. Le poète parle d’un autre genre d’ombre, probablement une ombre fabriquée par une idée, quelque chose comme ça. Plus d’une fois Caleb a évalué l’écart entre l’idée et la mise en pratique et cette sorte d’ombre, il la nommerait plutôt impuissance, ou parfois misère. S’il affiche de tels mots sous son nez, l’écrivain ne doit pas être dans une bonne passe. Peut-être qu’il n’a plus assez d’encre dans le stylo et qu’il est venu se perdre ici pour essayer de refaire le plein.
Caleb entre dans le bureau. Sur un papier, posé près du bouquin de l’écrivain, un message semble lui être adressé :
À mon visiteur fantôme.
Bonne lecture, si vous le souhaitez !
H.
La lecture du message plonge Caleb dans la stupeur. Il observe un long moment le livre qu’il ne peut emporter. Plus de temps à perdre. Il s’empresse de quitter la maison, court en longeant le pignon, traverse la basse-cour, saute la clôture, et il court encore sur le chemin. Il n’y a plus de soleil dans le ciel, ni d’ombre tombée au sol et pas plus de traces derrière lui.
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